Tout, partout, tout à la fois ?
Les vertus thérapeutiques du cinéma des Daniels
À l’encontre de l’injonction contemporaine de quête de jouissance absolue, le film Everything, Everywhere, All At Once nous rappelle l’indispensable nécessité de limites et de reconnaissance de l’altérité dans la constitution psychique d’un sujet désirant.
Sorti en salle en France l’été dernier, et repris à compter du 8 mars 2023, le film Everything, Everywhere, All At Once, en français « Tout, partout, tout à la fois », a remporté en un an plus de 250 prix, dont sept oscars (meilleur film, meilleur réalisateur, meilleure actrice principale…), devenant ainsi le film le plus récompensé de l’histoire du cinéma, à la stupéfaction de tous. L’une des explications de ce succès est peut-être à chercher du côté de la psychologie. Une analyse des mécanismes psychiques mobilisés dans le film illustre en effet comment celui-ci, sous couvert d’un kaléidoscope débordant et sans limite, s’oppose à la grande injonction de nos sociétés, régies par l’économie de marché, de jouir sans limite et à ce que cela implique, au niveau psychique, d’autosuffisance et de toute-puissance fantasmées. À l’inverse de ce qu’indique son titre, Everything, Everywhere, All At Once, met en scène l'incontournable nécessité de limites dans la constitution psychique, afin qu’émerge un sujet désirant.
La puissance illustrative des mécanismes psychiques mobilisés dans le film vient tant de la forme que du fond, toutes deux marquées par le parcours des réalisateurs. Les deux réalisateurs Daniel Kwan et Daniel Scheinert, connus comme « les Daniels », viennent du clip musical, avec seulement deux longs métrages à leur actif, remarqués lors du festival du film indépendant américain, le Sundance film festival. Avec ce nouveau film, ils bouleversent radicalement les codes cinématographiques en mêlant des genres d’ordinaire séparés : la science-fiction, via les concepts d’univers multiples (multivers), le kung-fu, mis en mouvement ici par l’immense Michelle Yeoh (l’actrice principale de Tigre et Dragon ), mais aussi l’absurde, la romance, le drame familial et psychologique. Les références abondent, de Wong Kar-wai (In the mood for love) aux Wachowski (Matrix), en passant par Michel Gondry (Eternal Sunshine of the Spotless Mind), Hayao Miyazak (Princesse Mononoké), les films de kung-fu hongkongais vendus sous le manteau et les film Marvel. Chacun de ces genres est poussé à l'extrême, jusqu’à l’absurde : une pose guerrière devient une accolade, un simple petit-doigt devient une arme redoutable, les mains se transforment en brochettes de hot dogs, les pierres se mettent à philosopher, des sex-toys permettent l’accès à des pouvoirs hors du commun, les scènes restant toutefois touchantes et dans l’ensemble justes, sans verser dans le potache ou le ridicule. Le casting est également d’une originalité radicale pour ce qui est, finalement, devenu un blockbuster, trois des quatre acteurs principaux étant d’origine asiatique, et trois des quatre rôles clés interprétés par des femmes, qui ont non seulement des choses à dire, mais agissent de surcroît des scènes de kung-fu décoiffantes. Loin, donc, des rôles féminins tristement stéréotypés de la majorité des blockbusters.
L’intrigue d'Everything, Everywhere, All At Once est à la fois simple et difficile à résumer. On y suit une famille sino-américaine, composée des parents, Evelyn et Waymond Wang, propriétaires d’une laverie automatique, leur fille Joy, sa petite amie Becky, et le grand-père maternel Gong-Gong (grand-père en cantonnais) en visite de Chine. Leur vie ordinaire bascule dans une science-fiction colorée d’absurde, lorsqu’un double de Waymond, Alpha-Waymond, surgit dans la vie d’Evelyn depuis un autre univers (l'univers Alpha ou alphaverse), lui expliquant qu’elle est le dernier rempart contre le mal absolu omniversel, du nom de Jobu Topaki. On comprend plus tard que Jobu Topaki n’est autre que Joy : dans l’univers Alpha, Evelyn enseignait le voyage inter-univers aux plus jeunes, mais les choses ont dérapé lorsqu’elle a poussé sa propre fille à tester les limites du « verse jumping », en sautant d’univers en univers à haute fréquence. Le danger de rendre visite à d’autres versions de soi à une telle fréquence est que le cerveau n’a pas le temps de cicatriser entre deux expériences. On perd alors son ancrage dans une réalité unique et singulière et on éprouve toutes les versions de soi dans tous les univers en même temps : « Everything, everywhere, all at once ». Les sauts d’univers constants de Joy ont diffracté sa conscience, et elle est devenue Jobu Topaki, l’entité sanguinaire toute puissante, sans limites ni désir, que personne ne peut arrêter. Jobu, en éprouvant tous les univers en même temps, est devenue capable de commander la matière à sa guise, mais tout cela a un prix : du haut de sa toute-puissance, Jobu est convaincue que la vie n’a plus aucun sens et que plus rien n’a d’importance ou de substance (l’expression en anglais, « nothing matters », insiste sur la question de la matérialité).
Les Daniels se sont peu prononcés sur les ressorts psychiques de leurs personnages, ne revendiquant aucune formation, ni même peut-être de goût particulier pour ces questions1, au-delà bien entendu de ce que toute fiction mobilise de folk psychology (ou psychologie « naïve »2). Pourtant, ils tombent juste dans leur film, qui peut s'interpréter comme une ode à la reconnaissance de l’altérité et à la nécessaire constitution de limites, intelligentes et adaptées. C'est la lecture que je voudrais proposer ici, en m’appuyant sur les notions psychanalytiques d’attachement, de séparation et de castration.
En termes de psychologie naïve, on retrouve dans le film la dépression (exprimée par le nihilisme de Joy / Jobu Topaki), les difficultés d’attachement, les projections parentales et filiales aliénantes3, le manque d’estime de soi et les difficultés d’intégration liées à l’immigration et à l’homosexualité dans nos sociétés qui restent normatives sur la question du désir. En première lecture, on pourrait penser que la solution à ces souffrances se trouve dans des sentiments que je décrirais comme consensuels, selon l’idée que l’empathie, la bienveillance, l’amour ou la tolérance soignent. Pourtant, bien que la bienveillance, la tolérance, l’empathie et l’amour soient essentiels pour que des relations interpersonnelles saines se mettent en place entre sujets bien-portants, ils n’expliquent pas ici à eux seuls la désaliénation des personnages. Le film illustre plutôt comment, sans l’introduction de limites adaptées, l’amour devient fusion, la tolérance devient lâcheté, la bienveillance complaisance et l’empathie, aveuglement.
Le film illustre plutôt comment, sans l’introduction de limites adaptées, l’amour devient fusion, la tolérance devient lâcheté, la bienveillance complaisance et l’empathie, aveuglement.
La nécessité des limites et de la reconnaissance de l’altérité dans la constitution psychique s’observe dès la naissance et la petite enfance, comme nous l’apprennent les travaux de Dolto, Freud, Lacan ou Winnicott. Avant la naissance, on peut considérer que le futur petit sujet ne ressent ni manque ni frustration, car il vit en symbiose avec le corps de la mère qui lui apporte ce dont il a besoin. Puis, arrivant au monde, le petit corps est animé de pulsions qui le poussent vers ce dont il a besoin, sans en avoir conscience. Quand tout va bien, l’entourage (la mère notamment) répond et subvient aux besoins du tout petit : qu’il ait faim et le sein ou le biberon apparaissent, froid, on le couvre, sale, on le change. Du point de vue du petit, il semble que ses besoins soient satisfaits « par magie ». Découlant de la disponibilité de l’entourage, cette « magie » primordiale ferait naître chez le petit humain un sentiment de toute-puissance : tout ce qu’il souhaite apparaît comme s'il en était le créateur. La toute-puissance imaginaire du tout-petit est en quelque sorte l’envers de sa toute-impuissance réelle, de sa dépendance absolue. D’après Winnicott, la toute-puissance serait un passage obligé, dont on ne se libère jamais complètement et qui soutient la créativité future. Cette illusion de toute-puissance s’estompe généralement à mesure que le petit grandit et mûrit : non pas conséquemment à l’acquisition de capacités motrices et intellectuelles mais par l'apprentissage des limites, via la rencontre avec la frustration et la prise en considération de l’autre. En effet, s’il est indispensable que les besoins soient satisfaits par l’entourage, il suffit qu’ils le soient suffisamment bien et non parfaitement, l’entourage devant fournir peu ou prou ce qu’il faut, plus ou moins au bon moment. Ainsi, il existe un delta entre les besoins et la façon dont ceux-ci sont satisfaits, et ce dernier ouvre un espace de symbolisation dans lequel le sujet en devenir peut construire une représentation du monde et des autres, et découvrir des limites, notamment de son corps et de ses capacités. Ce sont ces limites qui permettent la découverte de l’existence de l’autre et de sa propre interdépendance : les besoins ne sont pas satisfaits par magie, apprend le petit homme, mais par un, une ou des autres.
Les besoins ne sont pas satisfaits par magie, apprend le petit homme, mais par un, une ou des autres.
Dans le film des Daniels, on pourrait penser de prime abord que Joy / Jobu Topaki est soignée de sa dépression par l’amour et la ténacité de ses parents, et en particulier de sa mère, qui tente le tout pour le tout afin d’arracher sa fille à la tentation suicidaire (représentée par un bagel géant, sorte de trou noir qui absorbe tout espoir). Le spectateur ne peut qu’être touché par la persévérance d’Evelyn à tout faire et tout risquer pour faire revenir sa fille, aussi bien que par la douceur et l’amour du père qui incite à « lutter avec bienveillance » plutôt que de répondre par la violence à la peur et à la confusion. Et la ténacité d’Evelyn lui permet bien de se rapprocher de Joy /Jobu Topaki et d’entrer dans son monde, notamment dans une scène mémorable de dialogue mère-fille alors qu’elles sont toutes deux des rochers dans un univers sans vie. Pourtant, ce qui décolle finalement Jobu de son nihilisme n’est pas seulement l’amour de sa mère mais l’acceptation de la castration, au sens psychanalytique du terme : personne n’est complet, personne n’est tout-puissant, et nous avons tous besoin des autres. Ce qui vient faire limite à la toute-puissance de Joy / Jobu Topaki, c’est la reconnaissance de Waymond, comme partenaire valeureux et reconnu comme tel par Evelyn après une tirade par laquelle il prévient ce qui s’annonçait comme le bain de sang final. Gr^ca eà cette scène, Joy saisit que saa mère n’est pas autosuffisante et toute-puissante, mais qu’elle a besoin d’un autre, et peut ainsi accpeter cela pour elle-même. La castration, c’est accepter de faire avec le manque, la frustration et ses propres limites. En effet, c'est le manque qui laisse la place au désir. Tout comme ce petit delta entre les besoins du bébé et la façon dont ils sont satisfaits.
Dans cette interprétation, la fiction survoltée d’Everything, Everywhere, All At Once est non seulement juste, sur le plan clinique, mais elle propose également une actualisation contemporaine de ces concepts. Des psychothérapeutes de toute obédience aiment aujourd’hui à se lamenter sur le déclin de la fonction paternelle. À les entendre, on serait entrés dans un abominable gynécée, une organisation matriarcale sans plus aucune limite, règles ou loi. On en regretterait presque le bon vieux temps, lorsque les rôles de genre étaient très clairs, avec des fonctions domestiques et maternelles pour les femmes, professionnelles et législatives pour les hommes. Mais ce film illustre admirablement que l'internalisation des règles, des lois et des limites ne nécessitent pas un homme à la masculinité toxique, campé sur des positions dominantes ou de pouvoir. La séparation ne nécessite d’ailleurs pas un homme, au sens biologique du terme, mais une tierce personne qui incarne le fait que l’Autre premier n’est pas complet et peut désirer ailleurs que dans le lien à l’enfant. Un Autre premier qui peut être une femme, la mère, comme dans le cas présent, mais pas forcément. Car si la fabrication d’un enfant requiert un ovocyte dans un utérus (tout ceci à l’intérieur d’une personne de préférence suffisamment saine) qui rencontre des spermatozoïdes (provenant d’une autre personne) cela n’implique pas que le soin du petit nécessite deux parents de sexes biologiques ou de genres différents, et d’orientation hétérosexuelle, pour qu’un sujet sain se constitue. Les limites à la toute-puissance et la reconnaissance de l’altérité sont ici matérialisées par le nouveau regard qu’Evelyn porte sur son mari. Là où dominait le jugement, Evelyn s’émerveille à présent de la singularité de Waymond (ses excentricités et sa bonté) et son désir pour lui peut (re)naitre. Ainsi, Joy / Jobu peut appréhender quelque chose au-delà de la relation fusionnelle, et s’ouvrir à d’autres dans sa propre vie.
L'internalisation des règles, des lois et des limites ne nécessite pas un homme à la masculinité toxique, campé sur des positions dominantes ou de pouvoir.
En présentant les limites comme essentielles pour qu’advienne un désir et en soulignant l’importance de la reconnaissance de l'altérité, Everyhing, Everywhere, All at Once, s’oppose à l’injonction de nos sociétés néo-libérales du « toujours plus » : toujours plus de plaisirs, toujours plus de possessions, toujours plus de plus, et tout cela comme si chacun de nous était auto-suffisant. On connaît les ravages résultants de cette injonction au niveau écologique et social. Il faut encore y ajouter, à un niveau sous-jacent, les ravages provoqués au niveau psychique. Le succès du film des Daniels, résultant principalement du bouche à oreille, indique peut-être que quelque part, nous sommes sensibles à ce besoin de limites constructives et les appelons de nos vœux.
- 1. L’unique éclairage psychologique partagé par les réalisateurs est leur intérêt pour les troubles de l’attention. Pendant l’écriture du film, ils ont formulé l’hypothèse qu’Evelyn puisse souffrir de troubles de l’attention (ADHD ou TDAH en Français). Cette recherche a conduit Daniel Kwan à être diagnostiqué comme tel et à suivre une thérapie d’un an, accompagnée de médicaments.
- 2. Le terme n’a ici aucune valeur péjorative : il s’agit de l’appréhension par tout un chacun de la chose psychologique, liée au fait que nous sommes tous et toutes humains et donc intuitivement sensibles à ce qui est théorisé par les disciplines en rapport avec la construction psychique, tels que la psychologie et la psychanalyse mobilisées dans le présent article.
- 3. J’utilise le mot aliénation dans cet article dans le sens d'une limitation de liberté de pensée, d'expression ou d'action causée par l'existence de « liens » (des influences nées de nos histoires personnelles ou des injonctions sociétales par exemple) pas nécessairement conscients.