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 Portrait d’Aimé Césaire réalisé par l’artiste Hom Nguyen, pour l’exposition Portraits de France du Musée de l’Homme à Paris en décembre 2021. / Wikimedia Commons, Homi2040
Portrait d'Aimé Césaire réalisé par l'artiste Hom Nguyen, pour l'exposition Portraits de France du Musée de l'Homme à Paris en décembre 2021. / Wikimedia Commons, Homi2040
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Le fédéralisme de Césaire

 Au fil de sa carrière politique, Aimé Cesaire tendit de plus en plus à plaider pour une conception de l'autonomie inspirée de Proudhon. Mais cette problématique n'est pas si forte au sein d'une population qui reste attachée à la France, tout en cultivant une certaine rancoeur résiduelle à son égard. Dans la pratique, il dut transiger avec la métropole en échange d'une aide économique dont l'autonomie aurait privé la Martinique.

La publication en cours des Écrits politiques1 d’Aimé Césaire offre une mine d’informations sur le parcours de celui qui fut non seulement un immense poète, mais aussi un politicien d’une longévité exceptionnelle. Il fut en effet, sans interruption, maire de Fort-de-France de 1945 à 2001 et député de la Martinique de 1945 à 1993 ! Remarquable politicien donc, mais homme politique ?

La question peut se poser, ne serait-ce que si l’on considère l’état dans lequel il a laissé son île. Serge Letchimy, le dernier président de la région Martinique, leader du parti césairiste, le Parti progressiste martiniquais (Ppm), a dépensé sans compter, recrutant par exemple du personnel supplémentaire à la région alors qu’il devait préparer la fusion avec le département, une fusion censée rationaliser, donc économiser, les moyens. Candidat malheureux en décembre 2015 à la tête de la nouvelle collectivité territoriale de Martinique (Ctm)2, il a été battu par la coalition de ses opposants, Alfred Marie-Jeanne, à la tête du Mouvement indépendantiste martiniquais (Mim), et Yan Monplaisir, chef de la droite traditionnellement légitimiste. Ce mariage de la carpe et du lapin, efficace sur le plan électoral, ne contribue pas à clarifier la politique martiniquaise, même si les « indépendantistes » ne se montrent guère pressés et si la droite est devenue largement « autonomiste ».

De la colonie au département

L’héritage de Césaire n’est donc pas aussi glorieux qu’aurait pu le faire croire l’extraordinaire émotion qui s’est emparée des Martiniquais lors du décès de leur figure tutélaire en 2008. Celle-ci s’expliquait avant tout, en réalité, par la capacité de Césaire à interpréter les souhaits les plus profonds de son « peuple ». Il fut d’abord, rappelons-le, le héraut de la départementalisation. C’est lui qui porta, devant l’Assemblée nationale, la loi du 19 mars 1946, transformant « les vieilles colonies du continent américain et de l’Océan indien » en départements. Il n’avait rien à redire, alors, à l’assimilation :

Quant à ceux qui s’inquiéteraient de l’avenir culturel des populations assimilées, peut-être pourrions-nous nous risquer à leur faire remarquer qu’après tout, ce qu’on appelle « assimilation » est une des formes de la médiation dans l’histoire, et que n’ont pas trop mal réussi, dans le domaine de la civilisation, ces Gaulois auxquels l’empereur romain Caracalla ouvrit jadis toutes grandes les portes de la cité romaine3.

En 1946, Césaire est communiste (il le restera jusqu’en 1956) et défend une assimilation de la Martinique à la métropole qui, à vrai dire, est moins civilisationnelle que sociale. Il est avant tout chargé par ses mandants d’obtenir l’égalité des droits sociaux avec les métropolitains. Il s’exclame à la tribune de l’Assemblée nationale le 28 janvier 1948 :

Ce qui nous intéresse nous, c’est l’assimilation réelle, celle des niveaux de vie, celle du pouvoir d’achat des masses4.

L’année suivante, dans Justice, l’organe des communistes martiniquais, il envoie un « solennel avertissement au gouvernement » :

Si on nous refuse tous les avantages sociaux [de la France métropolitaine], obligation sera faite au peuple martiniquais de donner une autre direction à ses aspirations5.

La réalité est tout autre. Alors que les progrès sur le plan de la parité avec la métropole6 sont lents mais réels, Césaire s’éloigne du modèle de la départementalisation et de l’assimilation pour prôner une autonomie plus ou moins accentuée.

De l’assimilation à l’autonomie

À partir de 1956, il promeut non l’indépendance, puisqu’il n’y a pas « un seul Martiniquais pour y penser sérieusement7 », mais, sous des vocables différents, le fédéralisme, le régionalisme, l’autonomie ou l’autogestion.

Le 10 juin 1980, il déclare :

Le statut départemental n’est pas éternel ; il ne constitue, à tout prendre, qu’un pauvre arrangement humain, parfaitement contingent et circonstanciel, donc toujours révocable à la demande et selon la volonté des peuples concernés8.

Il s’appuie sur Benjamin Constant :

La nation entière n’est rien quand on la sépare des fractions qui la composent. C’est en défendant les droits des fractions qu’on défend les droits de la nation entière9.

Nous sommes alors après le vote de la loi Defferre sur la décentralisation du 2 mars 1982 et la création d’un nouvel échelon local, la région, qui s’étend sur plusieurs départements… sauf dans le cas des départements d’outre-mer transformés en « régions mono-départementales » ! Césaire s’est battu en vain contre l’« absurdité » de cet « enchevêtrement » institutionnel. Il s’exclame le 27 juillet 1981 :

Vous allez doter ce territoire de deux assemblées, ayant toutes les deux à peu près les mêmes pouvoirs, les mêmes compétences et exerçant ces compétences dans le même champ d’action10 !

Cependant, la protestation de Césaire contre la centralisation à la française remontait plus haut que la création des régions qui lui donnait partiellement satisfaction. En 1958 déjà, dans le rapport présenté au congrès constitutif du Ppm (qu’il avait créé après la rupture avec les communistes), il expliquait :

Le malaise martiniquais est le malaise d’un peuple qui a le sentiment qu’il n’est plus responsable de son sort, et qu’il n’est qu’un comparse dans un drame dont il devrait être le protagoniste11.

Il s’appuyait sur Proudhon pour conclure que « le Ppm pourrait proposer la transformation des départements d’outre-mer en régions fédérales12 » :

Dans les gouvernements centralisés, les attributs du pouvoir suprême se multiplient, s’étendent et s’immédiatisent, attirent dans la compétence du Prince les affaires de provinces, communes, corporations et particuliers […] De là cet écrasement sous lequel disparaît toute liberté, non seulement communale et commerciale, mais même individuelle et nationale13.

En 1958, le général de Gaulle accède au pouvoir et la France se dote d’une nouvelle constitution. Lors des débats qui l’ont précédée, Césaire a plaidé pour la transformation de l’Union française en une fédération :

Qui niera que dans notre Union française, travaillée par le nationalisme de peuples renaissants ou les particularismes locaux, les conditions existent qui font que la république fédérative constituerait un « pas en avant », le seul possible et le seul décisif14 ?

Deux ans après, le leader martiniquais avançait l’idée d’une vaste région des Antilles-Guyane rattachée à la France par des liens fédéraux. Il entendait répondre ainsi à l’objection suivant laquelle la Martinique serait, à elle seule, trop petite pour mener une politique autonome.

Pour ma part, je ne vois pas en quoi la constitution d’un complexe antillo-guyanais de langue française est attentatoire aux intérêts bien compris de la France. Et je vois très bien au contraire tout ce que nos problèmes, insolubles à l’échelon de notre seule île (industrialisation, planification, démographie), gagneraient à être posés à l’échelon d’un ensemble plus vaste dont les linéaments sont au surplus inscrits dans la nature des choses15.

Cette entité fédérée de langue française n’aurait pas vocation, selon Césaire, à s’intégrer dans une vaste fédération caribéenne dont il craignait qu’elle ne passe sous la dépendance des États-Unis. Il s’en est expliqué en 1956 dans sa préface au livre de Daniel Guérin, les Antilles décolonisées, où il n’envisage comme possible qu’une « confédération d’États antillais », et encore seulement à très long terme16. Il précisera sa position dix ans plus tard : il n’est ni pour l’indépendance immédiate de la Martinique, ni pour une grande fédération des Antilles,

parce que toutes ces îles sont concurrentielles et que leurs traditions sont différentes, les unes étant de culture anglaise, les autres de culture espagnole. En revanche, ajoute-t-il, les économies de la Guyane et des Antilles françaises sont complémentaires17.

Fédéralisme, régionalisme, autonomie, autogestion, décentralisation : ces termes revêtent à peu près la même signification chez Césaire. Il s’agit de donner aux Martiniquais la maîtrise des affaires qui les concernent, sachant que leurs besoins ne se confondent pas avec ceux des métropolitains, tout en conservant un lien suffisamment fort avec la France pour que la solidarité nationale continue à s’exercer au bénéfice de la Martinique, plus pauvre. Spécificité d’un côté, solidarité de l’autre : en réclamant l’autonomie, les Martiniquais demandent au fond à la France et à l’Europe de les laisser disposer en toute liberté des fonds qu’elles leur accordent. Ramenée à son expression la plus caricaturale, l’autonomie revendiquée par les Martiniquais s’apparente ainsi au principe « les décideurs ne sont pas les payeurs ».

Ambivalences

En pratique, les choses sont plus complexes. Beaucoup de subventions ou de crédits sont accordés moyennant une contrepartie de la région qui est appelée à financer sur ses fonds propres une proportion plus ou moins importante des projets. La difficulté principale tient à la différence des niveaux de vie. Les fédérations existantes peuvent s’accommoder d’une assez grande hétérogénéité entre les entités fédérées, mais – autonomie politique et autonomie financière allant normalement de pair – la composante d’une fédération doit, en principe, moins compter sur la solidarité de l’ensemble que la simple subdivision d’un État centralisé : les stabilisateurs automatiques sont moins opérants18. Compte tenu de l’écart entre la Martinique et la métropole (de l’ordre de 30 % pour le revenu moyen), les transferts en provenance de cette dernière sont particulièrement élevés. Le risque est donc réel de les voir diminuer au cas où la Martinique s’émanciperait davantage.

Les Martiniquais, comme les autres ressortissants des départements d’outre-mer, en sont conscients. À preuve leur détermination à refuser les évolutions allant dans le sens d’une autonomie réellement significative. Consultées en 2010 pour savoir si elles voulaient quitter le régime de l’article 73 de la Constitution (celui des départements d’outre-mer) et opter pour l’article 74 (celui des anciens « territoires d’outre-mer »), les populations concernées (hormis La Réunion, qui n’a pas voulu participer à la consultation) l’ont refusé avec une belle unanimité. La crainte du « largage » (suivant l’expression consacrée) par la métropole l’a emporté sur le désir d’autonomie, lequel est bien davantage un souhait des élites politiques locales et des gouvernements de la République que de leurs administrés. Ceux-ci se trouvent, dans l’ensemble, dans une position fondamentalement ambivalente, à la fois très attachés à la France et pleins de rancœur à son égard, une rancœur ouvertement entretenue par la majorité des politiciens locaux qui rappellent constamment le douloureux souvenir de l’esclavage.

Césaire fut le premier à jouer ce jeu-là, comme en témoignent ses nombreux discours sur le thème de l’esclavage. Cela permet de nourrir un marchandage avec la métropole – la paix sociale contre une aide accrue – qui n’est pas près de cesser. La revendication d’autonomie peut alors passer au premier plan dans les discours ; son importance est seconde. Si le gouvernement de la République s’empresse désormais (ce ne fut pas toujours le cas) de la satisfaire, voire de la devancer, c’est dans le secret espoir que les Ultramarins régleront de plus en plus leurs problèmes eux-mêmes.

C’est ainsi qu’une première révision constitutionnelle, intervenue en 2003, avait déjà largement estompé la différence entre les Dom et les « collectivités d’outre-mer régies par l’article 7419 » (ex-Tom), en étendant aux Dom le régime de la spécialité législative dans un certain nombre de matières20. Une autre révision, en 2008, rendit possible pour les départements-régions d’outre-mer de changer de statut en faveur d’une collectivité unique. Tel fut le choix des Martiniquais et des Guyanais en 2010, sans que l’on puisse parler d’une adhésion enthousiaste de leur part (68 % des suffrages exprimés mais moins de 25 % des inscrits), malgré une quasi-unanimité du personnel politique en faveur du changement, tant restait vif chez les électeurs l’attachement au statut départemental conquis en 1946.

Quand Aimé Césaire prit, pour sa part, le tournant de l’autonomie, il n’est pas douteux qu’il espérait sincèrement de celle-ci une nette amélioration de la situation de la Martinique, au nom du principe suivant lequel on n’est jamais mieux gouverné que par soi-même. A posteriori, on ne peut pas dire que ces espérances aient été comblées. Les responsables locaux n’ont pas vraiment poussé à la roue pour élargir leurs compétences en matière économique. Le pouvoir d’achat, en Martinique comme dans les autres collectivités d’outre-mer, dépend toujours autant de l’assistanat, des transferts en provenance de la métropole si divers et si complexes qu’on est incapable d’en fixer précisément le montant. Ces responsables locaux ont bien compris désormais que les difficultés de l’outre-mer français sont structurelles (surpopulation, niveau de vie et coût du travail trop élevés conduisant à une société de « consommation sans production », refus larvé du salariat identifié à un nouvel esclavage21, chômage incompressible) et qu’elles ne disparaîtront pas avec de simples évolutions institutionnelles.

  • 1.

    Aimé Césaire, Écrits politiques, Paris, Jean-Michel Place, vol. 1 : Discours à l’Assemblée nationale (édité par René Hénane), 2013 ; vol. 2 : 1935-1956 et vol. 3 : 1957-1971 (édités par Édouard de Lépine), 2016. Voir aussi Thomas A. Hale et Kora Véron, les Écrits politiques d’Aimé Césaire. Biobibliographie commentée (1913-2008), Paris, Honoré Champion, 2013.

  • 2.

    Les Martiniquais et les Guadeloupéens ont été consultés dès 2003 sur le passage à une collectivité territoriale unique héritant des compétences du département et de la région, plus quelques compétences supplémentaires. Ils l’ont alors rejeté. Les Martiniquais et les Guyanais l’accepteront finalement en 2010, mais pas les Guadeloupéens (voir infra).

  • 3.

    A. Césaire, Écrits politiques, op. cit., vol. 1, p. 30.

  • 4.

    Ibid., vol. 2, p. 145.

  • 5.

    Ibid., p. 198.

  • 6.

    Ou, ce qui n’est pas du tout la même chose, d’un traitement égal des Antillais et des métropolitains en poste aux Antilles, lequel sera également obtenu avec le résultat de placer désormais les fonctionnaires et assimilés en poste outre-mer, quelle que soit leur origine, dans une position matérielle nettement plus favorable que leurs équivalents métropolitains.

  • 7.

    A. Césaire, Écrits politiques, op. cit., vol. 3, p. 148.

  • 8.

    Ibid., vol. 1, p. 229.

  • 9.

    Ibid., p. 246.

  • 10.

    A. Césaire, Écrits politiques, op. cit., vol. 1, p. 234.

  • 11.

    Ibid., vol. 3, p. 21.

  • 12.

    Ibid., p. 28. Régions « fédérées » à proprement parler.

  • 13.

    Pierre-Joseph Proudhon, Du principe fédératif, 1863.

  • 14.

    A. Césaire, Écrits politiques, op. cit., vol. 3, p. 60.

  • 15.

    Ibid., p. 135.

  • 16.

    A. Césaire, Écrits politiques, op. cit., vol. 2, p. 341.

  • 17.

    T. A. Hale et K. Véron, les Écrits politiques d’Aimé Césaire, op. cit., p. 398.

  • 18.

    L’assurance chômage, par exemple. Dans un État centralisé, les régions dynamiques où le chômage est faible payent davantage de cotisations qu’elles ne reçoivent d’indemnités. C’est l’inverse dans les régions où le chômage est élevé. Dans une fédération, si la caisse de chômage est gérée au niveau des États fédérés, une telle redistribution automatique des régions les plus prospères vers les autres n’existe pas.

  • 19.

    La Nouvelle-Calédonie bénéficie d’un traitement à part depuis la révision constitutionnelle du 20 juillet 1998.

  • 20.

    Voir Thierry Michalon, l’Outre-mer français. Évolutions institutionnelles et affirmations identitaires, Paris, L’Harmattan, 2009.

  • 21.

    Voir Édouard Glissant, le Discours antillais [1981], Paris, Gallimard, 1997, toujours d’actualité.

Michel Herland

Michel Herland est professeur honoraire des universités. Il dirige le journal en ligne Mondes francophones. Il est notamment l’auteur des Lettres sur la justice sociale à un ami de l'humanité (Le Manuscrit, 2006) et du roman La Mutine (Andersen, 2018).

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