Les institutions invisibles de Pierre Rosanvallon


Alors que les sociétés démocratiques contemporaines semblent vouées à la défiance, à l’impuissance ou à l’ingouvernabilité, Pierre Rosanvallon propose dans son dernier ouvrage de regarder du côté des « institutions invisibles ». L’historien revalorise ainsi l’approche sociologique des institutions et prolonge le tournant de son travail vers les expériences vécues1. L’ouvrage propose de mobiliser ce que la pensée du politique a produit sur la coopération, la confiance et les liens faibles comme autant d’éléments de la production du commun.

Pierre Rosanvallon théorise trois institutions au risque d’une rétraction. La confiance forme un commun d’interaction si elle s’étend au-delà des seules proximités, face à l’incertitude et à la complexité du monde social, en s’appuyant sur des relations durables, apaisées, une solidité dans l’attente du comportement d’autrui2. L’autorité, elle, est bien distincte d’une vision verticale et constituante de la souveraineté ou du chef face au multiple des individus dans le politique, du seul pouvoir, de la coercition ou encore de l’obéissance : elle implique au contraire une reconnaissance, une orientation, une inspiration et une référence à suivre. La légitimité enfin apporte un « commun d’identification » si elle repose sur des valeurs partagées au-delà de la seule légalité et des seules procédures.

Que le terme de légitimité revienne si souvent dans le débat public signifie une nouvelle interrogation de l’idéal démocratique dans l’espace ouvert d’incertitude entre les institutions et les attentes ou expériences. Aux conditions posées par Pierre Rosanvallon, ces formes du social sont instituantes et non constituantes : elles ne se décident donc pas et elles seules peuvent refonder constamment le commun à partir des liens sociaux. Cette discussion participe aussi d’un temps long cher à l’auteur, par l’incarnation d’une présence de l’intérêt commun dans la durée, ce qui fait des expériences évoquées des institutions, selon une lecture typiquement républicaine. L’ouvrage explore ainsi divers objets sociaux (la monnaie, la langue, etc.) et évidences partagées, rites, croyances et imaginaires. Sur ces différents aspects, l’historien insiste sur le travail de conceptualisation et les savoirs qui font le lien entre les institutions invisibles plutôt que le calcul chiffré, y compris celui des sondages.

La légitimité et la confiance amènent également à interroger un légal qui ne peut qu’en de brefs instants s’appuyer sur une source formelle, comme le vote ou le principe majoritaire. Au-delà, la légalité risque d’être dissociée de la légitimité et de ne plus s’appuyer que sur un rationalisme élitaire, l’autorité du statut de l’énarque comme du savant. Ce souci de l’expérience et de l’horizontalité pour faire vivre les « institutions invisibles » fait immanquablement penser à l’écart entre les luttes sociales qui produisent constamment une nouvelle morale et des institutions formelles qui cherchent parfois à décréter la confiance dans cette rétraction déplorée par Pierre Rosanvallon. On pourrait encore envisager dans ce cadre la gouvernementalité par laquelle le pouvoir s’exerce dans les pratiques en deçà du légal, comme une forme faible de l’institution du commun, et, de l’autre côté du spectre politico-institutionnel, la radicalité comme une forme faible du social qui, face à la gouvernementalité, apporte une tension vers le changement.

Mais en invoquant la légitimité ou la confiance au fondement des institutions ou comme institutions elles-mêmes, Pierre Rosanvallon rouvre une fracture historique dans l’État de droit associé au libéralisme démocratique : les seules lois, règles et procédures ne font pas des institutions stables. Les pensées de la social-démocratie doivent alors reconnaître la puissance des forces opposées ou des logiques agonales que les théoriciens d’une démocratie radicale veulent mobiliser. Évoquer des institutions invisibles au sens républicain d’une autorité, d’une légitimité et d’une confiance communes, avec le souci de se défaire certes de l’unanimisme et du formalisme, permet-il d’inclure réellement ces forces dans la formation de l’ordre politique et social à venir ? Le consensus délibératif en vue d’une rationalisation des voix singulières et sensibles pour refaire du commun, pour recomposer un récit collectif et réinstituer la société, est-il encore une visée souhaitable face à la pluralité des vues d’un côté, aux inégalités profondes de l’autre ?

  • 1. Voir Pierre Rosanvallon, Les Épreuves de la vie. Comprendre autrement les Français, Paris, Seuil, coll. « Le compte à rebours », 2021.
  • 2. Voir également Mark Hunyadi, Au début est la confiance, Lormont, Le Bord de l’eau, coll. « La pensée élargie », 2020.
Seuil, 2024
336 p. 23,50 €