Marcher en regardant ses pieds


Il fait beau à Paris. Dans un parc, des enfants jouent, sautent, grimpent, rient. Une petite fille s’approche de sa mère : "Maman, ils sont où les soldats ?" Elle s’étonne de ne pas voir les militaires habituellement postés juste à la sortie du parc. Elle a quatre ans, et ces silhouettes en camouflage sont pour elle familières, normales. De tous les scandales qui émaillent régulièrement notre chronique médiatique, on parle peu de celui-ci : les petits Parisiens grandissent à l’ombre des militaires qui battent le pavé de leur ville.

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La ville est un espace de circulation, de coexistence, d’anonymat. Depuis l’émergence des grandes métropoles à l’ère industrielle, celles-ci ont tantôt été associées à la pollution, à la saleté, à la destruction des valeurs familiales, à l’oppression et à la perte d’identité, tantôt à la liberté, à l’autonomie de l’individu, à la tolérance. La ville est un lieu de mélange, de superposition d’espaces privés (les bureaux, les habitations) et d’espaces publics (la rue, l’école, les parcs et bien d’autres), de déplacements contraints (du domicile au lieu de travail, à l’école des enfants, au supermarché) et choisis (les loisirs, la flânerie). C’est du contraste entre ces espaces et ces parcours, de la proportion des uns par rapport aux autres, que naît un sentiment de liberté ou d’aliénation dans la pratique de la ville. Or les barrières se multiplient, la contrainte s’alourdit.

Il ne s’agit pas d’idéaliser la ville d’antan, qui ne fut jamais ouverte, et la France en la matière a une longue tradition de maintien de l’ordre, de mainmise du gouvernement sur ses villes, et singulièrement sur sa capitale. Mais aujourd’hui, on est loin de la ville-monde à la circulation fluide, définie par la tolérance et la coexistence. Les citoyens peuvent bien être accueillants, les villes le sont de moins en moins. Certaines barrières, certains contrôles, nous sont depuis longtemps familiers : passer son badge sur les tourniquets du métro, présenter une pièce d’identité lors d’un contrôle policier. D’autres sont en train de le devenir : dans les musées, les salles de concert, les bâtiments administratifs, on ouvre son sac et son manteau. Il y a ceux qui ne le font qu’à la dernière minute, quand on le leur demande, et ceux, bien plus nombreux, qui anticipent, pour ne pas ralentir le flux. D’autres encore sont à l’essai, en cette période particulière qui voit se superposer l’état d’urgence, un mouvement social de grande ampleur et une compétition internationale de football : à défaut de pouvoir contrôler dans l’espace fluide des rues, on parque, on enferme dans des lieux désignés, circonscrits. Les fan zone clairement délimitées, les manifestations que l’on voudrait réduire à un manège bien orchestré ; singulière ironie que de faire tourner les opposants à la loi travail autour du bassin de l’Arsenal pour éviter les débordements, quelques semaines seulement après que la Seine a montré l’inanité d’une telle volonté d’endiguement…

A ces barrières extérieures viennent s’ajouter les barrières intérieures, les contraintes que l’on s’impose dans les circulations urbaines. Elles peuvent être sociales : des jeunes gens issus des quartiers populaires ou des banlieues, sortant dans une zone bourgeoise dont ils ne sont pas familiers, manifestent leur appartenance à un autre lieu pour masquer le sentiment persistant qu’ils ne sont pas à leur place, face aux regards hostiles de ceux qui les croisent. Inversement, le jeune homme de bonne famille qui « découvre » un petit bar du Nord ou de l’Est parisien ne peut parfois s’empêcher de ressentir une peur sourde en marchant dans des rues qu’il ne connaît pas. Ces contraintes intériorisées sont aussi liées au genre. Une jeune femme qui s’habille pour sortir un samedi soir se demandera souvent si elle n’est pas trop maquillée, si sa jupe n’est pas trop courte et ne risque pas de provoquer des remarques, des gestes, littéralement déplacés ; la main qui devrait tenir le poteau du métro et se retrouve nonchalamment appuyée contre le bas de son dos.

Depuis un an et demi, d’autres craintes sont venues s’ajouter à celles-ci, qui ne sont pas nouvelles, et qui ont sans doute inquiété de nombreux esprits au lendemain des attentats de 1995. Mais aujourd’hui, elles semblent s’installer et susciter, par la pérennisation de l’état d’urgence dans les rues et dans les têtes, de nouveaux réflexes. Sortant le soir de la fête de la musique pour aller rejoindre des amis, je me suis ainsi entendue penser que j’allais changer à République, me retrouver ensuite dans une foule sans doute assez compacte, et que se passerait-il si tout à coup une bombe explosait, si tout à coup quelqu’un sortait une kalachnikov ? Et fallait-il vraiment sortir, risquer cela ? N’aurais-je pas été mieux chez moi, à l’abri, protégée ?

Il ne s’agit pas de nier la menace terroriste, l’horreur des attentats qui ont par deux fois frappé la capitale française – et bien d’autres villes dans le monde – en 2015, ni la nécessité d’y faire face. Mais de pointer du doigt le paradoxe de gouvernants qui clament haut et fort que face à la « barbarie », il est indispensable de préserver nos « valeurs », notre « mode de vie », qui font de l’apéro en terrasse un nouveau maquis, alors que dans le même temps ils transforment peut-être irrémédiablement la façon que nous avons de nous déplacer en ville, de croiser les gens, de les regarder. Marcher en regardant ses pieds, c’est aussi refuser de se confronter au visage de l’autre, de se reconnaître dans l’altérité. S’enfermer dans des lieux sécurisés, c’est dire adieu à la flânerie, à la déambulation, à tout ce que la ville peut receler d’aventures.

Alice Béja