« Madame, vous n’avez pas le droit » de Delphine Girard


L’ouvrage de Delphine Girard, enseignante de lettres en banlieue parisienne, est à la fois grave et stimulant. Grave car écrit à partir du choc personnel mais aussi sociétal qu’a représenté la mort de Samuel Paty puis celle de Dominique Bernard. L’enseignante dénonce avec vigueur les pressions, renoncements, attaques et, plus précisément, la remise en cause de la laïcité en milieu scolaire. L’aspect stimulant (et plaisant) du livre et sa qualité résident dans son rejet des poncifs et des lieux communs sur l’école au profit d’une démarche engagée de praticienne réflexive.

Comme nombre d’enseignant·es, notamment du collège, Delphine Girard est confrontée à de multiples difficultés : l’écart parfois gigantesque de capacités de connaissances, de compétences et de capacités à élaborer des élèves ; l’imaginaire « obnubilé par l’argent » de nombre d’entre eux ; leur perméabilité aux discours des réseaux sociaux qui en fait de « candides victimes de la guerre des mots et des endoctrinements ».

Cette enseignante ne s’inscrit pas, pour autant, dans le registre des discours convenus sur la baisse de niveau des élèves et de déclin sociétal (que Platon faisait déjà dire à Socrate en son temps…). En revanche, elle s’inquiète avec justesse de la baisse de considération des élèves pour les valeurs culturelles véhiculées à l’école. Et surtout, elle dénonce le caractère invasif du religieux à l’école, les interpellations d’élèves du type « Madame, vous n’avez pas le droit » quand sont abordés des contenus scolaires liés à la religion, la sexualité, la théorie de l’évolution etc. Pour Delphine Girard, ses interpellations d’élèves sont le résultat de l’influence de groupes religieux qui, par imprégnation et pression sociale, conduisent des jeunes à remettre en cause la culture véhiculée par l’école. Des enseignants en viennent, dès lors, à minorer ou éluder les sujets susceptibles de confrontation avec ces élèves qui discutent, contestent ou refusent de faire la part entre ce qui relève de la foi et de la raison, de la science, de l’universalité. Et cela conduit, dans les cas extrêmes, à des meurtres comme ceux de Samuel Paty ou Dominique Bernard. D’où la volonté farouche de l’enseignante de défendre de manière intransigeante (mais argumentée) la laïcité et l’application à l’école de la loi de 2004 relative à l’interdiction des signes religieux ostentatoires. Elle distingue d’ailleurs radicalement la défense de la laïcité et la lutte contre l’islamophobie, « cette ruse sémantico-rhétorique qui assimile les croyants substantiellement à leur croyance, et qui par-là rend impossible toute critique de l’islam », reniement implicite à ses yeux de la liberté d’expression.

Delphine Girard évoque avec justesse le funambulisme personnel qu’implique engagement professionnel, engagements citoyens et vie personnelle. Puisant dans son héritage familial et scolaire (le livre est dédié à un de ses anciens enseignants), enrichie d’expériences à l’étranger et en Polynésie, son dynamisme professionnel est réellement réjouissant à une période où tant d’enseignants semblent en pertes de repères, voire blasés ou désabusés.

Toutefois, si on ne peut que louer sa passion pour la culture humaniste, il convient sans doute de considérer avec prudence la conviction de Delphine Girard selon laquelle l’école de la République permet aux individus d’échapper aux déterminismes sociaux de sexe et de culture, et est garante de la liberté d’expression.  Peut-on être sûr que la rencontre avec les philosophes des Lumières n’est pas une manière de « forcer » des élèves à adopter des formes culturelles qui ne sont pas les leurs ? Permet-elle de se les approprier ? L’enseignante demeure dans une posture magistrale qui n’est sans doute pas la plus efficace pour promouvoir les valeurs qu’elle souhaiterait transmettre. La promotion de l’expression libre des élèves, mais une expression libre socialisée que l’on retrouve dans les pédagogies héritières de l’Éducation nouvelle, ne permet-elle pas une confrontation plus singulière des élèves avec la liberté d’expression, enrichie des apports – entre autres – des Lumières ? On peut donc regretter que Delphine Girard n’ait pas eu plus recours à ce type d’expériences pédagogiques d’école active (qu’elle a brièvement expérimenté comme enseignante en formation pour adultes) avec des jeunes.  Car l’école d’aujourd’hui, obnubilée par l’évaluation et la gestion des contenus, ballottée entre nostalgie d’un passé imaginaire et recours à la science (parfois réductionniste) ne peut pas faire l’économie d’une réelle réflexion sur l’évolution du rapport au savoir des élèves et des postures professionnelles qui en découlent

Cela étant, l’indignation légitime de Delphine Girard, fondée sur son expérience professionnelle quotidienne tout comme sur une réflexion bien aboutie, son parcours et son argumentaire font de cet ouvrage une contribution de grand intérêt sur les dangers qui guettent l’école aujourd’hui.

Préface de Dominique Schnapper, JC Lattès, 2025
224 p. 20 €