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L’homme et son programme (dissonance cognitive)

mai 2017

#Divers

Face au phénomène Macron, tout commentateur doit faire preuve d’humilité. De toute évidence, nous avons affaire à un animal politique de première grandeur dont on est en droit d’attendre beaucoup. Cette bienveillance, que l’on espère pouvoir être durable, n’empêche pas une extrême perplexité. Comment comprendre, en effet, le décalage entre une posture politique fédératrice et une qualité d’engagement personnel qui paraissent appeler en retour une implication généreuse des citoyens - laquelle passe forcément par un engagement dans un parti, un syndicat ou une association – et, d’autre part, un programme qui, pour ce qu’on en connaît, semble viser délibérément à instaurer un face-à-face entre l’individu et l’État, par dessus les médiations sociales ? C’est l’un des points soulevés par le secrétaire général de la CFDT Laurent Berger dans sa lettre ouverte au nouveau président : « Partagez le pouvoir ! Donnez de l’air à notre société ! Laissez de l’espace aux organisations dont la mission est de faire entendre la voix de ceux qui n’en ont pas. Faites confiance aux organisations qui permettent aux individus de s’organiser ensemble pour peser sur leur avenir. »

Dans un livre publié en 1999, je consacrais un chapitre entier à la critique de la stratégie sociale du New Labour[1]Presque deux décennies plus tard, ce texte pourrait être presque intégralement repris pour critiquer le programme d’Emmanuel Macron. J’y pointais plusieurs impasses du libéralisme social, notamment : 1) la croyance que l’on peut restreindre la justice sociale à la redistribution, en affaiblissant les régulations sociales du monde du travail[2] ; 2) la dévalorisation des médiations sociales ; et 3) les risques d’une stratégie de cohésion sociale excessivement centrée sur le travail.

Pour faire bonne mesure, je m’y livrais à une critique en règle de l’idéologie de l’égalité des chances, dont Emmanuel Macron a fait le pilier de sa doctrine sociale : « En formulant des doutes sur l’objectif d’égalité des chances, je n’ai aucunement l’intention de contester sa légitimité intrinsèque : il va de soi qu’une société démocratique doit s’efforcer de donner sa chance à tout le monde et limiter la transmission héréditaire des positions sociales. Le problème, car problème il y a, survient lorsqu’on prétend faire de l’égalité des chances le cœur d’une politique de justice sociale. Un effet pervers bien connu de cette promotion idéologique de l’égalité des chances est d’aggraver le caractère frustrant et stigmatisant de l’échec scolaire. Comme le notent Goux et Maurin, “Naguère, les enfants d’origine modeste n’étaient pas stigmatisés par leur faible réussite scolaire puisque celle-ci était dans la nature même de l’institution. Aujourd’hui, leur médiocre classement scolaire se présente comme le résultat d’une compétition à laquelle ils ont le droit de participer, mais où ils ont échoué[3].” On peut se demander, en outre, si l’affichage d’un objectif d’égalité des chances n’a pas pour effet d’en rendre l’atteinte plus difficile, en alertant les parents sur l’importance de la compétition scolaire et en mobilisant les mieux informés et les mieux armés pour la réussite de leurs enfants. L’idéologie de l’égalité des chances est indissociable d’une représentation de la vie sociale comme compétition ouverte entre les individus, dont il ne faut pas attendre qu’elle produise, par elle-même, plus d’égalité. »

J’ai malgré tout bon espoir que l’homme politique Macron fera mieux qu’appliquer son programme et qu’il prendra vite conscience du caractère très idéologique de sa vision de la société comme agrégat d’individus à émanciper.

Bernard Perret

 

[1] Bernard Perret, Les nouvelles frontières de l’argent, Paris, Seuil, 1999.

[2] « Dans notre compréhension commune des conditions de la vie sociale, la dignité du travail doit être protégée, ce qui interdit de laisser le marché fixer seul sa valeur et son organisation. »

[3] Dominique Goux et Eric MaurinLes nouvelles classes moyennes, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2012.