Le grand secours de Thomas B. Reverdy

Un artiste en mal de succès découvre un établissement scolaire de la Seine-Saint-Denis,  loin des lieux communs.


Aux abords d’une cité scolaire de Seine-Saint-Denis, un incident presque anodin survenu aux premières heures du matin va transformer une journée a priori banale en une véritable épopée.

Thomas Reverdy campe avec précision le lieu où se déroule son roman, cette « folie urbaine » qu’est le pont de Bondy, espace sinistre et inhospitalier où se croisent autoroute, nationale, pont routier, et des milliers de gens. Sans rien cacher de cet univers glauque, avec son bidonville (aujourd’hui rasé), sa fourrière et ses entrepôts, l’auteur en fait pourtant une description poétique et touchante. Une cité scolaire (collège et lycée réunis) y a été construite, avec pour autre environnement un immeuble en forme de S et l’immense fresque d’un footballeur natif de la ville. C’est un établissement scolaire caractéristique de la Seine-Saint-Denis, de bonne réputation néanmoins.

Paul, artiste en mal de succès, engagé dans le cadre d’un projet culturel sur la poésie, rencontre pour la première fois Candice, prof de lettres, et découvre l’univers singulier d’un lycée de banlieue. À travers son regard de Candide, Thomas Reverdy nous en fait connaître les facettes : les profs, bien sûr, les militants de longue date, les désabusés, ceux qui attendent leur mutation, ou ceux qui, comme Candice, ont choisi ce métier par raison plus que par passion. Aucun n’habite ce quartier.

Au long des épisodes de l’intrigue, les lieux et moments clés de la vie d’un établissement scolaire sont décrits avec une ironie bienveillante : ainsi, « le bruit de dingue » des couloirs lors des interclasses que balisent des « arpèges de piano niais et insipides » en guise de sonnerie, le ballet des stratégies utilisées pour gagner l’infirmerie, la queue à la cantine, « expérience de sélection naturelle », la pause cigarette interdite mais tolérée des adultes etc.

Le livre est une fiction, mais également un regard d’anthropologue sur le monde des élèves. On y retrouve d’abord leur mobilisation permanente et conjointe sur ce qui se passe dans et hors les murs, du fait de l’immédiateté et de la surenchère des informations issues des portables. Leur rapport au savoir et aux enseignants se déploie au fil des pages. Ainsi, la description savoureuse d’un cours de français consacré à la lecture de La princesse de Clèves : « Ils ne font pas le lien entre le savoir et la vie. Ils apprennent leur cours mais rien ne les ébranle. » C’est que ces jeunes, à la fois drôles et éreintants, n’ont pas une vie facile : difficultés patentes à communiquer entre filles et garçons, mais aussi parcours sinueux, évitant d’être enrôlés dans les milieux du trafic pour « s’en sortir », c’est-à-dire quitter le quartier avec la culpabilité d’abandonner leurs pairs et leur univers familier, et exister de manière singulière.

Cette découverte, à travers une intrigue à la fois surréaliste et crédible, mini-tragédie moderne, est illustrée par des portraits touchants : outre Paul et Candice, Mo, lycéen et poète malgré lui, Adama, grand frère sous bracelet électronique, toute une série de personnages nous entraînent dans cet univers singulier, loin des lieux communs, dans un improbable mais véritable hommage à la poésie.

Flammarion, 2023
320 p. 21 €