Crédits photo : Canva
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L’université comme idéal

Dans le sillage des enquêtes menées par la revue Esprit en avril 1952, mai-juin 1964 et novembre-décembre 1978, nous donnons ici la parole à différents points de vue sur l’université, en nous intéressant au savoir spontané des acteurs. Cette enquête auprès d’universitaires de tout statut montre la vivacité d’un idéal du service public, malgré les difficultés.


Du dehors, l’université est mal comprise, et du dedans, le constat semble dominer d’un abandon ou d’un délaissement. Quel est votre ressenti de l’état de l’université aujourd’hui ?

Alice Béja1 – L’université, l’enseignement supérieur et la recherche, est un milieu qui va mal de manière générale, sans doute davantage en sciences humaines. En cela, il reflète des maux qui sont ceux de notre société dans son ensemble et qui sont apparus de manière criante à travers le mouvement social contre la réforme des retraites : perte de sens, souffrance au travail, sentiment de pénurie. À cela s’ajoutent, dans le cas de l’université, des difficultés particulières : une transformation profonde du métier, avec la multiplication des tâches administratives, l’éclatement des statuts, l’individualisation des carrières, les inégalités croissantes entre établissements et entre disciplines, la compétition accrue sur le plan national comme sur le plan international, et la difficulté à construire des combats communs. Tout cela se traduit par une atmosphère assez lourde, entre le burn-out et la dépression, qui peut aussi affecter celles et ceux qui enseignent dans des conditions assez privilégiées. Je suis maîtresse de conférences titulaire, dans un institut d’études politiques ; je ne suis donc pas soumise à la précarité dont souffrent nombre de jeunes collègues, et les conditions d’enseignement dont je bénéficie sont plutôt bonnes. Ayant commencé ma thèse au moment de la loi relative aux libertés et responsabilités des universités en 2007, et ayant enseigné à l’université avant d’être recrutée à Sciences Po Lille, j’ai pu constater la multiplication des réformes, des statuts, la précarisation croissante des personnels de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Est-ce qu’il y a une condition précaire de l’université ? Comment l’avez-vous rencontrée ou vécue ?

Clément Luy2 – Sans aucune hésitation, il y a une condition précaire de l’université. La précarité est vécue par les doctorants sans contrat3, dès leur début de thèse ou en fin de thèse, et qui ne sont pas par ailleurs titulaires d’un concours de la fonction publique. Les doctorants, souvent en lettres et sciences humaines, sont dans une situation insupportable : ils travaillent, mais sans toujours être rémunérés pour cela. Ces situations ne peuvent qu’inquiéter les collègues en cours de thèse sous contrat, par rapport à la fin du contrat et du financement. Cela entraîne des difficultés à envisager sereinement l’avenir, puisqu’il est très compliqué d’obtenir un poste dans l’enseignement supérieur ou la recherche. La précarité devient ainsi un moyen d’exercer un fort contrôle et une pression sur les doctorants, qui doivent obéir à de nombreuses injonctions pour espérer avoir un avenir dans le milieu, ce dont certains profitent parfois allégrement.

Ulysse Guttmann-Faure4 – La condition d’un certain nombre d’usagers de l’université s’est révélée à l’épreuve du confinement : celles et ceux qui ont perdu leur emploi alimentaire, celles et ceux dont les parents eux-mêmes ont perdu leur emploi, découvrant la précarité et l’affreux sentiment de se sentir une charge, dans un contexte de fermeture de certains dispositifs sociaux, de solidarité ou de soutien. Nous avons tous en tête les images des files d’étudiants attendant de pouvoir récupérer un panier alimentaire afin de pouvoir se nourrir convenablement.

Les précarités étudiantes (alimentaire, menstruelle, hygiénique, matérielle…) ne sont pas nouvelles. Ces conditions touchent d’abord les femmes, qui représentent presque les trois quarts des bénéficiaires5. Elles touchent beaucoup les étudiants étrangers, notamment lorsqu’ils doivent payer des frais d’inscription plus élevés que les étudiants issus de l’Union européenne. Elles touchent particulièrement celles et ceux qui ont déménagé pour étudier, dans des villes où les loyers sont trop élevés et les logements étudiants trop peu nombreux (3 % en Île-de-France contre 7 % en moyenne dans le reste de la France, concernant les logements des Centres régionaux des œuvres universitaires et scolaires). Elles touchent enfin toutes celles et ceux n’entrant pas ou trop mal dans les différents dispositifs d’aides existants, dont il faut absolument assurer la défense.

Combien sont-ils à craindre la fin du mois, à limiter les repas, les sorties et les achats (même quand il s’agit d’un matériel ou d’un manuel nécessaire à leurs études) ? Combien sont-ils à ne pouvoir envisager de redoubler ou se permettre de repousser l’entrée dans la vie « active » ou « professionnelle », quitte à refuser de faire un autre master 2 ou une formation annexe qui leur plairait bien, voire dans laquelle ils excelleraient ? Ces étudiants s’accrochant coûte que coûte à leurs études sont nombreux. Avant la crise sanitaire, un étudiant sur deux travaillait à côté de ses études, rarement par choix, le travail étant la première cause d’échec universitaire. Chaque étudiant obligé de se priver pour tenir est un échec pour notre système, tout comme chaque étudiant forcé de travailler, quitte à se mettre en difficulté pour ses études. Un saut de repas n’est pas anodin, encore moins quand il survient plusieurs fois par mois, ou par semaine.

Tristan Haute6 – L’université n’évolue pas en dehors de la société : même quand on n’en fait pas l’expérience soi-même, on y rencontre, comme ailleurs, la précarité presque chaque jour. D’une part, une partie des étudiants sont confrontés à une précarité économique et sociale, du fait de revenus insuffisants pour se nourrir, se loger, développer du lien social, avoir des loisirs.…D’autre part, l’université, comme toute la fonction publique, voit se démultiplier les emplois précaires. Mais l’université se distingue par le fait que la précarité de l’emploi constitue un passage obligé pour accéder à des postes de titulaires, y compris pour les personnels non enseignants désormais, et par le fait qu’il y existe encore un mode de rémunération à l’heure, sans contrat de travail7. Ces vacations ne concernent pas que des personnes ayant un emploi en parallèle, si bien que les contrats à durée déterminée de plus d’un an sont de plus en plus perçus comme des contrats enviables…

Cette condition précaire dégrade la qualité de la formation, mais aussi celle de la vie à l’université. Du côté des personnels, elle accroît les conséquences des discriminations au travail (sexisme, racisme, validisme, LGBTI-phobies…) et la concurrence entre personnels (aussi alimentée par les systèmes de primes individualisées), et crée de l’instabilité dans les collectifs de travail. Du côté des étudiants, elle ne leur permet plus de suivre correctement une formation. La généralisation du contrôle continu en licence depuis une décennie part du principe qu’étudier est un travail à plein temps ; or tous les étudiants ne peuvent aujourd’hui y consacrer tout leur temps. De même, parce que, pour les étudiants, cette condition précaire risque fort de se poursuivre dans le « monde du travail », ils perçoivent de plus en plus l’université comme un lieu de passage, et non comme un lieu de vie. Dès lors, les campus se dévitalisent et les cadres collectifs, moteurs de solidarités, se délitent.

Avez-vous quitté ou pensé à quitter l’université ? Pourquoi ?

Emmanuelle Saulnier-Cassia8 – J’ai pensé à plusieurs reprises à quitter l’université, en raison de l’accroissement des tâches administratives sans rapport avec le métier d’universitaire (relevant principalement de la bureautique et du secrétariat) et de la rémunération qui progresse très lentement (et qui reste très inférieure à la haute fonction publique pour un niveau d’étude et de diplôme équivalent ou supérieur9), conduisant un grand nombre d’universitaires à prendre en charge d’autres fonctions pour compléter leur traitement.

A. Béja – On constate que la profession attire moins qu’avant, le nombre d’inscriptions en doctorat baisse, sans pour l’instant que cela fasse diminuer la pression sur les postes, qui diminuent également. En ce qui me concerne, j’ai eu la chance de pouvoir travailler à plusieurs reprises en dehors de l’université, notamment à la revue Esprit. J’y suis pourtant toujours revenue, avant tout pour l’enseignement, dont je continue à trouver, malgré sa dévalorisation constante par le monde dit « professionnel » et politique, qu’il est un métier profondément intéressant, important, sans doute autant par les échanges qu’il permet avec les étudiantes et les étudiants, les réflexions qu’il induit sur la nature des formations que l’on dispense, que par le contenu même des cours que l’on peut donner. Dans la question « rester ou quitter », outre la liberté – même décroissante – que le métier offre de réfléchir à ce qui nous entoure, il y a également une forme de censure, ou d’autocensure, de la part des collègues : celle-ci peut venir d’un sentiment que « l’on ne sait rien faire d’autre », que l’on ne saurait vers quel autre métier se tourner, que nos compétences ne sont pas reconnues en dehors de l’université. Cela est également lié à l’image paradoxale de l’université dans la société française. Alors même que l’on met l’accent sur l’importance des diplômes, sur la dimension cruciale de la recherche pour mieux comprendre le monde et imaginer celui qui vient, l’université est sans cesse opposée à « la vraie vie », comme si les universitaires vivaient encore dans une tour d’ivoire, préservée des malheurs du monde, qui ferait d’elles et eux des sortes d’enfants surprotégés incapables de survivre dans « le monde », des moines reclus dans leurs temples du savoir. Une image bien éloignée de la réalité du métier aujourd’hui !

Êtes-vous investi dans la gouvernance de votre établissement10 ? Comment et pourquoi ?

A. Béja – Depuis quelques années, j’ai pris des responsabilités au sein de mon établissement, étant élue au conseil d’administration et à la commission scientifique, et directrice de la recherche. Je les ai assumées par choix, pour mieux comprendre le fonctionnement de mon institution et de l’enseignement supérieur et de la recherche dans son ensemble, mais aussi par nécessité. Exerçant dans un établissement à effectif restreint (moins de cinquante titulaires), les tâches administratives et de représentation s’accumulent, et l’on est forcément amené à en prendre sa part à un moment ou à un autre de sa carrière. En un sens, cela est normal : ce métier, comme tant d’autres, est fait d’engagements collectifs comme de choix individuels. Néanmoins, avec la multiplication des instances, des appels à projets, des tutelles administratives, on assiste à une association délétère entre libéralisation managériale et bureaucratie qui est extrêmement chronophage et dont le résultat est que les collègues, à moins de « décrocher » de gros contrats de recherche qui les libèrent de ces tâches, ont de moins en moins de temps à consacrer à la recherche et à la préparation de leurs cours. Ces difficultés sont démultipliées dans le cas des collègues en situation de précarité, qui doivent se préoccuper sans cesse de savoir quel sera leur sort à la rentrée suivante.

T. Haute – J’ai toujours été investi syndicalement à l’université, comme étudiant puis comme personnel. Cela m’a amené, principalement comme étudiant, à siéger dans diverses instances locales. À cela s’est ajouté un intérêt scientifique pour les élections universitaires, ayant travaillé en thèse sur les élections professionnelles en entreprise11. Mon constat est toutefois celui d’une « gouvernance » assez peu démocratique. Non seulement les marges de manœuvre, faute de moyens suffisants, sont limitées, ce qui conduit souvent les instances universitaires à gérer la pénurie, mais, ce constat étant largement partagé, les instances démocratiques qui existent à l’échelle des universités sont aussi fortement sous-investies, quand elles ne sont pas tout simplement méconnues. Cela se traduit par une faible participation électorale, notamment étudiante, et par une difficulté à trouver des personnes volontaires pour y siéger. La condition précaire de l’université et ce qu’elle implique (dévitalisation des campus, instabilité des collectifs de travail) entravent toute démocratie universitaire fonctionnelle.

C. Luy – Je suis membre des instances représentatives du personnel et très investi en particulier dans la formation spécialisée santé, sécurité et conditions de travail, qui remplace les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail des universités. À mes yeux, la question des moyens et des salaires est fondamentale, notamment pour les non-titulaires (contractuels, vacataires), qui ne sont pas payés en temps et en heure, trop peu rémunérés ou qui ne bénéficient pas des mêmes rémunérations, à poste égal, que les titulaires. Une question cruciale est celle de l’organisation du travail. Dans de nombreux établissements, dont le mien, les personnels sont en souffrance, quels que soient leur grade et leur catégorie. La faute, souvent, aux réductions budgétaires, à la complexification des procédures administratives ou aux changements permanents qui s’imposent aux personnels administratifs ; la faute aussi à la course permanente aux financements et à la bureaucratisation des métiers des enseignants et des chercheurs. Nos dirigeants, parfois, ne semblent pas plus en forme. L’amélioration de la santé physique et mentale, par des actions de prévention, de formation, mais aussi des actions très concrètes (enquêtes ou procédures disciplinaires) quand des situations dégénèrent, doit être une priorité.

Dans certains laboratoires de recherche, le harcèlement moral prolifère comme mode d’encadrement et de direction des personnels, statutaires, contractuels, et surtout des doctorants, à qui on ne laisse pas d’autre choix que de s’adapter à des conditions de travail inacceptables, ou de quitter le milieu de la recherche publique. Souvent, on parle de surcharge de travail, de non-respect des horaires et du droit à la déconnexion par des appels ou des messages permanents, d’infantilisation, de dévalorisation, de dénigrement, voire de chantages divers et variés. Ces pratiques, qui sont celles de chercheurs souvent au sommet de leur carrière et reconnus scientifiquement, sont justifiées par la prétendue nécessité de « former » les jeunes chercheurs, de les « faire sortir de leur zone de confort » et de les « stimuler » afin qu’ils arrivent au meilleur niveau. Elles font partie d’une culture professionnelle qu’il est nécessaire de changer. On dit souvent que la recherche est une passion : ce n’est pas faux, mais cela ne doit pas non plus justifier de faire fi des règles du Code du travail, qui sont là pour nous protéger.

L’engagement au sein des formations spécialisées et de la gouvernance de l’université est essentiel, car il donne un certain nombre de leviers pour améliorer les conditions de travail, en étroite relation avec les ressources humaines et les services médicaux et de prévention, dont les rôles et les moyens devraient être renforcés. Ensuite, parce que cela nous permet de préconiser des actions de prévention et de formation : par exemple, les formations à l’encadrement, qui devraient être obligatoires pour toutes les personnes en situation de responsabilité dans les établissements universitaires. Il faut cesser de considérer que seul le scientifique compte pour prendre des responsabilités !

Ce travail sur les conditions et l’organisation du travail est essentiel pour nous, doctorants, et pourtant il nous est difficile de le mener, dans la mesure où nous ne sommes pas tous personnels et donc éligibles dans les instances, mais aussi parce que nous ne bénéficions pas d’aménagements nous permettant de nous impliquer au mieux dans ces instances.

Comment vous définiriez-vous en tant qu’universitaire ? Vous sentez-vous avoir un métier distinct, par exemple, de celui d’un agent public ou de celui de l’élève d’une école ?

C. Luy – Doctorant, je suis aussi agent public contractuel. Ce métier d’agent public a ses spécificités, notamment dans la recherche en lettres et sciences humaines, comme la très grande autonomie dont je dispose dans l’organisation de mon travail. Je suis encore étudiant, car je prépare un diplôme. Mais j’exerce un travail comme les autres agents publics. Dans les disciplines expérimentales, les doctorants travaillent étroitement au sein d’équipes autour d’un projet commun, ce qui renforce le fait de les considérer comme des agents publics. La situation est malheureusement assez différente pour les doctorants sans contrat, au chômage ou simplement considérés comme des étudiants, dont le travail n’est pas reconnu comme tel.

Arnaud Macé12 – Cela n’a en effet rien d’évident de faire passer le modèle universitaire dans la fonction publique : l’université vient de plus loin, et elle existe dans de nombreux pays hors de ce cadre. Cela crée du reste des tensions au sein de la fonction publique : il faut multiplier les statuts dérogatoires, à commencer par celui des professeurs, pour faire tenir l’université dans le cadre de la fonction publique. Mais c’est une aventure que nous partageons avec d’autres pays et qui a rendu l’université accessible au plus grand nombre. Ce cadre de service public a en effet favorisé la construction de nombreuses universités par l’État depuis la Seconde Guerre mondiale, et impose un cadre commun à toutes les universités sur le territoire, qu’il s’agisse du volume horaire de chaque diplôme, du nombre minimal de professeurs nécessaires pour l’ouvrir ou du prix de l’inscription à l’université. Cela a certainement favorisé la démocratisation de l’université en France, sans pour autant créer de dette étudiante et tout en garantissant un accès à une formation de qualité égale sur tout le territoire.

E. Saulnier-Cassia – Ce qui distingue un universitaire titulaire d’un autre agent public est sa liberté académique. C’est d’une certaine manière le seul « privilège » qui reste à l’universitaire dans la fonction publique, mais qui tend à se réduire ou à être menacé13. Un exemple anecdotique continue de m’interroger : il s’agit de l’absence de mobilité obligatoire dans la carrière des universitaires, à la différence d’autres agents publics. Dans toutes les disciplines, une mobilité, encouragée au moins une fois au cours de la carrière, pourrait être profitable. Certains universitaires se lancent dans des démarches individuelles de mobilités, qui prennent la forme de « disponibilités » et qui parfois les conduisent à quitter l’université pour intégrer le corps dans lequel ils effectuent leur mobilité, ce qui devrait questionner.

Quelle est votre université idéale ? En particulier, quelle est pour vous la fonction de l’université : produire des savoirs, former à l’esprit critique, permettre une cohésion sociale à l’écart du marché, former à un métier, diffuser une méthode ?

A. Macé – Je n’aurais peut-être pas l’ambition de dessiner une université « idéale » : je veux bien garder cette université que nous avons, mais avec plus de moyens pour embaucher les doctorants à l’issue de leur thèse, plus de temps pour faire dialoguer les sciences et retisser les liens entre citoyens et savoirs. Et cela suppose aussi de dépasser les frontières entre les universités et les grandes écoles, frontières qui sont trop étanches dans le modèle français et qui tendent à éloigner ingénieurs et décideurs de la recherche. Nous avons besoin d’une nouvelle culture où tous ces éléments convergent.

U. Guttmann-Faure – L’université a un rôle émancipateur très fort. Plus qu’un « simple » établissement d’enseignement, l’université est un établissement de recherche, de savoir et d’autonomisation. Cette émancipation passe par le savoir, le contact avec les autres et l’engagement associatif. L’université permet le développement de projets personnels, notamment parce qu’elle offre une diversité d’origines et de parcours, aussi bien chez les étudiants que les personnels, qui ont souvent eux-mêmes connu la vie associative. Plus encore, l’université permet la réussite de ces projets par le temps qu’elle y consacre et les formes de reconnaissance qui peuvent exister. Appuyons-nous sur ces enseignants volontaires, ces membres du personnel administratif expérimentés, pour aller plus loin !

T. Haute – Mon université idéale est une université qui pourrait remplir correctement ses missions : dispenser des formations de qualité, former à la fois à des métiers et à des méthodes (à commencer par la démarche scientifique) ou encore produire des savoirs à l’écart du marché et au service de la société, tout en étant un espace de vie ouvert à toutes et tous, ce qui suppose d’en finir avec la sélection et de réfléchir concrètement à la lutte contre les discriminations. En situation de handicap et accompagnant aujourd’hui pédagogiquement les étudiants en situation de handicap, je constate que l’université n’est pas à la hauteur, par manque de moyens humains et financiers.

Atteindre cet idéal, ne serait-ce que pour résorber la précarité parmi les étudiants et les personnels, suppose aussi de réorganiser l’enseignement supérieur et la recherche : en finir avec les oppositions entre enseignement et recherche, entre filières plus ou moins sélectives.… Diplômé d’un institut d’études politiques, je suis bien conscient que ce qui distingue une « grande école », c’est sa « renommée ». Or celle-ci découle des moyens mis en œuvre pour la construire. De ce point de vue, l’autonomie accrue accordée aux établissements, les possibilités d’expérimentation ou l’accroissement des liens avec les territoires sont, à mon sens, de fausses bonnes idées : elles alimentent une dynamique de concurrence entre établissements, dont les perdants sont toujours les mêmes, et remettent en cause des cadres nationaux qui, même imparfaits, constituent encore davantage des protections que des entraves aux missions de l’université.

E. Saulnier-Cassia – L’université publique doit permettre la production de savoirs, le développement d’esprits critiques, la formation à des métiers, mais elle doit aussi et surtout rester un lieu d’études pour tous, qui soit source d’épanouissement individuel. Pourtant, la sélection, mise en place pour l’entrée en première année (ne tenant pas compte, par ailleurs, des résultats du baccalauréat) puis en master, vient entraver ces objectifs. Empêcher un étudiant, à l’issue de Parcoursup14, de faire les études de son choix est une hérésie. L’université doit avoir ou se donner les moyens d’accueillir les étudiants dans leurs choix initiaux. Mais elle doit aussi rester totalement ouverte aux erreurs de parcours, aux réorientations. L’université publique offre un enseignement et une recherche d’aussi grande qualité que les grandes écoles, avec moins de moyens. Le paradoxe est que son excellence est moins souvent mise en valeur que celle des autres établissements sous prétexte qu’ils sont sélectifs. Un étudiant ou un enseignant à Sciences Po ou Polytechnique va toujours susciter plus d’admiration de la part de son entourage et du grand public qu’un étudiant inscrit à la faculté de droit de Bordeaux ou un professeur en biochimie à Orsay, qui offrent pourtant des formations excellentes.

Quelles conquêtes sociales restent à mener dans l’enseignement supérieur et la recherche ?

C. Luy – La mise en place d’un salaire étudiant serait formidable. À défaut, comptabiliser les années d’étude ou une partie de celles-ci dans le calcul de la retraite, et donner véritablement aux étudiants boursiers les moyens de faire leurs études dans de bonnes conditions, sont des nécessités immédiates. Renoncer à la sélection pour donner le droit à l’erreur et à la réorientation me semble aussi fondamental. L’enseignement supérieur et la recherche doivent cesser de recourir à des armées de vacataires, mal payés, voire pas payés ou très tardivement. Dans l’immédiat, les vacataires (administratifs ou enseignants) doivent cesser de subir de multiples chantages, garantissant leur maintien dans l’emploi contre des conditions de travail inacceptables partout ailleurs ; ils doivent être payés mensuellement et, en ce qui concerne les enseignants, leur taux horaire doit être revalorisé. L’initiative d’un collectif visant à obtenir un doublement du taux horaire par une action de rétention des notes est intéressante15. À terme, cependant, il est nécessaire de recruter massivement des titulaires pour cesser de recourir aux vacations, qui doivent, comme leur nom l’indique, rester exceptionnelles. Le doctorat, enfin, doit être considéré comme un véritable travail et, dans tous les cas, rémunéré sur une durée suffisante pour accomplir sa thèse. En matière d’organisation du travail, il faut également améliorer la lutte contre les violences sexuelles et le harcèlement moral. Des actions de prévention, de formation, et des enquêtes impartiales doivent être menées pour changer de culture au travail, dans un milieu qui y est encore largement réfractaire.

A. Macé – Il existe une précarité des sous-traitants, des personnels administratifs ou des enseignants sous contrats très courts, même si certains vacataires ont souvent un autre emploi et que le contrat doctoral (le fait d’être rémunéré pour pouvoir faire son doctorat sans avoir à travailler à côté) n’est peut-être pas à classer comme une forme de précarité. Il faut se donner les moyens d’offrir aux doctorants des perspectives, soit par des contrats postdoctoraux, soit – mieux encore – par un emploi en tant que titulaire (de la fonction publique si possible, en tout cas en contrat à durée indéterminée). Même avec plus de moyens, garantir des perspectives d’emploi pour tous les docteurs conduirait peut-être à restreindre l’accès à la thèse. Il y a aussi un enjeu de reconnaissance du doctorat dans l’entreprise.

Si on allait vers une autonomie accrue, par quoi devrait-elle passer ? Faut-il poursuivre la politique de regroupement et de l’excellence ?

A. Macé – S’il s’agit de reformer des universités qui réunissent toutes les sciences, en allant à rebours des dissociations des années 1970, le regroupement est utile, car c’est par le dialogue des sciences que l’université peut jouer un rôle important dans la formation des prochaines générations et dans les débats dont la société a besoin de se saisir. Mais les regroupements sont aussi des occasions de casser des institutions, sans être sûr de faire mieux ensuite.

E. Saulnier-Cassia – Les politiques de regroupements ont l’avantage de permettre des échanges d’expériences, d’optimiser certains coûts de fonctionnement et, en théorie, d’offrir une plus grande visibilité internationale, donc d’être mieux positionné dans un classement de type Shanghai. Mais elles ont l’inconvénient de tout harmoniser en dépit des différences significatives de méthodes, d’exigences et de carrières entre les disciplines. Prenons l’exemple du doctorat : tout le monde sait (ou devrait savoir) à l’université qu’une thèse en pharmacie, en médecine ou en physique n’est pas le même exercice qu’une thèse en droit, en littérature ou en histoire. Nécessairement, les thèses en sciences humaines et sociales prennent plus de temps et entrent rarement dans des projets de laboratoire avec des financements dédiés. Les doctorants qui ont la chance de décrocher un contrat doctoral (de trois ans) savent d’avance qu’il ne suffira pas pour couvrir toute la durée de la thèse, d’autant qu’ils enseignent souvent en même temps, ce qui est encouragé pour mener une carrière universitaire. Dans le meilleur des cas, le contrat doctoral est prolongé par un contrat d’attaché temporaire d’enseignement et de recherche16, dont le nombre d’heures d’enseignement en travaux dirigés est équivalent au service minimum d’un maître de conférences, avec une charge de correction plus importante.

Finir sa thèse en cinq ans est donc un délai moyen pour les doctorants, financés ou non, qui ne rencontrent aucune autre difficulté sur leur parcours. La vie peut pourtant placer sur le chemin du doctorant ses joies (enfants) et difficultés personnelles (santé) et intellectuelles (un sujet proche est soutenu en fin de thèse ; une évolution législative ou jurisprudentielle remet tout le travail en cause) qui peuvent aussi être totalement extérieures et exceptionnelles (la Covid est l’exemple le plus récent et dévastateur). Cela peut ralentir le travail, et plus encore quand le doctorant n’a pas eu la chance d’obtenir un contrat doctoral ou ne l’a pas souhaité (pour se rendre sur un terrain de recherche à l’étranger, suivre un conjoint dans une autre ville, etc.).

Or, en dehors des contrats financés, le doctorant est considéré avec méfiance dans les universités où les sciences dites dures sont dominantes. Il est aussitôt suspecté de présenter des risques de ne pas finir sa thèse. Ces craintes ont conduit certaines universités à aller au-delà de leurs obligations nationales, si bien que des procédures plus contraignantes ont des conséquences sur les doctorants, qui attendent parfois des mois pour être inscrits, sur les directeurs de thèses, découragés par les formulaires en ligne et inquiets de la surveillance dont ils font l’objet, sur les directeurs de laboratoires de recherche, sur lesquels repose l’organisation des comités de suivi sans moyens supplémentaires, et sur les écoles doctorales, qui sont devenues des lieux plus bureaucratiques et de contrôle (notamment la vérification des conditions financières des doctorants, qui pose question sur le droit au respect de la vie privée), voire de sanction (en refusant une inscription en thèse quand elle excède la durée considérée comme « normale »), plus que d’échange intellectuel. Des modulations disciplinaires seraient donc légitimes dans les politiques de regroupements d’universités, précisément pour maintenir l’excellence.

Fanny Gallot17 – Les politiques d’excellence, de même que l’autonomie des établissements, favorisent la concurrence et la compétition et vont à l’encontre du service public d’éducation connecté aux territoires qui a présidé au développement du système universitaire français. La précarisation des personnels – qui concerne environ 30 % des agents – constitue un frein à la recherche, en plus de la souffrance qu’elle génère pour les individus. Et cette précarisation s’ajoute aux inégalités de genre : en effet, « les femmes sont plus souvent contractuelles (29 % contre 18 %) et moins bien rémunérées (41 % d’entre elles gagnent moins de 25 000 euros par an contre seulement 21 % des hommes) ; il y a en outre trois fois plus de femmes que d’hommes qui déclarent travailler à temps partiel (11 % contre 4 %)18  ». Ces politiques néolibérales sont incompatibles avec l’égalité des étudiants et des étudiantes, mais également des personnels de l’université, pourtant nécessaire à la recherche et à l’enseignement : la production des savoirs est indissociable de ses conditions matérielles. En outre, bien qu’elles s’accompagnent de campagnes de communication affirmant le contraire, ces politiques favorisent l’accroissement des inégalités liées au genre ou ethno-raciales.

Aujourd’hui, une division sexuée du travail s’observe, impliquant une séparation (les femmes ne font tendanciellement pas les mêmes métiers que les hommes) et une hiérarchisation (le travail des femmes est moins valorisé que celui des hommes). C’est particulièrement le cas dans l’enseignement, les femmes s’investissant davantage dans un travail de care des étudiants. De même, elles assument plus les tâches administratives et collectives que leurs homologues masculins, et s’engagent plus volontiers dans les actions de vulgarisation et de diffusion de la culture scientifique. Par conséquent, elles ont moins de temps à consacrer à la recherche.

En outre, les recherches sur le monde académique montrent que la compétition et les financements par projets tendent à renforcer la domination masculine dans l’enseignement supérieur et la recherche19. Globalement, pour faire carrière dans la recherche aujourd’hui, il faut avoir développé des dispositions socialement inculquées et attribuées aux hommes, ce qui est structurellement discriminant, même si quelques femmes y parviennent. En effet, les normes implicites de réussite (autorité, ambition et disponibilité) restent masculines20. Seuls des recrutements massifs permettront de réduire la précarité et de favoriser le recrutement de femmes. Ils permettront aussi la réintroduction du travail collectif et de la collaboration nécessaires à la recherche. Par ailleurs, les critères de sélection et de recrutement doivent être modifiés : les enseignements devraient être plus au centre et la « bibliométrie » beaucoup moins.

C. Luy – L’autonomie, actuellement, est hypocrite : si elle donne de grands pouvoirs aux chefs d’établissement, elle limite ceux de la communauté quand il s’agit de prendre des choix stratégiques. Pour une autonomie accrue, il faudrait cesser de soumettre les établissements et leurs projets à des jurys aux exigences peu claires et contradictoires ; réaffirmer les grands principes de la démocratie universitaire, avec des instances de gouvernance souveraines et représentatives de la communauté. L’autonomie doit être celle des enseignants-chercheurs, qui doivent pouvoir exercer leurs missions avec des moyens suffisants et sans être contraints de se plier à des tâches administratives toujours plus importantes et lourdes.

L’autonomie doit aussi être celle des établissements qui ne peuvent plus subir un chantage aux subventions et aux financements pour imposer des changements institutionnels ou des restructurations. Dans le cas lyonnais, la pression était telle que l’autonomie était inexistante et que tout établissement qui se serait opposé à la création de l’établissement expérimental était menacé de voir ses crédits supprimés. Évidemment, ce sont les grandes villes qui en bénéficient le plus, tandis que les villes moyennes sont à la marge ou satellisées par les grands pôles. À Lyon, le projet a échoué justement parce que Saint-Étienne refusait d’être satellisée par l’université fusionnée.

La politique actuelle pose des problèmes démocratiques, sur la forme d’abord, car le texte-cadre des projets d’établissements expérimentaux est une ordonnance de 2018 publiée en catimini, alors qu’elle implique des changements majeurs pour le monde universitaire. Les conséquences de cette ordonnance sont très négatives sur la démocratie universitaire, puisqu’elles permettent de créer des établissements universitaires massifs avec une gouvernance sur le modèle des grandes écoles, dont le conseil d’administration est composé en minorité de membres élus représentant la communauté. Le pouvoir est ainsi placé dans les mains d’un chef d’établissement très puissant et on ne voit pas très bien où est la véritable autonomie de l’établissement. Il serait sans doute intéressant, au contraire, de favoriser la constitution de projets universitaires en lien avec les collectivités locales, avec un vrai maillage sur le territoire, et où la participation de la communauté à la prise de décision serait simplifiée. L’impératif de service public doit primer et, pour cela, il faut que chacun ait accès à un centre universitaire proche de son domicile.

Enquête coordonnée par Matthieu Febvre-Issaly

  • 1. Maîtresse de conférences en anglais à Sciences Po Lille et chercheuse au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales.
  • 2. Doctorant en études italiennes (laboratoire Triangle, École normale supérieure de Lyon, et Centre d’étude des transformations des activités physiques et sportives, université de Rouen-Normandie).
  • 3. Un doctorant inscrit en thèse peut financer celle-ci de plusieurs manières : un contrat doctoral (2 300 euros brut par mois, pour trois ans), plutôt rare ; une bourse privée ou publique ; une convention industrielle de formation par la recherche, en alternance dans une entreprise ; des vacations ; un financement familial ou un travail hors de la thèse elle-même.
  • 4. Étudiant en droit à l’université Paris-I (Panthéon-Sorbonne) et cofondateur de l’association Cop1 – Solidarités étudiantes.
  • 5. Voir « Cumuler job étudiant et aide alimentaire : la double peine pour les étudiant·es » et les « Enquêtes annuelles de Cop1 sur les étudiantes et étudiants en situation de précarité » [en ligne], Cop1 – Solidarités étudiantes, 2021-2023.
  • 6. Maître de conférences en science politique à l’université de Lille et chercheur au Centre d’études et de recherches administratives, politiques et sociales.
  • 7. La vacation, prévue pour l’enseignement ou les tâches administratives, est rémunérée 41 euros brut de l’heure, sans contrat de travail, et avec une mensualisation variable selon les établissements ; le montant n’inclut pas les heures de préparation, de correction et de surveillance d’examen. D’après les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, les vacataires représentaient, en 2019, 60 % du nombre d’enseignants (contre 20 % pour les contractuels, le reste pour les titulaires) et un quart du nombre d’heures de cours, pour 0, 6 % des dépenses du secteur.
  • 8. Professeure agrégée de droit public à l’université Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines (Paris-Saclay).
  • 9. La rémunération moyenne des maîtres de conférences commence à 2 300 euros brut mensuels, après un doctorat, puis s’étale jusqu’à 4 000 euros brut. Celle de professeur d’université débute à 3 100 euros jusqu’à 6 500 en fin de carrière. La moyenne générale des enseignants-chercheurs des établissements publics est de 4 200 euros.
  • 10. L’université est dirigée par un conseil d’administration – qui élit le président de l’établissement – et un conseil académique, lui-même formé d’une commission de la recherche et d’une commission de la formation et de la vie universitaire : chacune de ces instances est composée d’élus réunis en collèges : professeurs, maîtres de conférences, enseignants non titulaires, personnels, étudiants.
  • 11. Voir Tristan Haute et Paolo Stuppia, « La “démocratie de l’abstention” à l’université. Constante historique ou nouvelle défiance envers la représentation étudiante ? », Agora Débats/Jeunesses, vol. 88, no 2, 2021, p. 7-25.
  • 12. Professeur en histoire de la philosophie ancienne et directeur du laboratoire Logiques de l’agir à l’université de Franche-Comté.
  • 13. Voir Olivier Beaud, Le Savoir en danger. Menaces sur la liberté académique, Paris, Presses universitaires de France, 2021.
  • 14. Parcoursup est le dispositif de sélection mis en place à l’entrée de la licence en 2020, gérant les affectations en fonction de prérequis tout en garantissant, en principe, une place dans un établissement. Mon Master est la plateforme équivalente, mise en place en 2023, avec la sélection en première année de master plutôt qu’en master 2, comme c’était le cas auparavant.
  • 15. Le collectif Vacataire propose de compter deux heures de vacation pour chaque heure de cours donnée et de faire des vacations des contrats avec les garanties associées (congés, sécurité sociale, etc.).
  • 16. Le contrat d’attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER) est ouvert aux doctorants ou docteurs pour un an, renouvelable une fois, pour un salaire de 2 000 euros brut à temps plein et 1 200 à temps partiel.
  • 17. Maîtresse de conférences en histoire à l’université Paris-Est Créteil.
  • 18. Alban Jacquemart et François Sarfati, « Genre et rapport subjectif au travail chez les universitaires », dans Rebecca Rogers et Pascale Molinier (sous la dir. de), Les Femmes dans le monde académique. Perspectives comparatives, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, p. 95-106.
  • 19. Voir Sophie Pochic, « Course à l’excellence et inégalités sexuées dans les organisations académiques », Vie de la recherche scientifique, no 415, hiver 2018, p. 21-24.
  • 20. Voir Sophie Lhenry, « Les enseignantes-chercheuses et la norme masculine de réussite », dans R. Rogers et P. Molinier (sous la dir. de), Les Femmes dans le monde académique, op. cit., p. 107-118.