Carnes d'Esther Teillard
Carnes, premier roman d’Esther Teillard, est une rupture violente, un ébranlement littéraire. Il n’est guère question, ici, de catharsis, mais de délit de langage. Le décor est posé à Belleville, hybride, dérobé entre la ville et la défaite.
Carnes, premier roman d’Esther Teillard, est une rupture violente, un ébranlement littéraire. Il n’est guère question, ici, de catharsis, mais de délit de langage. Rien ne s’assemble ; tout est disloqué ; la narratrice, sans nom, porte ce déchirement. Le décor est posé à Belleville, hybride, dérobé entre la ville et la défaite. L’autrice nous y introduit sans égards : « Belleville a une gueule de pute chinoise qui mange bien », campe-t-elle, et cette image reste tout ce que l’on peut attendre du texte à venir – un refus de la beauté consensuelle.
La narratrice, donc, débarque de Marseille, cette autre ville blessée, rongée par la mer, les cagoles, figures éclatantes, hantant ses rives de leur crudité dévastatrice. Guerrières de la surface, spectres de la jouissance débridée auxquels les ports offrent un terreau fertile. Elles y règnent, ancrées dans la poisse de cette ville-monde, anamorphoses d’une féminité qui ne se laisse ni dominer ni expliquer, mais qui, par son ostentation, là encore, transgresse.
L’origine, en l’espèce, n’est pas un refuge. Plutôt une marque indélébile. Et c’est à Cergy, dans la froide « piscine » des Beaux-Arts, que la protagoniste découvre la vacuité d’une existence soumise à la docilité des formes. L’institution y écrase toute quête individuelle. L’intrigue, aussi bien, n’est pas celle d’un apprentissage, mais celle d’une déshumanisation, tant l’intellect, la culture, le désir semblent infligés à la jeune femme sous l’égide de rituels.
C’est qu’il en va, à chaque page, d’une catabase où l’accompagnent tel artiste, Jean-Luc Verna, marraine la « fée » non moins délictueuse, ou tel amant quinquagénaire, mordu de Kundera comme de « vertes pucelles ». Qu’on en juge : le sexe, dans ce roman, est possession dégradante. La chair ? L’instrument d’une réification bien plus grande, d’une claustration dans un jeu de sujétion que la narratrice semble accepter – tout en le fuyant. La sororité ? Fadaise. Car la guerre entre les genres, entre les corps, est une guerre pour la survie. Les mères, omniprésentes, sont au reste abîmées, déformées par le patriarcat qui les a produites – aussitôt consumées. Ainsi de la procureure, laissant traîner des dossiers de viols sous les yeux de sa fille : figure d’une oppression transgénérationnelle, insidieuse, d’un pouvoir aliénant exercé sur l’enfant.
Nulle place, ici, pour la réconciliation. La langue, charnelle, est celle d’une infraction. Sa cruauté n’est ni événement ni réaction : elle est la matière même du texte. Et c’est dans ce creuset de la défiguration qu’Esther Teillard, avec véracité, trouve sa juste puissance.