Féerie, ma perte de Paloma Hermina Hidalgo


Paloma Hermina Hidalgo est une romancière et poétesse à la plume virtuose et aux ailes grandioses. Dans Féerie, ma perte se révèle une poésie dont la beauté fissurée laisse place à une théâtralité elle-même travestie par le récit, rejouant la question tragique et inadmissiblement jouissive que l’on n’ose se poser : qui sont les débris que je suis ?

Les choses sont d’une simplicité et d’un épurement absolus : avec Féerie, ma perte, nous sommes mis devant un banal castelet où Pupa, la despotique metteuse en scène, joue avec des marionnettes de bois, dans un savant mélange d’innocence et de cruauté qui font de l’effroi un délice et du délice un effroi. Les ébats sadomasochistes des poupées sont-ils le reflet d’une compulsion traumatique ? Non point : ils prétendent à pire. Ils sont la mise en scène de l’infernale dialectique de la création et de la destruction.

Impossible de ne pas évoquer l’art baroque, lieu total du livre, son endroit et son envers, l’impossible arrachement du fond et de la forme. Ce retour à la dialectique baroque n’est pas sans évoquer une autre voix intransigeante, réinventant l’érotisme, la souffrance et la beauté : Jean Genet.

À nouveaux frais, Paloma Hermina Hidalgo explore et remodèle un genre à travers ses caractéristiques les plus canoniques1. L’instabilité, d’abord, est partout : ruptures, fragmentation, identité dénouée comme un ruban dans les cheveux d’une poupée blonde et faite échevelée, le texte hurle le naufrage sans jamais laisser sombrer le navire, si bien que tanguer, avec Paloma Hermina Hidalgo, ne signifie rien d’autre que heurter son corps à des pans inconnus et insoupçonnés du vivre et de l’éprouver. La mobilité va de pair avec cette instabilité : nous sommes face à un spectacle de marionnettes, un chapelet de saynètes aux registres si variés que les images tournoient dans notre tête sans que l’on ne puisse en fixer aucune. C’est là que naît l’esthétique de la métamorphose, lieu des chimères, des synesthésies et des incertitudes, où fleurit le doute quant à la pleine maîtrise de Pupa sur ses marionnettes. En effet, ne devient-elle pas elle-même jouet entre les mains d’une figure omnipotente, absente et partout à la fois, pure volonté étrange qui ne fait rien sinon édicter la vie, son avènement, son acmé et sa déchéance ? Les procédés de mises en abyme, le recours au décor saturé de matières et de couleurs mènent à la mise en place d’un véritable theatrum mundi, dans lequel Pupa fait l’expérience, sous ses doigts et sous ceux d’une autre, de la vanité de l’existence, spirale sans fin de génération en voie de dégénération. La protagoniste oscille entre lucidité et imagination, nimbée d’une candeur postiche qui se sait en sursis de sa perte. Elle est l’étoile sculptée entre les mains d’une Créatrice toute-puissante et, par elle, portée aux nues, jusqu’à ce que la lumière de celle-là même qui la fit naître la calcine, la renvoie à rien – une goutte de sang, où renaîtra une autre à mourir. Nous ne sommes pas loin de la conception de l’art baroque développée par Walter Benjamin2 ; l’extase du désir – celui de vivre et de se voir régner – et la détresse du périr constituent le cœur torsadé de Féerie, ma perte ; par une poétique de la ruine, le sujet savoure l’illusion de son identité avant de rencontrer, dans le boudoir, le visage du vide qui s’effondre, se fissure et éclate en ricanant.

Ce ricanement est pris en échos diffractés entre les murs du castelet érigé en livre par Paloma Hermina Hidalgo : c’est celui du Golem, qui, ob-scène, car il faut bien quitter les planches, se révolte en pure perte contre ce qui l’engendre et le damne ; c’est celui de l’artiste qui, face à ce qu’il perçoit de théologico-métaphysique dans l’homme et la nature, sans pouvoir le conceptualiser, troque sa plume avec les cornes du diable pour faire apparaître, dissimulé entre les mots, le réel qui n’en est pas un.

  • 1. Jean Rousset, La Littérature de l’âge baroque en France. Circé et le paon, Paris, José Corti, 1953.
  • 2. Walter Benjamin, Origine du drame baroque allemand [1928], trad. Sybille Muller, Paris, Flammarion, coll. « Champs essais », 2009.
Éditions de Corlevour, 2025
64 p. 15 €