Sur la même longueur d'onde
Pourquoi la radio, et en particulier la radio publique, est-elle importante pour une revue généraliste comme la nôtre, qui s’efforce de comprendre le présent à la lumière de la philosophie et des sciences humaines et sociales, qui prend aussi position sur les évolutions contemporaines ? Parce qu’à l’heure où le débat public est souvent réduit aux bisbilles entre politiques ou à des polémiques mises en scène dont on peine à voir ce qu’elles apportent aux citoyen-nes, elle offre un espace de parole, de discussion, d’adresse. A la télévision, il est aujourd’hui difficile – ne disons pas impossible, car certaines chaînes, comme Arte ou Public Sénat, s’y efforcent – de faire entendre un discours qui se développe sur une certaine longueur, qui vienne d’une personne peu connue, qui traite de sujets à la marge de l’actualité. La presse écrite, bien entendu, est un relai important du débat d’idées. Tout comme les conférences publiques, forums et autres lieux de débats, souvent d’ailleurs organisés en partenariat avec des journaux ou des chaînes de Radio France, et qui permettent de se confronter à un public sans le filtre – qui est aussi un confort – de la page.
Pour nous, comme pour de nombreuses autres revues et éditeurs, la radio publique est un partenaire. Nous y puisons des idées de thématiques, nous y découvrons des auteurs ; et sommes heureux également de pouvoir y défendre nos sujets, nos plumes, nos idées. Il n’y a là aucune opposition, au contraire, entre l’oral et l’écrit. Les livres, les revues, tiennent une place importante dans les programmes radiophoniques, en particulier à Radio France. Et, si les auteurs parlent à la radio, la radio peut s’écrire, comme on le voit avec les livres coédités par les chaînes, ou le lancement il y a deux ans de la revue France culture papiers.
Et si nous parlons bien ici de la radio publique, c’est parce que, disons-le franchement, elle ne fait pas les mêmes choses, ou les fait différemment, que la radio privée. Peut-on imaginer une émission comme « Cultures d’islam », animée par Abdelwahab Meddeb jusqu’à sa disparition en novembre dernier, et aujourd’hui par Abdennour Bidar, une émission qui donne à voir la richesse des mouvements philosophiques, politiques, religieux dans l’islam et leur dimension universelle, ailleurs que sur France culture ? Cela semble aujourd’hui difficile. Dans un contexte de fragilité de l’économie de la presse et d’une partie de l’édition, dans un contexte de précarisation croissante des milieux intellectuels, nous avons besoin de lieux d’échanges d’idées, de communication, de débat.
Je ne veux pas ici peindre une image idyllique de Radio France, dire qu’il n’y faudrait rien changer, dans le rapport au public, la vocation pédagogique… – les salariés en grève, d’ailleurs, ne disent pas cela. Ce que je veux dire, c’est qu’à l’heure où une radio publique de qualité, aux moyens conséquents et aux missions diversifiées semble être un privilège, elle est plus que jamais une nécessité. Une radio qui sorte de l’information en continu, qui puisse prendre le temps du reportage, de la recherche d’interlocuteurs qui ne soient pas toujours les mêmes, de l’ouverture au monde qui est le nôtre. Et ce même si on l’écoute en différé, en « balado-diffusion » – beauté du français qui donne à l’hypermoderne une touche déjà surannée – sur son téléphone ou sa tablette.
Mais n’oublions pas, car il demeure pour beaucoup, dont je suis, le rituel du matin. Et dans ce rituel, la radio a un avantage sur bien d’autres médias. Elle est cette voix sans corps, qui s’insinue dans l’intimité de l’auditeur, n’agresse pas les yeux, n’exige pas de concentration excessive, qui le cueille au réveil, encore engourdi, et pourtant sait rester à une juste distance, sans jamais abuser de sa position. On l’écoute parfois d’une oreille distraite, souvent simplement heureux de retrouver un timbre familier ou de pouvoir s’agacer de telle ou telle chronique, que l’on continue malgré tout à écouter ; mais souvent ce que l’on a entendu le matin nous revient pendant la journée, comme des bribes de rêves absurdes ou lumineuses.
Ouvrir un journal, un livre, c’est un effort, de plus en plus grand à l’heure de l’hyper-connectivité ; on peut avoir le sentiment que l’on n’a pas le temps, pas la concentration, ou tout simplement pas l’envie. Allumer la radio, ce peut être un réflexe, dont on n’a pas l’impression qu’il nous engage. Pourtant, quelque distraite qu’elle soit, l’écoute laisse toujours des traces.
Alice Béja