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Notes de lecture

L'élimination

mai 2012

#Divers

« Kaing Guek Eav, dit Duch (un nom de guérilla qui signifie enfant sage), fut le responsable du centre de torture et d’exécution S21, dans Phnom Penh, de 1975 à 1979 […] 12 390 personnes au moins furent torturées en ce lieu. » Ceux qui ont lu les analyses de Ben Kiernan et les travaux du regretté Francis Déron sur le tribunal international ou bien le témoignage de François Bizot sur Duch, reconnaissent que ce livre, dont le retentissement est impressionnant, est d’une grande force et laisse des traces chez le lecteur. Mais pourquoi et comment le comprendre ? À l’occasion du tournage d’un film sur la Machine de mort khmère rouge (R. Pahn en a réalisé quelques autres parmi lesquels un documentaire, les Gens des rizières, ou une adaptation d’Un barrage contre le Pacifique de Marguerite Duras), le cinéaste est confronté à Duch, qui affirme être coupable mais ne veut pas reconnaître les faits (mort des enfants, tortures, viols…). Ce qui est insupportable à celui qui a connu physiquement le pire de la cruauté : d’une part, R. Pahn a été l’une des victimes des Khmers rouges et sa famille a été en grande partie décimée, ce qui le pousse à raconter les violences subies sous la forme d’un témoignage écrit avec le soutien de l’éditeur et écrivain Christophe Bataille ; d’autre part, il ne supporte pas la manière dont le tribunal international interroge Duch en n’établissant pas suffisamment les preuves et en se satisfaisant d’explications et de réponses trop rapides qui évacuent les faits. Ce qui le conduit à miser sur le travail de la caméra et du « montage » pour essayer de faire parler le coupable, devenu une machine qui n’a fait qu’obéir à une idéologie. Mais Duch est inflexible : il se déclare coupable mais il ne retient que les aveux extorqués (la preuve étant donnée par les victimes elles-mêmes) et non pas les faits, car il n’a jamais entendu les cris, supplices et douleurs provoqués par des enfants tortionnaires de moins de 15 ans recrutés pour la cause. C’est pourquoi R. Pahn ne croit pas à la généralisation de la banalité du mal et ne se satisfait pas d’une culpabilité qui ne peut pas reconnaître l’horreur des faits. En cela réside la force d’un livre qui donne aussi l’occasion de dénoncer les propos des intellectuels français qui n’ont rien vu au Cambodge comme ils ne voulaient rien voir en Chine. La cécité comme rançon de l’insupportable ! Un argument trop facile pour le cinéaste, qui traque le mensonge jusqu’au bout, grâce à sa caméra, mais aussi au moyen d’une écriture implacable, qui passe elle-même par un montage subtil entre la narration des faits que l’enfant de 13 ans livré à la violence des Khmers rouges a connus, et la double confrontation du cinéaste avec Duch et avec l’action du tribunal.

O. M.

Grasset, 2012
336 p. 19 €