Jean-Pierre Siméon via Wikimédia
Jean-Pierre Siméon via Wikimédia

Poésie/Gallimard, le répertoire poétique en mouvement

Créée en 1966, la collection de poche Poésie/Gallimard s’est rapidement imposée comme une collection patrimoniale majeure pour la poésie française et étrangère, tout en s’ouvrant à la création contemporaine.

Entretien avec Jean-Pierre Siméon

Vous dirigez depuis 2018 la collection Poésie/Gallimard, créée par Claude Gallimard en 1966. Quelle place ce projet éditorial occupait-il alors dans le paysage de l’édition de poésie en France ? Le premier titre publié est Capitale de la douleur d’Éluard. S’agissait-il de consacrer et de faire circuler en format de poche les grands auteurs du « fond » de la maison, qui étaient de fait les auteurs majeurs du XXe siècle ?

Il est bon en effet de replacer la création de la collection Poésie/Gallimard dans le contexte de son époque. En 1953 on le sait est créé par Henri Filipacchi le Livre de poche. On y trouve les grands romanciers du XXe siècle mais très peu de poètes, Apollinaire, Éluard, Prévert par exemple. C’est Claude Gallimard en effet qui a l’idée audacieuse et visionnaire de consacrer une collection de poche aux grands poètes du XXe siècle, puisant évidemment dans l’extraordinaire fonds de la Blanche qui accueillit dès la création de la NRF et des éditions Gallimard tout ce qui comptait dans ce domaine. D’Apollinaire à Valéry, d’Éluard à Claudel, d’Aragon à Saint John Perse en passant par Larbaud, Lorca, Queneau ou Ponge, le catalogue est d’emblée si prestigieux qu’il va très vite s’imposer comme une référence absolue et une manière de Panthéon des poètes.

La collection s’ouvre ensuite aux « classiques », puis aux grands poètes étrangers traduits. Des anthologies font également leur apparition. Est-ce que cela transforme le projet de la collection, dans un sens résolument patrimonial ?

Quand en 1971 survient la rupture entre Hachette et Gallimard, les classiques auparavant présents dans le Livre de poche classique vont très nombreux intégrer le répertoire de Poésie/Gallimard. La collection s’ouvre dès la décennie suivante aux grands poètes étrangers comme Neruda, Machado, Rilke, Pavese, Pasolini etc. Dans les années 90 sous la direction de Marc de Launay se fait une nouvelle mutation : la collection tout en privilégiant toujours des auteurs Gallimard s’ouvre résolument à des auteurs publiés chez d’autres éditeurs, Norge, Bernard Noël ou du Bouchet par exemple. Et à partir de 1998, André Velter impulse un nouveau dynamisme en élargissant résolument le champ d’investigation, notamment dans le domaine étranger, multiplie les anthologies qui permettent à Poésie/Gallimard de rendre mieux compte encore de la diversité et de l’étendue de la création poétique et fait place à de grandes voix féminines. Si les poètes vivants étaient assez peu nombreux au début à intégrer la collection, hormis les grandes figures du fonds Gallimard, Velter prend l’initiative d’en publier davantage, ce qui a permis, sans toucher au caractère patrimonial de la collection, de lui donner une prise plus directe sur la création contemporaine.

Il n’en reste pas moins que le cahier des charges initial défini par Claude Gallimard demeure : la collection a les enjeux mais aussi les contraintes d’une collection de poche, il s’agit de donner à lire un large public à un prix le plus bas possible le meilleur du répertoire poétique, d’hier et d’aujourd’hui, des œuvres qui ont une vraie reconnaissance au-delà du cercle restreint des « spécialistes ». La nature de la collection (on oublie souvent qu’elle est une collection de poche) influe évidemment en partie sur les choix : les contraintes économiques d’une telle collection ne sont évidemment pas les mêmes que celle du grand format, cela exclut ainsi peu ou prou des voix qui peuvent être de qualité mais trop confidentielles ou expérimentales, ce qui ne signifie pas en méconnaître la pertinence ou la valeur.

La question des choix est légitimement celle qui est le plus souvent posée au directeur de collection mais c’est aussi la plus complexe : en ce qui me concerne par exemple je dois tenir compte d’un héritage aux attendus multiples et du lien initial et foncier de la collection avec le catalogue Gallimard. Ceci dit la difficulté est, si je puis dire, plus grande que jamais dans la mesure où aujourd’hui la collection est ouverte à toute la production poétique d’hier ou d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs…  Compte tenu du fait essentiel que nous ne publions que huit à dix titres par an, on voit bien que la tâche est périlleuse et qu’on ne saurait jamais être exhaustif ni même indemne d’omissions majeures : tant de grandes voix du passé, des prix Nobel par exemple, ne sont pas encore dans la collection… Il faut donc tenir le pari chaque année de publier des grands classiques, français et étrangers (le champ des possibles est immense), des poètes de la modernité du XXe siècle qui ne sont pas encore représentés, des œuvres marquantes des dernières décennies et garder une place pour un ou deux auteurs vivants…

Je reçois toutes les semaines de France et de l’étranger des propositions et suggestions, quand ce ne sont pas parfois des injonctions, concernant tel ou tel poète, elles sont quasiment toutes légitimes en elles-mêmes, mais ceux qui s’adressent à moi ne voient que midi à leur porte bien évidemment… je conseille à chacun de faire pour lui-même très sérieusement la liste des poètes et des œuvres qui ne sont pas encore représentés dans la collection et qui mériteraient de l’être de façon indiscutable : je suis sûr qu'on aura tôt fait de remplir plusieurs pages de noms et de titres. Mais  je ne me plains pas de recevoir ce courrier, il est la preuve de l’importance et du prestige de Poésie/Gallimard. Je tiens compte évidemment de ces propositions dans ma réflexion et il a pu arriver quelques fois qu’elles me convainquent, attirant mon attention sur une œuvre que je ne connaissais pas ou mal. C’est  le cas par exemple concernant Antoinette Deshoullieres ou Théocrite.

Quels sont vos projets actuellement ? Quelles orientations avez-vous en tête ? (féminisation, ouverture à des zones géographiques peu explorées… ?)

Si je veux maintenir, je l’ai dit, le caractère patrimonial de la collection (elle n’est pas le lieu de la découverte, il y a par bonheur beaucoup d’éditeurs pour accomplir cette mission ) et rester fidèle à son cahier des charges, cela ne m’interdit pas de l’ouvrir à de nouveaux espaces comme l’ont fait mes prédécesseurs : je porte une attention particulière à la relecture du répertoire ancien pour rendre leur place par exemple à des écritures féminines injustement oubliées ou minorées, comme je l’ai fait avec Christine de Pisan ou avec Antoinette Deshoullières. Plus généralement oui, j’assume une attention particulière aux écritures féminines - symboliquement mon premier choix fut de publier Marie-Claire Bancquart. Cette année nous publierons huit femmes. Je souhaite aussi ouvrir à la poésie africaine subsaharienne, celle des Caraïbes (l’haïtien Despestre bientôt), par exemple. Mais on le comprendra, tout choix est discutable car on peut lui opposer mille autres aussi légitimes, et les urgences se démentent les unes les autres.

Aujourd’hui (et depuis quelques temps déjà) la collection est ouverte à des auteurs vivants. N’est-il pas très difficile de choisir de consacrer un auteur vivant ? Comment cette plongée dans le champ de la création contemporaine a-t-elle modifié la logique de la collection, et surtout, comment travaillez-vous, selon quels critères ?

C'est évidemment la question la plus complexe dans la mesure où le temps, qui est un juge assez compétent (mais pas infaillible non plus) n’a pas encore fait son œuvre. Il y a donc un risque pris nécessairement mais il est quand même relatif dans la mesure où les poètes élus ont tous déjà un parcours accompli et reconnu dans l’édition poétique souvent sanctionné de prix prestigieux. Ma préoccupation comme celle d’André Velter est de donner leur place à des poètes qui s’imposent par la cohérence de leur parcours et leur capacité à parler à un public relativement large, sans privilégier tel ou tel parti pris poétique. Pour qui en douterait, il suffit de lire le catalogue : parmi les poètes vivants retenus ces dernières années Jean-Pierre Verheggen côtoie Lydie Dattas, Jean-Pierre Lemaire côtoie Serge Pey, Éric Sarner côtoie Nimrod, par exemple, des auteurs aux poétiques fort éloignées il me semble. Ma propre vision de la poésie est œcuménique si je puis dire, j’ai toujours aimé des écritures fort différentes et je crois, par principe et conviction, que la puissance de la poésie est dans sa diversité et la juxtaposition même des contraires. Rien n’est exclu a priori sauf, je l’ai dit, pour des raisons purement éditoriales ce qui relève de la poésie dite expérimentale dont la lisibilité implique une compréhension fine des enjeux et de l’histoire poétiques qui ne sont pas le lot du commun des mortels.

Vous êtes poète, ainsi que votre prédécesseur André Velter. La collection a également eu à sa tête des profils plus universitaires, et la collection est connue pour la qualité de ses préfaces et de ses appareils critiques. Comment ces profils, ces sensibilités (plus savante et théorique, plus « praticienne » ou militante) se combinent-ils dans l’histoire de la collection ?

Je crois qu’au fil de l’histoire de la collection et de ses différents directeurs, le fait qu’ils aient été ou non poètes n’a pas eu une grande incidence. Il y a eu très tôt la volonté d’accompagner les textes d’un appareil critique assez consistant en raison de la valeur de référence des publications et il est vrai que très vite, de grands spécialistes universitaires ont été sollicités, du moins pour les œuvres classiques. Il faut trouver un équilibre entre le fait que le livre soit un livre de poche destiné au grand public et l’exigence d’une édition qui fasse référence aussi par son apparat critique, y compris pour les poètes vivants. Ainsi est-il rare aujourd’hui qu’un livre sorte sans une préface (qui n’est pas forcément celle d’un universitaire, c’est souvent un poète ou un écrivain concerné par l’auteur), une biographie et une bibliographie.

La collection est un indéniable succès commercial. Ce dernier est-il porté par les « classiques », ou y a-t-il des surprises ? Inversement, des « flops » que vous n’attendiez pas ?

La réception des livres que nous faisons est toujours évidemment incertaine, même s’il y a un lectorat stable et fidèle de la collection qui assure sa présence et sa pérennité. Il y a en effet, mais n’est-ce pas le propre de tout geste éditorial, des surprises heureuses et des déceptions. Récemment nous avons par exemple été heureusement surpris du succès de Jodelle quand quelques temps auparavant les Épitres de Marot ont connu un sort très médiocre. Le succès d’un livre comme Rythmes d’Andrée Chedid, plus de 25 000 exemplaires vendus en quatre ans, est malgré tout assez étonnant, comme celui encore moins prévisible du gros volume qui contient l’essentiel de son œuvre et qui atteindra bientôt les 8000 exemplaires vendus en trois ans.

Propos recueillis par Anne Dujin