La violence dans un fauteuil
Réaction aux attentats du vendredi 13 novembre
J’avais 19 ans en 2001 : New York. 22 ans en 2004 : Madrid. 23 ans en 2005 : Londres. 30 ans en 2012 : Toulouse. 33 ans en 2015 : Charlie, le Bataclan. Oui, ceux qui ont été tués vendredi soir étaient « comme moi », souvent : trentenaires, de gauche, aux vies confortables, travaillant dans la culture, la recherche, le graphisme, les nouvelles technologies… Ayant fait des études, aimant prendre des cafés ou des bières en terrasse, dans ces quartiers « bobos » de l’Est parisien. Oui, j’ai passé une partie de mon weekend à envoyer et recevoir des messages, pour savoir si tout le monde allait bien, pour découvrir sur les réseaux sociaux que des amis, des amis d’amis, des sœurs, des frères d’amis, y étaient, s’en étaient sortis, avaient été blessés, avaient été tués.
Les autres fois, j’avais éprouvé le besoin de sortir, de marcher, de me retrouver avec d’autres, dans la stupéfaction, dans la sidération, avant même de songer à réfléchir ; ou simplement d’arpenter les rues, de s’arracher au cycle morbide de l’information en continu qui paralyse sans apaiser. Cette fois-ci, pour des raisons qui n’ont rien à voir avec les événements, je ne pouvais pas sortir, pas vraiment marcher. Les informations me sont parvenues par ma radio, mon téléphone portable, mon ordinateur. C’est sans doute pour cela, aussi, que tout m’a semblé et me semble encore si irréel. Les commentateurs sportifs de France Info vendredi soir, se rendant compte que quelque chose n’allait pas et continuant malgré tout de donner le résultat du match France-Allemagne, qui au fur et à mesure de la soirée devenait de plus en plus absurde, ce dont ils étaient les premiers conscients. Les informations fragmentaires sur les lieux des attaques, lieux trop familiers, à quelques rues de chez moi, le nombre de morts qui ne cessait de grimper, l’impossibilité de voir, dans mon esprit, ces rues si familières tachées de sang, des douilles sur le trottoir en guise de mégots. Les messages envoyés aux uns et aux autres, à mon compagnon sorti boire un verre, à des amis habitant le quartier, des messages auxquels je n’imaginais pas recevoir d’autre réponse que « tout va bien ». Les jours suivants, je n’ai cessé d’aller sur Facebook, d’allumer la radio, de lire, parfois avec émotion, parfois avec énervement, les textes des uns et des autres. Pourtant, ce sentiment d’irréalité persistait, et persiste encore.
Depuis mon fauteuil, j’ai reçu cette violence, une violence qui me touche de près et pourtant demeure à distance, peut-être du fait de mon isolement. Oui, si une génération ne se définit pas uniquement par ce qu’elle fait, mais par ce qu’on lui fait, je fais partie de la génération Bataclan. Oui, ces victimes, bien qu’inconnues, m’étaient proches. Nous sommes la génération du chômage, du terrorisme, de la peur. Nous sommes la génération (comme d’ailleurs les suivantes) du « que fait-on à/de notre jeunesse » ? Je ne veux pas appartenir à une génération de victimes. Mais je ne veux pas non plus appartenir à une génération de soldats. Ce que je crains le plus, ce n’est pas de nouveaux attentats, même si je sais qu’ils sont possibles, peut-être même probables. Ils demeurent, malgré leur omniprésence ces jours-ci, irréels ; sans doute aussi ne veux-je pas croire à l’éventualité que cette violence aveugle se reproduise. Ce que je crains le plus, c’est ce dont malheureusement je suis sûre, et que je vois déjà se dessiner : un discours martial, guerrier, qui fait croire que la solution sécuritaire est la bonne, est la seule, que la réponse aux insuffisances de la surveillance, du renseignement, c’est plus de surveillance, plus de renseignement. Un discours qui n’envisage d’autre solidarité que nationale.
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Au début de ce texte, j’aurais pu remplacer ma chronologie par une autre : j’avais 23 ans lorsque Rafic Hariri a été assassiné, 27 au moment de l’opération « Plomb durci » d’Israël sur Gaza, 29 lorsque le soulèvement du peuple syrien a commencé à être brutalement réprimé par Bachar el Assad, 33 au moment des attentats de l’EI à Beyrouth et Ankara.
Il ne s’agit pas ici de condamner les réactions des uns et des autres ; face à ce genre d’événement, chaque individu est libre de réagir comme il le ressent. Mais à l’heure d’internet et des réseaux sociaux, ces réactions ne sont plus purement privées. Facebook, contrairement à ce qu’il voudrait faire croire, n’est pas qu’un lieu de discussion entre amis. Nos écrans d’ordinateur ne sont pas une terrasse de café… Oui, nos émotions sont légitimes, et il est naturel de se sentir davantage touché par la violence qui frappe à notre porte que par celle qui se déchaine à l’autre bout du monde. Mais à partir du moment où ces émotions sont exprimées en dehors de l’espace privé, à partir du moment où elles deviennent collectives, alors elles sont politiques. Et elles ont des conséquences.
La France est un symbole, c’est entendu, Paris est un symbole, c’est ce qu’a bien compris Daech. Les messages de soutien venus des quatre coins du monde ne peuvent que nous réconforter. Mais lorsque tous nous disent que s’attaquer à la France, c’est s’attaquer à l’humanité tout entière, pouvons-nous imaginer ce que ressentent les Turcs, les Libanais, les Tunisiens, toutes celles et tous ceux qui ont été touchés ces derniers mois, ces derniers jours ? Pour ne rien dire des Syriens, soumis depuis plus de quatre ans à une violence atroce. Cette humanité, n’en font-ils pas partie ? Oui, il faut se serrer les coudes ; mais attention à la manière dont se dessinent les frontières de notre compassion. Car déjà l’on voit poindre pour la énième fois la séparation entre eux et nous, à l’étranger comme à l’intérieur. Oubliés, ceux qui combattent l’impérialisme et le fanatisme de Daech, ceux qui en sont les premières victimes, en Syrie, en Irak, en Lybie, au Yémen… Oubliés, ceux qui, en France, luttent contre les simplifications, tentent d’enrayer la fuite en avant du discours politique, rappellent que cette liberté tant vantée ne peut être sacrifiée sur l’autel de la sécurité nationale. Oubliés, les réfugiés qui se massent aux portes de l’Europe, fuyant cette « barbarie » que l’on appelle à combattre, et dont certains les accusent déjà d’être les complices.
Oui, quand je le pourrai, je me lèverai, j’irai marcher. Mais je ne marcherai pas pour moi, je ne marcherai pas pour la « génération Bataclan », je n’alignerai pas mon pas sur les mots de ceux qui n’ont à la bouche que la « guerre » et la « patrie ». Oui, il faut un sursaut. Pas le hoquet sécuritaire qui depuis tant d’années nous empêche de respirer.
Alice Béja, le 18 novembre 2015