Les envies de France de Raphaël Glucksmann

Avec son dernier livre Nous avons encore envie, Raphaël Glucksmann se saisit à son tour de l’humeur patriotique qui domine déjà la pré-campagne pour les élections présidentielles de 2027. Mais ces discours ne suffisent pas à formuler un projet collectif crédible, fondé sur une politique de la solidarité et de l’entraide plutôt que sur l’identité ou l’incarnation prophétique.


Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal sont intervenus sur les plateaux télévisés ou radiophoniques pour annoncer chacun la sortie d’un livre, et pour le second sa candidature à l’élection présidentielle qui aura lieu dans moins d’un an. En individualisant à l’extrême la confrontation d’un « homme libre1 » à l’action, l’ambition personnelle pour « prendre des décisions radicales » et « changer radicalement notre système2 », Gabriel Attal rappelle beaucoup le Emmanuel Macron de 2016, dont il poursuit l’héritage à la tête de Renaissance, le nouvel En Marche, comme le promettait déjà son ancien patron en publiant un livre intitulé Révolution en 20163. Le candidat de centre-droit donne l’impression d’avoir envie d’avoir envie. Quant au chef de Place publique, s’il ne se dit pas encore candidat alors que les projets de primaire à gauche divisent, il veut affirmer que « nous avons encore envie » en parlant de la France4. Les deux, bien sûr, cherchent à susciter l’envie chez les Français ou du moins les électeurs.

La profession de foi patriotique

Comme Attal, Glucksmann écrit sur son parcours et cherche à justifier une destinée cadrée pour la mystique présidentielle. L’un montre son intimité, l’autre témoigne de ses références littéraires et philosophiques, et l’on se retrouve avec des incarnations prophétiques prêtes à relever tous les défis du monde. Chez Attal, qui met en avant une vie difficile, ou Glucksmann, qui fustige « les élites » en jouant une partition populiste qui semble bien être le seul consensus de la vie politique française. Seul y échappe Édouard Philippe, qui promet simplement de poursuivre la droitisation gestionnaire du macronisme dont il a présidé aux destinées en étant à la tête du gouvernement, tout comme son rival plus centriste. Le fantasme de la rencontre d’un homme avec le peuple est évident chez Jean-Luc Mélenchon et Jordan Bardella, dont le premier a annoncé sa candidature et le second attend le sort en justice de son ex-patronne pour continuer ses idylles médiatiques et sondagières. Mais c’est bien la tonalité des différents discours sur la France qui interroge. Glucksmann monte sur les grands chevaux de la destinée : « Diriger la France, oui, mais pour quoi faire ? Mus par quel rêve ? Portés par quelle colère ? Animés par quel idéal ? Par quel serment ? Par quelle vision ? Par quelle désillusion ? Par quelle blessure ? Par quelle envie5 ? »

On se retrouve avec des incarnations prophétiques prêtes à relever tous les défis du monde.

C’est avant tout un parcours d’Européen dans des pays livrés au tragique de l’histoire qui nourrit son engagement, sensible à la guerre entre l’Ukraine et la Russie, ce que l’on ne peut que croire. On ne peut l’accuser d’une énième déclinaison d’un souverainisme de gauche hasardeux, puisqu’il parle d’une puissance européenne qui relève d’autres logiques que le repli national. Mais la profession de foi patriotique semble remiser le projet cosmopolite et universel de « l’élite » qu’il dénonce en s’en distinguant lui-même. Il s’agit même d’inverser « la débâcle culturelle » lancée par Éric Zemmour et les néo-maurassiens, nous dit-il, pour « sortir la gauche de la philosophie de la déconstruction qui l’aurait rendu impotente6 », rouvrant le débat lancé par Laurent Bouvet dans les années 2010 sur l’insécurité culturelle qui naîtrait de la perception d’une menace de l’invasion extérieure dans une partie de la population. Que cet argument soit vendeur ou non dans les urnes, Daniel Lindenberg analysait déjà dans Le Rappel à l’ordre7 le motif de la « trahison des clercs » comme un rejet de l’archipel individualiste, du communautarisme et en particulier de l’islam au nom de la laïcité, de la République et du pays.

Or, c’est toujours un danger, au moins rhétorique. La politique centriste, à droite comme à gauche, semble aujourd’hui courir après la radicalité qui la menace dans les urnes et dans les médias. La montée en généralité consacre les récits opposés en blocs d’une bataille pour la France. Mélenchon a récemment proposé une « nouvelle France » chargée d’histoire – le terme vient de l’extrême droite – et de provocation – en revendiquant une créolisation qui soit le pendant positif et républicain du grand remplacement. Au risque de figer dans une nouvelle identité le processus qu’envisageait Édouard Glissant, fondamentalement ouvert à la diversité, mais en interrogeant au moins ce que veut dire être Français et citoyen aujourd’hui. Avec d’autres références et le souffle épique de son livre, Glucksmann cherche à faire de l’élan patriotique une force positive qui ne suppose pas une invasion de l’étranger contre nos valeurs et notre mode de vie. Pour raviver « notre envie de vivre libres et souverains », il veut « redonner à notre nation un destin à la hauteur de son histoire », susciter « la fierté française » et « l’envie brûlante d’autre chose que ce lent déclin8 ».

Maintenir la communauté ouverte

Proposer une vision et non un seul débat de chiffres est nécessaire, après dix ans d’un macronisme qui aura géré le pays sans convaincre de sa capacité à réellement agir, comme le prétend à nouveau Attal, c’est-à-dire à prendre en charge les maux de la communauté sociale et politique. Or, quand il cite Alexis de Tocqueville, pour dénoncer « l’atomisation sociale » contre « les institutions républicaines  », Glucksmann cible l’individualisme et valorise les colonies de vacances et le service civique9, et non les conditions sociales et économiques de notre sentiment d’appartenance. C’est une chose de citer de Gaulle10, mais il ne faudrait pas oublier que sa vision verticale des institutions nous a conduits dans une impasse. Ni que le premier chef d’État de la Ve République avait un discours autrement plus dur sur les inégalités et le rôle du capitalisme dans la cohésion nationale que nos politiciens actuels veulent bien l’admettre.

Comme beaucoup d’autres à gauche, Glucksmann échoue à donner à son idée de la France un contenu vraiment positif et non l’horizon exclusif auquel on s’est habitué. Son romantisme lamartinien nous propose en fait de travailler plus, de partir à la retraite plus tard et de trier les migrants. C’est au nom du réalisme, dit-il. Mais alors que reste-t-il de l’idéal de la République ? Comment dépasser ce ressentiment dont on nous dit à longueur de plateaux télévisés qu’il nourrit la montée de l’extrême droite ? C’est avec cet idéal d’égalité et d’ouverture que le patriotisme n’est pas le nationalisme, que l’identité républicaine n’est pas ethnique. Mais l’inclusion est en crise. On ne parle quasiment plus aujourd’hui que d’égalité en droit, et encore celle-ci semble menacée par chaque nouvelle loi qui resserre la sécurité et la mise sous surveillance des bénéficiaires de l’État social, dont la promesse unitaire se fissure. Le Nouveau Front populaire de 2024 proposait cet élan à la fois historique et programmatique.

De quelles communautés peut-on rêver et comment les constituer ? La communauté nationale est-elle encore la promesse de la République ? Les inégalités croissantes et le déclin des services publics dans notre pays attisent les imaginaires du repli face aux transformations du monde, à ses injustices de plus en plus visibles, à l’espérance abîmée par les crises successives, qu’elles soient climatiques, pandémiques, économiques ou militaires. Au-delà des incantations sur la France et les parcours personnels, il manque aujourd’hui un discours crédible et sincère pour une politique de la solidarité et de l’entraide. Un discours inclusif qui nous donne envie d’instituer une société ouverte, c’est-à-dire attentive à la pluralité des vies et solide sur le respect des droits de la personne.

Mais pour donner corps et légitimité à l’horizon démocratique, il faut aussi renouer avec la promesse d’améliorer les conditions matérielles de l’existence. C’est notre défi majeur, sans quoi on en reste à l’antagonisme dangereux des colères instrumentalisées des uns et des autres, et de la sécession de ces « élites » que tout le monde semble s’entendre à dénoncer.

  • 1. Voir Gabriel Attal, En homme libre, Paris, Éditions de l’Observatoire, 2026.
  • 2. Voir le journal télévisé de 20 h de TF1, émission du 23 mai 2026 [en ligne].
  • 3. Voir Emmanuel Macron, Révolution, Paris, XO Éditions, 2016.
  • 4. Voir Raphaël Glucksmann, Nous avons encore envie, Paris, Allary Éditions, 2026.
  • 5. Ibid., p. 11.
  • 6. Ibid., p. 17.
  • 7. Daniel Lindenberg, Le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Éditions du Seuil, 2002. Voir le numéro de la revue Esprit, « La convergence des haines », juillet-août 2025.
  • 8. R. Glucksmann, Nous avons encore envie, op. cit., p. 18-19.
  • 9. Voir R. Glucksmann, Nous avons encore envie, op. cit., p. 15, p. 58 et suivantes.
  • 10. Ibid., p. 19.