Le monde de demain. Une Europe souveraine et démocratique – et ses ennemis de Robert Menasse

Traduit par Olivier Mannoni


Robert Menasse, connu en France en particulier pour ses romans situés au sein de la Commission européenne1, est non seulement un bon connaisseur des affaires de l’Union mais un européiste convaincu, fédéraliste donc, quoique opposé à des « États-Unis d’Europe ». Souhaitant pour notre continent une « démocratie postnationale », il a beau jeu de démontrer en effet que l’Union européenne est gangrenée par les États. Pour ne rapporter ici qu’un exemple, la Commission, prétendument indépendante, est tout entière dans la main des chefs d’État qui s’entendent pour désigner sa présidence (à charge pour elle de se faire confirmer par le Parlement) et persistent à nommer (et donc contrôler) chacun un commissaire, au mépris de l’article 175 du traité de l’Union européenne selon lequel la Commission ne devrait plus être composée – depuis 2014 ! – que d’un nombre de membres correspondant aux deux tiers du nombre des États.

À l’instar de tous ceux qui considèrent que seule une fédération européenne serait capable de répondre aux défis de notre époque, Robert Menasse est en colère. Il souligne cruellement, autre exemple, l’incapacité de l’Union de défendre ses valeurs dès que ses intérêts sont en jeu, ironisant sur le fait que nous comptons sur l’Ukraine pour s’en charger ! Mais est-il raisonnable d’espérer unir des peuples de langues et de cultures différentes ? Menasse est autrichien, il n’est donc pas étonnant qu’il appelle à la rescousse tout autant Robert Musil pour son essai critique du nationalisme, Der Deutsche Mensch als Symptom (La personne allemande comme symptôme, 1935), que l’empire des Habsbourg au bon temps de la Mitteleuropa. S’interrogeant à la fin du livre sur l’absence de demos européen, il semble conclure qu’il suffirait de quelques réformes pour faire advenir ce demos, soit un Parlement élu sur des listes européennes, pourvu du droit d’initiative, choisissant la présidence de la Commission et un Conseil transformé en chambre haute.

Son ambition cependant est plus grande. S’il refuse des « États-Unis d’Europe », ce qui le gêne dans cette expression, c’est le mot « État ». La « démocratie postnationale » qu’il appelle de ses vœux serait fondée sur les régions, « unités administratives idéales dans lesquelles les citoyennes et citoyens seraient souverains au meilleur sens du terme, c’est-à-dire pourraient organiser leur vie sociale et leur participation politique d’une manière qui correspondrait à leur culture et à leur mentalité ». Sans parler de la résistance des États, nombre de questions demeurent sans solution. Par exemple, point de détail sans doute, que deviendraient les monarchies existantes – auxquelles des peuples semblent attachés – dans une fédération républicaine ? Surtout, résoudre la question institutionnelle ne fournirait pas une réponse automatique aux défis économiques auxquels l’Europe, unie ou pas, est d’ores et déjà confrontée. Menasse mentionne ainsi la dépendance aux matières premières indispensables pour les projets de réindustrialisation (comme la « Silicon Saxony »), alors que la concurrence entre la Chine et les États-Unis pour la maîtrise de ces ressources bat déjà son plein. Une interrogation légitime, même si elle déborde de beaucoup le sujet du livre.

  • 1. Robert Menasse, L’Élargissement, trad. Philippe Giraudon, Lagrasse, Verdier, coll. « Der Doppelgänger », 2023. Voir aussi ma recension dans Esprit, juin 2024.
Verdier, 2025
224 p. 12,50 €