La part de nuit du vrai
Dans un moment où la parole légitime semble devoir émaner d’un sujet irréprochable, pur de toute faute et de toute ambiguïté, ne risquons-nous pas de devenir sourds à certaines vérités ? Car le vrai ne surgit jamais d’un lieu neutre ou immaculé : il se construit dans les zones d’ombre, les contradictions et les failles de celles et ceux qui le portent.
Il devient de plus en plus difficile, aujourd’hui, qu’une parole paraisse sans être aussitôt reconduite à la conscience qui la porte. À peine une proposition s’avance-t-elle que l’attention se retire d’elle pour se reporter vers son origine supposée : qui parle, d’où, avec quels droits, depuis quelle blessure, quelle dette, quelle part d’aveuglement ou de privilège ? La question de savoir si quelque chose est juste, pensable, vrai, se double désormais de celle-ci : celui ou celle qui le dit était-il en état moral de le dire ? Qu’un écrivain intervienne sur les violences sexuelles, qu’un artiste s’avance sur la domination, qu’un intellectuel parle du désir, de l’emprise ou des formes contemporaines de la violence, et l’attention glisse volontiers du propos vers les conditions morales de son énonciation, comme si le vrai devait être garanti par l’origine morale de celui qui le risque.
Suspendre la parole à sa provenance
Il serait trop facile de ne voir là qu’un appauvrissement de la vie intellectuelle. Ce déplacement répond aussi à une exigence de justice. Il fallait en finir avec la fiction d’une parole sans lieu, avec l’ancienne majesté de sujets parlant comme si l’universel leur appartenait de naissance. Il fallait rappeler qu’aucune voix ne s’élève de nulle part, qu’aucune conscience ne se confond avec la vérité qu’elle énonce. Que toute prétention au vrai passe par l’épreuve de sa situation et par la reconnaissance de ses conditions d’énonciation constitue un progrès dans la lucidité. Mais la lucidité se retourne parfois en s’étendant. À mesure que s’effondrait le prestige des paroles de surplomb, une autre exigence s’est insinuée : attendre de la parole qu’elle soit déjà moralement recevable.
Une ligne a été franchie entre le fait de reconnaître qu’une parole est située et l’exigence qu’elle soit moralement acquittée avant même d’être entendue. La première relève d’une critique des illusions de neutralité ; la seconde engage une police plus intime de la légitimité. On ne demande plus seulement d’où quelqu’un parle afin de mesurer les limites et les angles de son propos. On vérifie s’il est assez clair avec lui-même, assez peu démenti par lui-même en apparence, assez en règle avec sa propre position pour parler sans usurpation. La question du lieu d’énonciation, si féconde lorsqu’elle déjoue les impostures de l’universel, tend alors à se renverser en examen préalable de recevabilité morale. La parole doit comparaître avec la conscience de celui ou celle qui la porte.
Cette exigence a sa liturgie. Se situer avant de penser, déclarer d’où l’on parle, inventorier d’avance ce qui pourrait invalider l’usage d’une généralité, accompagner chaque proposition d’un dossier préventif sur ses propres limites : autant de gestes devenus presque obligatoires. Certaines prises de parole semblent moins appelées à penser qu’à établir leur droit d’exister. Le débat commence dans une scène préalable où chacun doit montrer qu’il ne parle pas de trop haut, de trop loin, de trop près, ou depuis un lieu déjà frappé d’indignité.
Ce qui change ici touche à la forme même sous laquelle le vrai nous consent encore à paraître. Une époque se définit aussi par les formes de conscience depuis lesquelles elle consent à recevoir quelque chose comme vrai. Il est des moments historiques qui tolèrent qu’une vérité surgisse depuis la défaillance, l’aveuglement, une expérience intérieure encore mêlée d’erreur, de honte ou de faute ; et d’autres qui n’accordent pleine créance qu’à des paroles portées par des sujets suffisamment lisibles. C’est peut-être là que se marque le nôtre : nous inclinons à exiger que le vrai procède d’une conscience préalablement rendue recevable, comme si la validité d’une parole demeurait suspendue, en dernière instance, à la qualité morale de sa provenance.
Qu’une telle exigence repose sur une fiction du sujet, la tradition la plus profonde l’a su bien avant nous. Il n’y a pas d’homme assez intact pour parler depuis un lieu pur. Chez Blaise Pascal, l’homme ne se possède jamais en paix : il est grandeur et misère mêlées, lucidité trouée, désir obscurci, vérité compromise par les conditions mêmes dans lesquelles il se cherche. Exiger d’un être qu’il soit transparent à soi pour avoir part au vrai, c’est lui demander ce qui précisément lui manque comme homme. Une parole humaine ne s’arrache au faux, au déni, à l’aveuglement qu’à partir d’un fond qu’elle ne maîtrise jamais tout entier.
La vérité sans innocence
Certaines vérités ne vivent qu’engagées dans une subjectivité en paradoxe. Sur ce point, Søren Kierkegaard demeure moins un ancêtre qu’un contemporain. Ces vérités ne sont ni arbitraires ni garanties par la seule intensité avec laquelle elles sont éprouvées ; elles ne se laissent pourtant pas séparer de la manière existentielle dont elles traversent celui qui les porte. Une vérité sur le désespoir, sur la faute, sur l’angoisse, sur la dépendance ne se formule pas depuis un point d’équilibre serein. Elle s’arrache à une existence qui ne coïncide pas avec elle-même. Vouloir n’entendre que des paroles issues de sujets réconciliés, ordonnés à eux-mêmes, reviendrait à ne plus recevoir que des vérités déjà refroidies, dont l’épreuve vivante s’est retirée.
Plus profondément encore, le vrai n’est jamais du côté d’un moi victorieux. Ce qui rend une parole juste tient parfois, comme Simone Weil l’aura su avec une force inentamée, à une capacité de se déprendre de soi, de laisser l’expérience entamer les défenses du moi. Le vrai demande souvent un être moins plein de lui-même, moins empressé à se garantir. L’obsession contemporaine d’une autorisation éthique préalable manque alors son objet. Elle suppose qu’une parole devient recevable adossée à une conscience clarifiée, quand la justesse peut naître d’une dépossession, d’un point où le sujet cesse précisément de faire de sa propre innocence la condition de ce qu’il peut dire.
Le vrai n’est jamais du côté d’un moi victorieux.
Une autre lignée devient ici nécessaire, celle qui n’a jamais cru que le vrai doive emprunter les formes d’une conscience pacifiée. Johann Hamann refuse de séparer la pensée d’une parole incarnée, blessée de singularité, irréductible aux procédures trop propres de l’entendement. Chez Léon Chestov, ce qui importe commence souvent là où les évidences établies cessent de nous protéger. Tous deux rendent suspecte l’idée qu’une conscience devrait être suffisamment rectifiée pour accéder au vrai. Une parole peut atteindre celui-ci depuis un point d’inquiétude que nul ordre intérieur n’a préalablement pacifié.
Il faut alors restituer à la raison sa part de nuit. María Zambrano nomme admirablement cette nécessité. Toutes les vérités humaines ne se laissent pas extraire dans la clarté sèche du concept, ni présenter sous la figure d’une conscience parfaitement maîtresse de ses motifs. Il en est qui demandent une raison plus hospitalière, capable d’approcher l’obscur sans le dissiper trop vite, d’accueillir la part nocturne de l’expérience sans la traiter d’emblée comme une déficience de légitimité. La demande contemporaine de lisibilité morale est aussi une forme de pauvreté. Elle oublie que l’humain devient vrai jusque dans cette zone fragile où la lumière n’abolit pas l’ombre et où la pensée consent à ne pas tout purifier avant de comprendre.
Les voix impures du vrai
Les vérités les plus graves sur l’existence viennent rarement de sujets indemnes. Celles qui touchent à la dépendance, à la honte, à l’emprise, au désir, à la cruauté, à la servitude intérieure surgissent là où le sujet se découvre mêlé à ce qu’il décrit, compromis dans ce qu’il dénonce, blessé par ce qu’il comprend, parfois même secrètement lié à ce qui le détruit. Certaines expériences psychiques comme certaines vérités morales ne se laissent approcher qu’à partir d’un lieu instable, où la lucidité ne coïncide ni avec la pureté ni avec la maîtrise. Une époque qui n’accorde crédit qu’aux voix clarifiées risque alors de devenir étrangère à toute une région du vrai humain.
Les grandes œuvres n’ont jamais cru à la pureté préalable des voix. Phèdre parle depuis la faute, le désir, la honte, l’égarement, et pourtant une vérité du désir ne se dit peut-être nulle part avec plus de rigueur que dans cette conscience défaite. Chez Nathaniel Hawthorne, la marque et la culpabilité deviennent la scène d’une révélation impossible à obtenir d’un sujet intact. Chez Herman Melville, tant de figures demeurent moralement illisibles, opaques à elles-mêmes, mais cette opacité nous approche d’une vérité plus essentielle sur l’énigme humaine. Ces œuvres savent qu’une parole peut être irremplaçable parce qu’elle parle depuis sa déchirure.
Le prix d’une morale de la recevabilité est immense. À force de ne reconnaître que des sujets cohérents, immédiatement situables, nous devenons moins capables d’entendre les paroles tragiques, celles qui portent en elles de la contradiction et de l’opacité. L’espace public accueille volontiers les récits déjà interprétés, les expériences traduites dans une grammaire du repérable, les prises de parole dont la légitimité se laisse reconnaître d’emblée ; il résiste davantage à ce qui demeure travaillé par l’ambivalence qu’il tente pourtant de dire. Le tragique commence précisément lorsque la vérité ne peut apparaître sans traverser une conscience qu’elle ne sauve pas, qu’elle n’innocente pas, et qu’elle laisse parfois plus défaite encore.
Gare au contresens : il ne s’agit en rien de plaider pour l’irresponsabilité, ni de réhabiliter au nom de la profondeur toutes les paroles violentes ou dominatrices. La critique des positions de surplomb demeure une exigence de justice élémentaire. Mais la responsabilité n’est pas l’innocence. Répondre de la place que l’on occupe dans le monde n’implique pas d’être moralement indemne pour avoir droit à la parole. Une société adulte devrait pouvoir exiger des sujets qu’ils assument leur situation sans leur demander cette impossible pureté intérieure qui, sous couvert de scrupule, finit par retrancher du dicible tout ce qui ne vient pas d’une conscience déjà pacifiée.
L’enjeu dépasse la morale individuelle des locuteurs. Une société qui n’accorde pleine créance qu’aux voix préalablement légitimées réduit peu à peu la pensée à la circulation de paroles autorisées, et l’espace public à une scène de vérification morale permanente. Un monde commun suppose aussi que puissent y paraître des paroles inquiètes, mal assurées, mais capables de nous apprendre quelque chose que nous ne savions pas encore voir. Peut-être une époque se reconnaît-elle moins à ce qu’elle tient pour vrai qu’à ce qu’elle a rendu presque impossible à entendre. Si tel est bien notre cas, il ne s’agit pas de restaurer quelque ancien privilège de parler, mais de sauver une possibilité plus austère : celle d’accueillir des paroles qui ne sont ni pures, ni exemplaires, et qui pourtant obligent.