La vie universitaire, mode d’emploi
Loin de l’image du professeur méditant dans sa tour d’ivoire, alternant entre ses cours et la préparation d’un nouvel ouvrage, la vie universitaire au xxie siècle implique une série de corvées bureaucratiques habillées de jargon, qui laissent peu de place aux responsabilités pédagogiques et scientifiques.
La tour d’ivoire
Jean-Charles est professeur d’université à Paris. Il habite un appartement cossu à proximité de la Sorbonne, où il enseigne. Le matin, il se lève vers 7 heures 30, prend son café en écoutant France Culture. Sa femme a préparé le petit-déjeuner ; elle lève les enfants qui s’habillent pendant qu’il parcourt les titres du Monde sur le canapé. Une fois que tout le monde est parti, il se met à la fenêtre, qui donne sur le Jardin des plantes, et fait un signe de la main aux petits en route vers le collège.
Il consacre sa matinée à lire et à prendre quelques notes pour le dernier chapitre de l’ouvrage qu’il prépare ; le soleil luit dans son bureau ; une symphonie de Beethoven, propice à la concentration, résonne dans l’appartement. Au bout de quelques heures de travail, Jean-Charles prend sa serviette en cuir remplie de notes pour son cours de l’après-midi, et se rend dans une brasserie de la rue des Écoles, où il déjeune avec un collègue ; ils parlent du dernier éditorial de la revue Esprit, du niveau des étudiants qui se dégrade d’année en année, avant de se rendre chacun dans son amphithéâtre. En sortant, Jean-Charles passe à la librairie Compagnie pour flâner un peu dans les rayons ; il repère les livres de ses collègues, leur emplacement, glisse au libraire que lui-même publiera bientôt un ouvrage qui pourrait figurer avantageusement dans la vitrine.
Une fois rentré chez lui, il relit les quelques pages écrites le matin même, puis se prépare pour un dîner chez son éditeur, boulevard Saint-Germain. Dans un coin de sa tête, Jean-Charles note de lui suggérer de contacter la librairie Compagnie pour organiser une soirée de lancement au moment de la parution du livre. La baby-sitter arrive, Jean-Charles et son épouse lui confient les enfants et sortent dans l’air vif de la mi-avril, main dans la main.
La vie, la vraie
Elsa est MCF dans une COMUE. À 6 heures 45, elle déclenche un morceau de metal pour réveiller la maisonnée. Elle donne un coup de coude à son compagnon, au cas où les basses saturées ne suffiraient pas à le tirer de son sommeil, et se précipite vers la douche. Une fois habillée, elle réveille ses enfants, pendant que Matthieu prépare le petit-déjeuner. « C’est toi qui les emmènes ? », hurle-t-elle, de manière bien inutile puisque la taille de leur appartement met quiconque à portée de voix. « Non, j’ai une réunion à 9 heures, c’est trop juste. » Elle peste un peu, mais ne lui en veut pas. Les petits sont habillés, piquent du nez dans leur bol de céréales. Elsa et Matthieu sortent en même temps, lui court vers le métro, elle se précipite d’abord à la maternelle pour y déposer la petite, puis à l’école primaire, dont les portes sont sur le point de fermer lorsqu’elle y propulse son fils.
De retour chez elle, elle allume son ordinateur et lance l’application Zoom. La réunion commence, elle ne peut la manquer, car elle représente son laboratoire de recherche au sein d’un projet financé par l’IDEX en partenariat avec d’autres pays européens et avec une université chinoise. L’espoir est que ce projet, une fois les PI désignés, puisse être consolidé en vue de répondre à un AAP de l’ANR, qui permettrait de recruter du personnel pour répondre à d’autres AAP, monter un projet européen et décrocher le Graal : un financement Horizon Europe sur le Cluster 2. Certains ont suggéré qu’au vu de la situation politique en Chine, un projet de recherche autour de la liberté d’expression avec un établissement connu pour son orthodoxie politique n’était peut-être pas la meilleure manière de faire rayonner la science française. Il leur a été répondu que l’internationalisation était une priorité de l’établissement, nécessaire à son maintien dans les classements internationaux, à la pérennité de l’IDEX, que le passage aux RCE nécessitait de multiplier les rentrées d’argent, et que la summer school de l’université dépendait largement des étudiantes et étudiants chinois.
Il faudra modifier le wording du projet pour mieux l’interfacer avec les SDG de l’ONU.
Elsa prend quelques notes, laisse passer toutes les phrases qu’elle ne comprend pas ; il faudra modifier le wording du projet pour mieux l’interfacer avec les SDG de l’ONU ; elle se propose de rédiger un compte rendu pour les partenaires du projet en précisant les besoins en ETP. Les visages disparaissent, l’écran s’éteint ; elle met son ordinateur dans son sac et se rend à l’université pour une réunion d’UFR sur la modification des maquettes, suite à la mise en place des graduate schools. Il faudra encore que la CR du CAC approuve le changement. Il y a la queue devant les ascenseurs, l’un d’entre eux est encore en panne ; elle attend patiemment au milieu des étudiantes et étudiants qui parlent des partiels à venir et de leurs démêlés avec l’administration. Dans la salle de réunion, le projecteur ne fonctionne pas ; la collègue qui devait faire une présentation soupire et renonce à son PowerPoint. La réunion a lieu à l’heure du déjeuner, que l’université ne fournit pas ; les discussions sont entrecoupées de bruits de mastication et du froissement des papiers de sandwichs achetés à la va-vite. La nouvelle réforme nécessite une refonte des maquettes ; il faut mettre le paquet sur l’enseignement de l’anglais ; plusieurs cours sont inscrits qui ne pourront pas être assurés, faute de crédits supplémentaires, mais l’établissement doit afficher 15 % de cours en anglais pour faire venir des étudiants étrangers. On pourra compter sur des PRAG et des PRCE pour épauler l’équipe enseignante en faisant des TD de langues. Tout le monde soupire, tout le monde vote pour.
En sortant, Elsa se rend dans le bureau qu’elle partage avec trois autres collègues afin de terminer de rédiger une demande de financement pour pouvoir faire une semaine de terrain. Pour obtenir 1 500 euros, elle doit rédiger un projet de recherche de trois pages (bibliographie non incluse), faire au moins deux demandes à deux organismes distincts, solliciter une collègue pour une lettre de recommandation, construire un budget et s’engager à fournir un rapport d’activité de cinq pages à l’issue de sa mission, sans compter tous les formulaires qu’il lui faudra remplir par la suite pour réserver le train et l’hôtel. Elle répond à des messages d’étudiantes et d’étudiants qui s’inquiètent de la validation de leurs ECTS, demandent des attestations pour leur dossier de départ à l’étranger, n’arrivent pas à avoir accès à Moodle pour consulter les documents de cours, envoient leur plan de mémoire et s’interrogent sur leur avenir et sur la pertinence de leurs études.
Le temps file, il est déjà l’heure d’aller chercher les enfants à l’école. Elle salue rapidement les collègues rivés à leur écran, se précipite dans le métro, récupère les petits et commence à préparer le dîner. Vers 19 heures, Matthieu rentre, l’embrasse et lui demande : « Ça s’est bien passé ton cours aujourd’hui ? » Elsa sent toutes ses entrailles se contracter, elle réprime un haut-le-cœur : faire cours, elle a complètement oublié.
Lexique
MCF : maître/maîtresse de conférences.
COMUE : communauté d’universités et établissements, regroupements créés en 2013 par la loi sur l’enseignement supérieur et la recherche, dite « loi Fioraso ».
IDEX : initiatives d’excellence, créées en 2010 dans le cadre du programme d’investissements d’avenir, qui permettent aux établissements qui en bénéficient d’avoir d’importants crédits supplémentaires, notamment en matière de recherche.
PI : Principal investigator, chercheuse ou chercheur qui porte le projet de recherche.
AAP : appel à projets.
ANR : Agence nationale de la recherche.
Horizon Europe : programme européen de financement de la recherche.
Cluster 2 : pôle d’Horizon Europe consacré à la culture, la créativité et la société inclusive.
RCE : responsabilités et compétences élargies (les établissements qui sont aux RCE ont une maîtrise de la totalité de leur masse salariale).
SDG : objectifs de développement soutenable (sustainable development goals) définis par l’Organisation des Nations unies.
CR : commission de la recherche.
CAC : conseil académique.
PRAG et PRCE : professeurs agrégés ou certifiés du second degré affectés dans le supérieur.
TD : travaux dirigés.
ETP : équivalent temps plein.
UFR : unité de formation et de recherche.
ECTS : European Credit Transfer and Accumulation System, crédits (correspondant pour la plupart à des cours) que les étudiantes et étudiants doivent valider pour obtenir leur diplôme.
Moodle : plateforme d’apprentissage en ligne utilisée par de nombreuses universités.