Le Venezuela au miroir du Nicaragua (et vice versa)
Le Venezuela nous renseigne sur la façon de remporter des élections en régime autoritaire : il faut mettre fin à l’État policier, fixer une stratégie électorale et former une coalition des oppositions démocratiques.
Quand les chiffres des premiers dépouillements des résultats de l’élection présidentielle vénézuélienne, qui donnait à Edmundo González une avance de plus de 30 % sur Nicolás Maduro, ont commencé à apparaître, je me suis senti soulagé. Je m’étais trompé dans mes pires prévisions qui voulaient que le Venezuela ne puisse connaître qu’un sort semblable à celui du Nicaragua en 2021.
Une fraude monumentale
Contrairement à toute attente, une dictature, qui n’avait que le soutien d’une minorité de sa population, avait pris le risque de perdre le pouvoir en organisant des élections. Les premiers résultats montraient que l’abstention massive qu’avait tenté de susciter le régime, grâce à ses traquenards électoraux et à la menace brandie par Maduro d’un « bain de sang » si l’opposition l’emportait, avait fait long feu. Mieux, le système de vote électronique, extrêmement fiable, montrait que la marge d’avance de l’opposition sur le candidat officiel était telle que sa victoire était irréversible.
Pourtant, quelques heures plus tard, il devint évident qu’était en marche « la mère de toutes les fraudes », pas seulement les « urnes enceintes », le « vote des morts » ou la « réélection sans concurrents », à l’image des pratiques en usage au Nicaragua, mais une méga-fraude sur plus de cinq millions de votes. En effet, sans vergogne et avec perfidie, le Conseil national électoral, à la main du chavisme, effaça plus de deux millions de votes pour Edmundo González et en offrit plus de trois millions à Nicolás Maduro.
Ce fut une fraude totalement improvisée. Sans cela, comment expliquer que cette opération ait été si sottement menée ? Elle laissa en évidence toutes les traces d’un crime impossible à maquiller, d’autant plus que l’opposition s’étant soigneusement préparée à défendre le scrutin et à conserver les actes du dépouillement, Maduro n’y pouvait plus rien.
Récapitulons : un régime autoritaire organisa une élection semi-compétitive que l’opposition remporta de façon écrasante. Maduro répliqua en mettant sur pied une fraude monumentale. Par-delà la prévisible répugnance de ce dernier à céder le pouvoir, le principal résultat de cette élection est la formidable mobilisation d’un mouvement politique qui, actes de dépouillement en main, persiste à réclamer la fin de la dictature en place et un changement démocratique.
Un scénario à la nicaraguayenne ?
Les analystes vénézuéliens interrogés tout au long de la campagne n’écartèrent jamais la possibilité que Maduro n’impose d’un coup de griffe « un scénario à la nicaraguayenne ». Mais ils insistèrent toujours sur les différences entre ces deux dictatures en matière de mœurs électorales. Première différence : le contexte international qui pesa sur l’organisation des élections vénézuéliennes. Elles furent le résultat d’une négociation entre le gouvernement et l’opposition, sous les auspices de la Norvège. Cette négociation reçut de plus l’appui du Mexique, comme de la Colombie et du Brésil, où se déroula une partie des discussions. Ces élections furent aussi le fruit des négociations bilatérales entre le Venezuela et les États-Unis. Tant bien que mal, les accords de la Barbade et du Qatar contraignirent Maduro à organiser des élections, tout en étant en situation de force : il était au pouvoir et avait la haute main sur le Conseil national électoral. Mais il n’avait plus la possibilité, comme Daniel Ortega en 2021, de concourir seul, en jetant en prison les possibles candidats de l’opposition.
Deuxième différence : malgré vingt-cinq ans d’autoritarisme, de répression, de persécution, d’emprisonnement et d’exil des leaders de l’opposition, et d’un exode de sept millions de Vénézuéliens, la résilience démocratique de la société vénézuélienne fut patente. Il existait non seulement une société civile démocratique formée par de multiples acteurs (associations, partis politiques, moyens de communication, universités, centres de réflexion), mais aussi une culture démocratique. Ni Hugo Chávez, ni Maduro ne purent les réduire à néant. Edmundo González et Corina Machado surent les mobiliser autour de la revendication d’un changement politique grâce à des élections.
Troisième différence, et elle fut pour moi décisive : l’alliance sur un pied d’égalité d’une résistance civique et d’un mouvement électoral. Malgré la répression, l’interdiction de se présenter faite à certains candidats de l’opposition et les avantages dus à la mainmise sur l’appareil d’État, la campagne électorale fut un moment de résistance et de mobilisation populaire. Les dirigeants de l’opposition surent redonner espoir aux Vénézuéliens.
À l’inverse, le gouvernement nicaraguayen n’accepta jamais de négocier avec l’opposition pour organiser des élections. Les garants internationaux du deuxième dialogue national en 2019, l’Organisation des États américains (OEA) et le Vatican, ne parvinrent jamais à obtenir la suspension de l’État policier. Et si le chancelier d’Ortega ratifia bien un accord avec l’opposition, celui-ci ne le respecta pas. L’OEA se contenta d’une libération d’un nombre certes important de prisonniers politiques, mais elle ne protesta jamais contre le non-respect par Ortega de cet accord pourtant signé par son représentant. C’est ainsi que lorsqu’en mai 2021, le Conseil suprême électoral convoqua des élections pour novembre, le pays vivait depuis trois ans sous un régime policier, qui avait mis fin aux libertés de réunion, de manifestation, comme à la liberté de la presse et à celle de l’opinion. Et ce fut immédiatement que le régime emprisonna et désigna comme des criminels tous les pré-candidats aux élections et les principaux leaders de l’opposition politique et civique.
En 2018, Ortega commença par massacrer les protestations civiques en ordonnant aux policiers et aux militaires de faire feu sur les manifestants. Il imposa ensuite un État policier. Il annula enfin les élections. Et, pour consolider sa dictature totalitaire, partageant en matière d’ordre international les visées de la Russie, de la Chine, de l’Iran, de la Syrie, de Cuba et du Venezuela, il détruisit méthodiquement l’espace public. Il déclara hors la loi plus de quatre mille associations, syndicats, organisations non gouvernementales, universités, médias indépendants et, pour finir, il se lança dans une persécution féroce de l’Église catholique.
Le caudillo sandiniste assuma d’emblée tous les coûts politiques de sa fuite en avant. Quand il truqua les élections et procéda à sa réélection sans concurrent, en faisant face à une abstention massive, le mouvement civique, pourchassé et décapité, n’eut pas la capacité de protester. Mieux, la réaction de la communauté internationale fut tiède. Si l’OEA refusa de reconnaître cette farce électorale comme des élections démocratiques, elle n’exerça pas de réelles pressions sur la dictature.
Maduro esquisse déjà les contours de son modèle d’État policier.
Le tempo du processus vénézuélien fut tout le contraire. Ce furent d’abord une mobilisation et des élections et, seulement ensuite, la fraude et la répression, avec désormais la menace d’un État policier pour imposer par la force un modèle proche du totalitarisme. Au vu de l’énorme mouvement de rejet, tant national qu’international, qu’a provoqué le coup d’État « par en haut » du chavisme, il est néanmoins peut-être déjà trop tard pour qu’il l’emporte. Si l’objectif de Maduro est de se maintenir au pouvoir coûte que coûte, il a incontestablement commis une erreur de calcul : tolérer trop longtemps que s’exprime ouvertement la demande d’un changement politique. Face à un peuple mobilisé et organisé, défendant mordicus le résultat des élections, il lui sera maintenant bien plus difficile de le mettre au pas. Tout dépendra de la capacité des leaders de l’opposition, forts de l’appui de leurs soutiens internationaux, à diriger la résistance civique dans une lutte à moyen terme, alors que celle-ci est déjà durement réprimée. Maduro esquisse déjà les contours de son modèle d’État policier. Son premier objectif est de faire de María Corina Machado et d’Edmundo González des criminels, puis de décapiter l’opposition en emprisonnant ses autres leaders, en les assignant à résidence, en les réduisant au silence, en les isolant ou encore en les exilant.
Une transition démocratique ?
S’annoncent pour le Venezuela des jours de très grandes tensions, qui mettront à l’épreuve non seulement la cohésion de l’opposition, mais aussi la solidité de l’engagement en faveur de la démocratie du Brésil, de la Colombie et du Mexique, pour rendre possible une négociation qui débouche sur une transition démocratique.
Au milieu de l’incertitude et des menaces de répression, le Venezuela a entamé un processus de changement, qui nécessite que l’on parvienne à créer une pression maximum, tant nationale qu’internationale, pour affaiblir le régime de Maduro et, ce faisant, ouvrir la voie à une issue démocratique négociée.
Une éventuelle transition démocratique au Venezuela aurait des conséquences incontestables sur les dictatures cubaines et nicaraguayennes. Elle exposerait ses noyaux dirigeants à un isolement international accru. Mais en dernière instance, ce sont les acteurs du changement, les peuples cubain et nicaraguayen, leurs dirigeants démocratiques, qui doivent tirer des leçons de ce que nous apprend le Venezuela sur la façon de remporter des élections en régime autoritaire. Trois conditions paraissent essentielles : la fin d’un État policier ; une résistance civique ayant fixé une stratégie électorale ; une alliance nationale des multiples oppositions qui érige en valeur centrale le changement démocratique pour mettre fin à la dictature.
Traduit de l’espagnol par Gilles Bataillon