Français contre anglais : un jeu à somme nulle


L’article 2 de la loi sur l’orientation de l’enseignement supérieur proposée par la Ministre Geneviève Fioraso et votée par l’Assemblée Nationale le 28 mai, qui élargit les possibilités de dispenser des cours en langues étrangères à l’université, a suscité l’un de ces débats homériques dont l’intelligentsia française a le secret. D’un côté, ceux qui prônent une inévitable adaptation à l’évolution de la recherche internationale, et pour lesquels la question ne mérite même pas d’être posée, car il est indispensable d’attirer davantage d’étudiants étrangers dans les universités françaises et de faire remonter celles-ci dans les classements internationaux. De l’autre, ceux qui crient à la mort du français, à l’impérialisme américain et à la fin des cultures et des identités nationales. Ces positions sont ici volontairement caricaturées, car c’est finalement cette caricature que l’on retient souvent du traitement médiatique du débat.

 

Une mesure technique ?

 

Tranchons d’abord les questions « techniques ». Oui, la plus grande partie de la recherche internationale se déroule aujourd’hui en anglais, et ce en France également[1]. Et l’article 2 de la loi permet d’entériner une situation de fait, et de briser l’inégalité qui existe actuellement entre les universités – qui ne peuvent organiser des cours, des séminaires et des conférences en anglais qu’en contournant la législation en vigueur – et les écoles (d’ingénieur, de commerce, de science politique…), qui proposent sans complexes ces formations, pas toujours justifiées pédagogiquement, au nom des fameux classements internationaux et de la nécessité de s’adapter à une recherche et à un enseignement aujourd’hui mondialisés. Mais la focalisation sur ces aspects ne saurait masquer les véritables questions que pose cette réforme (nous ne nous attacherons pas ici à sa dimension plus vaste, à son rapport à la LRU mise en place par le gouvernement précédent, aux problèmes financiers, pédagogiques et autres qui taraudent l’enseignement supérieur en France).

 

Pour une défense de la langue…anglaise

 

Je voudrais ici adopter une position qui pourra sembler paradoxale, et qui est de débattre de cette réforme au nom de la défense…de l’anglais, et plus généralement des langues étrangères. Plutôt que de s’abriter derrière l’argument de l’« attractivité », le gouvernement aurait peut-être dû insister sur la formation en langue des étudiants et des élèves en France, ce qui aurait en outre permis de faire le lien entre enseignement supérieur et enseignement secondaire, deux mondes encore trop radicalement séparés. Notons à ce propos que l’enseignement en langue étrangère existe dans le secondaire, dans le cadre de sections européennes ou autres, sous l’appellation de « DNL » (disciplines non linguistiques), et que certains lycéens peuvent ainsi avoir des cours d’histoire, de sciences naturelles, voire d’EPS, dans des langues autres que le français.

 

De manière plus générale, cependant, l’enseignement des langues en France est problématique : les modalités d’évaluation restent encore largement centrées sur l’écrit, et l’encouragement à la participation des élèves, même s’il se développe, demeure minimal. Les inhibitions des élèves français à l’oral posent de nombreux problèmes aux enseignants de langues, dans le secondaire comme dans le supérieur, car comment corriger ce que l’on n’entend pas ? Se pose aussi la question de la formation des enseignants. Il est entendu que ce ne seront pas les professeurs d’anglais qui dispenseront les fameux cours « en anglais », du moins certainement pas dans des sciences exactes. Ne faudrait-il pas alors développer la « bivalence », c’est à dire la compétence des enseignants dans deux matières, afin de s’assurer qu’ils disposent d’un niveau d’anglais suffisant pour ne pas appauvrir leur cours, et la langue dans laquelle ils les dispensent ?

 

Car si l’on ne peut nier qu’il faille aujourd’hui maîtriser une certaine forme d’anglais (l’« anglais international ») pour s’intégrer dans le marché du travail ou pour présenter des travaux de recherche, le risque est grand d’arriver à un étrange paradoxe : d’un côté, la prolifération de cours dans cet « anglais utile », cette « langue de service », pour reprendre la terminologie de Heinz Wismann et Pierre Judet de la Combe[2], de l’autre, la disparition de l’anglais comme « langue de culture », que l’on constate dans la diminution des cours « de contenu » (histoire, littérature, philosophie) dans les départements d’anglais, au profit de cours de langue à destination d’étudiants non-spécialistes. L’autre risque majeur, qui se vérifie déjà en partie dans les faits, est la disparition des langues autres que l’anglais dans l’enseignement secondaire et supérieur. Déjà, un certain nombre de grandes écoles envisagent, au nom des économies budgétaires, de supprimer les langues vivantes (hors anglais) de leurs concours d’entrée (c’est le cas de la réforme prévue des concours agronomiques et vétérinaires, qui devrait s’appliquer en 2015). Et, à l’université, les offres de langues dans les départements de droit, d’économie, etc… se limitent de plus en plus à l’anglais. Les anglicistes sont donc face à un dilemme : d’un côté, ils peuvent se réjouir de cette manne, en termes de budgets, de postes, de nombre d’étudiants. D’un autre côté, ils se trouvent dépossédés de leur domaine d’étude, assignés à l’enseignement strict de la langue, et voient le nombre de leurs collègues d’allemand, d’espagnol, d’italien, etc. se réduire de manière inquiétante.

 

Préserver le multilinguisme

 

            Si les notions de « naturalité », de « génie » des langues sont problématiques[3], il n’en reste pas moins que l’on ne pense pas de la même manière selon la langue dans laquelle on s’exprime, et qu’une langue, si elle peut être réduite, pour des raisons pratiques, à sa nudité grammaticale, charrie malgré tout de la culture, de l’identité, du pouvoir[4]. Sans tomber dans la dénonciation sommaire de l’impérialisme américain, sans céder à la vision de la France comme citadelle assiégée, îlot de résistance dans un océan mondialisé et anglophone, il ne faut pas non plus nier que l’hégémonie de l’anglais dans la recherche s’accompagne de l’influence croissante de méthodes, axes de réflexion et processus de validation venus, souvent, des Etats-Unis, et dont la langue est inévitablement le vecteur[5].

 

            Alors, que faire ? Réformer l’enseignement des langues en France, en favorisant la bivalence dans la formation des enseignants au niveau du secondaire comme du supérieur. La maîtrise de l’anglais international par les étudiants et les chercheurs français doit être vue comme une compétence, au même titre que celle de certains outils informatiques, et non comme une menace envers notre « culture » ou notre « identité » (qu’il est illusoire et dangereux de réduire au français, mais ceci est un tout autre débat). En revanche, il ne faut pas réduire le multilinguisme à cette seule « langue-outil », et il est d’autant plus nécessaire, du fait de l’internationalisation des échanges et de l’hégémonie de l’anglais professionnel, de préserver les autres langues, et l’anglais lui-même, en développant l’enseignement de contenus culturels qui lui sont liés. Maintenir la diversité de l’enseignement des langues, encourager le multilinguisme, est peut-être à contre courant en période de restrictions budgétaires, mais c’est la seule manière de s’inscrire dans un environnement professionnel mondialisé tout en maintenant la richesse de la réflexion sur la mondialisation. Les sciences humaines et sociales, notamment, ne peuvent faire l’économie de cette pensée par détour, à travers la langue, le pays, la culture de l’autre.

 

Alice Béja



[1] Voir François Héran, « L’anglais hors la loi ? Enquête sur les langues de recherche et d’enseignement en France », INED, Populations et Sociétés, pré-publication, 21 mai 2013.

[2] Pierre Judet de la Combe et Heinz Wismann, l’Avenir des langues. Repenser les humanités, Paris, Cerf, 2004. Voir aussi le dossier d’Esprit de décembre 2012, « Refaire les humanités ».

[3] Et ont été largement critiquées, entre autres par Marc Crépon et Henri Meschonnic.

[4] Cela est vrai également de la langue dite « maternelle », comme l’a bien montré Jacques Derrida dans le Monolinguisme de l’autre. Voir l’analyse que fait Marc Crépon de ce texte dans « Ce que l’on demande aux langues (autour du monolinguisme de l’autre) », Raisons politiques, 2001/2, n°2, p.27-40.

[5] L’évolution contemporaine de la recherche (calcul des facteurs d’impact, « scientisation » des sciences humaines et sociales, segmentation des champs d’expertise) n’est pas exclusivement liée à son américanisation ; d’autres facteurs (rôle des sciences exactes, des grandes revues, uniformisation des processus de sélection…) sont bien entendu à prendre en compte.