Le virage totalitaire du Nicaragua
Au Nicaragua, Daniel Ortega et Rosario Murillo franchissent une nouvelle étape dans leur confiscation du pouvoir. En repoussant les élections et en verrouillant constitutionnellement toute possibilité d’alternance, le couple présidentiel ne se contente plus de consolider un régime autoritaire : il organise une fuite en avant totalitaire, dont les prémices étaient déjà à l’œuvre dans les années 1980.
Le 19 juillet 2026, lors de la célébration du 47e anniversaire de la révolution sandiniste, Daniel Ortega a annoncé sans fard sa volonté de ne plus prendre le risque d’organiser des élections pluralistes qui pourraient se solder par une défaite, comme il en fit l’expérience en 1990, ainsi que lors de deux scrutins successifs avant de l’emporter en novembre 2006. « Il n’y aura plus d’élections pour que les partis d’opposition tentent de s’emparer du gouvernement et du pouvoir. Nous allons travailler avec l’Assemblée nationale pour faire des lois pour dresser un mur et un blocage contre les putschistes, les brades-patrie. Ici s’achève l’histoire des partis fomentés par les yankees et les somozistes. Reviendront-ils au pouvoir ? Jamais ! ». Le 1er septembre 2026, le parlement a voté une réforme constitutionelle reprenant mot pour mot l’annonce présidentielle à l’encontre des partis d’opposition et amplifiant le mandat du binôme présidentiel d’une année. Cela signifie que les élections prévues en novembre 2027 sont repoussées à novembre 20281.
À juste titre, nombre de commentateurs ont dénoncé dès juillet un « virage », « une consolidation autoritaire », ou encore « une officialisation de la tyrannie ». Ces critiques filent toutes implicitement une comparaison avec la tyrannie du dernier président nicaraguayen issu de la dynastie des Somoza qui régna sur le pays de 1937 à 1979, Anastasio Somoza Debayle, qui fut renversé en 1979 par une révolution qui vit s’allier une nébuleuse de forces les plus diverses : les guérilleros du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), les multiples partis d’opposition – des conservateurs aux communistes –, les syndicalistes, le monde entrepreneurial, et l’Église catholique qui donna à la lutte contre Somoza une tonalité de croisade contre un régime intrinsèquement corrompu. Nul doute que cette comparaison n’ait quelque vertu.
La confiscation du pouvoir par les Ortega-Murillo
Comme Tacho, le dernier des Somoza, Daniel Ortega et son épouse, Rosaria Murillo, devenue sa coprésidente suite à une réforme de la constitution en février 2025, et leurs enfants, ont fait main basse sur le pays grâce à des entreprises de corruption tous azimuts. L’adjectif forgé par Henry Kissinger pour qualifier les Somoza, « kleptocrates », est aujourd’hui utilisé pour dénoncer l’affairisme des Ortega-Murillo. Le couple a indéniablement un projet dynastique semblable à celui des Somoza. Les deux fils d’Anastasio Somoza Garcia, Luis et Anastasio, lui avaient succédé tour à tour et gardé la main sur les principales institutions du pays. De la même manière, ces dernières années, les responsables sandinistes ont expliqué aux investisseurs chinois venus en nombre faire des affaires au Nicaragua que le pays était stable grâce à un binome formé par Rosario Murillo et son fils, Laureano Ortega-Murillo, qui succèderait au binôme formé par le couple présidentiel.
Pour autant, une telle comparaison, si elle désacralise utilement l’image du guérillo héroïque et désintéressé dont se pare Daniel Ortega, passe à coté d’un phénomène essentiel. Le régime politique qu’ont entrepris ensemble de mettre méthodiquement sur pied Daniel Ortega et Rosario Murillo, depuis 2007, n’est en rien une tyrannie classique comme l’était celle des Somoza, ou une dictature militaire à l’image de celles que connurent nombre de pays latino-américains. C’est une dictature totalitaire, qui radicalise et relance à nouveau frais le projet politique qui fut celui du régime sandiniste de 1979 à 1990.
Les premiers mots prononcés par Daniel Ortega le 19 juillet 2026 donnent de très claires indications en ce sens. Il mobilise deux images au cœur des représentations totalitaires. C’est tout d’abord le refus de considérer que le pouvoir est un « lieu vide2 », que l’on n’occupe que temporairement et qui fait l’objet d’une remise en question périodique grâce à des élections libres et pluralistes où concourrent les forces les plus diverses et où l’opposition peut l’emporter. Le conflit politique ou social n’est plus légitime, il est synonyme de déstabilisation, il est preçu comme un coup de force illégitime. Les mots sont parfaitement clairs : les partis d’opposition ne pourront plus concourrir et aspirer à gouverner.
C’est aussi la remise à l’honneur de la figure des traîtres à la patrie, les « vende patria » à la solde de l’impérialisme nord américain, pour désigner tous ses opposants qui contestent son droit à se perpétuer indéfiniment au pouvoir. Ils ne peuvent être conçus que comme des marionnettes des États-Unis. Daniel Ortega remet à l’honneur la figure d’un peuple uni, soudé dans sa lutte contre des « ennemis du peuple ». Ses mots ne sont pas sans rappeler ceux de son frère Humberto Ortega dans les années 1980, qui expliqua que si des élections étaient organisées, ce ne serait pas pour permettre à l’opposition de l’emporter ; opposition que Humberto Ortega et les autres dirigeants sandinistes stipendiaient déjà comme un groupe de vende patria et de nostalgiques du somozisme.
On avancera que les sandinistes n’en organisèrent pas moins des élections en 1984, qu’ils les remportèrent haut la main, et qu’en 1990, non seulement ils perdirent les éléctions mais qu’ils accèptèrent de surcroit l’alternance. Les faits sont patents, pour autant ils n’accréditent d’aucune façon un quelconque sens de la démocratie chez les sandinistes. En 1984, le plus gros de l’opposition céda aux diktats de l’administration de Ronald Reagan et ne présenta pas de candidats. De leur coté, les sandinistes multiplièrent les gestes d’intimidation et de menaces à l’encontre des électeurs qui furent menacés de mort s’ils ne votaient pas pour eux. Les dirigeants du FSLN précisèrent aussi très clairement qu’il ne saurait être question que d’autres qu’eux ne l’emportent. Et à additionner le nombre des possibles électeurs qui ne s’inscrivirent pas sur les listes éléctorales, à celui des abstentionnistes, et à celui de ceux qui votèrent pour les partis non sandinistes qui acceptèrent de présenter des candidats, force est de constater que les sandinistes obtinrent certes une majorité des suffrages exprimés, mais dans les faits ce ne fut qu’un gros tiers des voix des possibles électeurs !
Ils n’en proclamèrent pas moins qu’ils l’avaient emporté avec une « large majorité » et, lors de l’intronisation de Daniel Ortega, que « le peule assumait la présidence ». Ils n’avaient plus simplement la majorité : ils étaient le peuple. En 1990, ils n’acceptèrent d’organiser des élections que parce que le régime était au bord de la banqueroute, qu’ils voyaient l’appui des soviétiques se réduire à peau de chagrin et qu’ils furent persuadés qu’ils l’emporteraient haut la main. On sait d’ailleurs que le Parti révolutionnaire institutionnel mexicain leur proposa de truquer les élections en leur faveur, ce qu’ils refusèrent car ils étaient persuadés de leur victoire. Et, comme en témoignèrent deux anciens responsables sandinistes, Henry Ruiz et Sergio Ramirez, s’ils avaient su qu’ils pouvaient être battus, ils auraient eu « un plan B pour frauder les éléctions » ! Craignant une reprise des hostilités avec la Contra, ils n’eurent dès lors d’autres solutions que d’accepter leur défaite.
C’est fort de ces expériences que, lorsqu’il parvint à se faire réélire en 2006, l’obsession de Daniel Ortega fut de rendre impossible des élections où l’opposition pourrait l’emporter et l’obliger à quitter à nouveau le pouvoir. Il phaghocyta ainsi immédiatement et méthodiquement tous les organes de contrôle des scrutins, au premier chef le Conseil suprême électoral, et toutes les cours de justice. Il put ainsi lors de chaque scrutin, à partir des élections municipales de 2008, interdire à certains de ses possibles concurrents de présenter des candidats et organiser la fraude électorale de telle sorte qu’il puisse mettre en scène une popularité qui alla grandissant.
Le « peuple président »
Cette mise en question du pluralisme s’accompagne d’une prétention égocratique où Daniel Ortega se pose en double incarnation du pouvoir politique et de celui de l’État, mais aussi de la loi qui n’est plus disjointe, ni du pouvoir politique ni de celle de l’État. Les mots de Daniel Ortega sur sa volonté de travailler avec l’Assemblée nationale pour créer des lois créant un mur infranchissable par l’opposition sont emblématiques de ce dessein.
Le 28 juillet, dans un message télévisé, Rosario Murillo n’a pas seulement défendu cette mise entre parenthèses des élections et annoncé le début de réformes constitutionnelles, mais a précisé que « ces réformes témoignaient du droit souverain du pays à décider de son système (politique) ». Elle a aussi ajouté que « seul le peuple nicaraguayen avait le pouvoir de décider de la démocratie et de ses institutions » et que le « Nicaragua expérimentait un processus de perfectionnement démocatique ». Le même jour, le président de l’Assemblée nationale, Gustavo Porras, annonçait que « réalisant fidèlement » les voeux de Daniel Ortega, l’Assemblé entamerait une réforme constitutionnelle qui prolongerait de cinq à sept ans le mandat présidentiel et donnerait au Conseil suprême électoral « la faculté de refuser la personnalité juridique à certains partis politiques comme d’annuler les candidatures » de ceux considérés comme des opposants ! Nul doute que si des fonctionnaires du gouvernement ont déclaré que les paroles de Daniel Ortega avaient été « mal interprétées », que des élections seraient à nouveau organisées, ils ont simultanément affirmé que « le Front sandiniste n’accepterait aucun processus électoral où existe la possibilité qu’il perde le pouvoir ». La réforme votée le 1er septembre a amplement confirmé leurs dires. Une expression synthétise cette prétention à fondre en un seul pôle le Front sandiniste, le couple présidentiel, la volonté populaire, le pouvoir politique, l’État et la loi : « le peuple président ».
Une expression synthétise cette prétention à fondre en un seul pôle le Front sandiniste, le couple présidentiel, la volonté populaire, le pouvoir politique, l’État et la loi.
La mise à l’honneur dans son discours de la figure d’un peuple en lutte contre ses ennemis, contre lesquels toutes les formes de violences seraient légitimes, retient aussi l’attention. Évoquant le soulèvement de 2018 – qui commença par la contestation d’un projet de réforme de la sécurité sociale et se transforma très vite en une contestation ouverte de la légitimité du pouvoir présidentiel et un appel à la restauration de la démocratie –, Daniel Ortega a accusé à nouveau les protestataires d’ « avoir organisé un coup d’État avec des fonds des États-Unis pour entrainer des jeunes et des adultes pour les préparer, les armer, pour renverser le gouvernement légitime du Front sandiniste. Ils l’ont tenté. C’est ainsi qu’a coulé le sang de jeunes, d’adultes, de femmes d’enfants ! […] et au final, il n’y a plus d’autre solution que de leur répondre avec toute la force de la colère du peuple. Ils avaient paralysé le pays, consruit des barricades partout. Il n’y a pas eu d’autre alternative que celle-ci : la police nationale, aidée des policiers volontaires et de la jeunesse, est allée détruire ces barricades. Et il n’en est plus resté une ! ».
Ce qui frappe, c’est non seulement que les protestataires soient désignés comme des traîtres car ils remirent en question la légitimité du gouvernement du Front, que soit reconnue l’ampleur du mouvement de contestation, mais qu’immédiatement Daniel Ortega en tire trois enseignements. Le premier est qu’un tel mouvement, dont l’ampleur et la force sont reconnues, ne pouvait être possible que du fait de la manipulation des protestataires par les États-Unis et du soutien financier que ce pays leur aurait apporté. Le second est qu’il n’existait d’autre solution que de leur répondre par la « force de la colère du peuple » : en clair, la violence la plus nue. Rappelons que la répression fit au moins 325 morts, sans compter les centaines de blessés et milliers d’emprisonnés temporaires qui furent soumis à différentes formes de tortures. Le troisième est que le peuple forme comme un seul et même corps avec la police, les policiers volontaires et la jeunesse mobilisés pour réprimer les manifestants.
L’idée que les manifestants aient contrevenu aux lois et qu’il ait été nécessaire pour rétablir l’ordre de faire appel aux forces de polices puis de traduire des contrevenants devant la justice s’efface et devient privée de sens. Surgit l’idée d’un conflit entre des « ennemis du peuple », agents de l’étranger, et un « peuple président » symbolisé par une manière de faire fusion entre le peuple, la police, ses auxiliaires et les groupes de choc du Front ; « la jeunesse ». Devant une telle agression, le peuple ne peut qu’exprimer sa colère et répondre par la violence la plus démesurée. Énonçant cela, Daniel Ortega se pose en une forme de tête de ce grand corps en lutte contre ses ennemis. Il est à la fois le pouvoir politique, l’État et ses institutions régaliennes, mais aussi la société, le peuple qui manifeste sa juste colère. Ce grand corps a tous les droits et nulle loi ne saurait brider ou encadrer son action : seule compte la volonté de son chef.
La fuite en avant totalitaire
On retrouve une fois de plus toutes les métaphores qui étaient d’usage dans les années 1980, lors de l’instauration par les sandinistes de leur « hégémonie » sur la révolution et de leur main mise sur tous les nouveaux organes de pouvoirs, puis lors de leurs persécutions systématiques des opposants civiques et enfin, à partir de 1982, lors de leur guerre contre les contras. On avancera que ce n’est là que de la réthorique et que si le terrorisme d’État fut indéniable lors de la répression du mouvement contestataire de 2018 puis lors du scrutin de 2021 – dont l’acte premier fut l’emprisonnement de toutes les figures de l’opposition –, les dirigeants politiques comme les têtes de file de la société civile qui, à l’exception de Hugo Torres décédé pendant son emprisonnement, furent ensuite expulsées du pays et déchues de leur nationalité, les choses s’étaient depuis apaisées. La situation est désormais malheureusement toute autre.
C’est aujourd’hui plus d’un million et demi des sept millions de Nicaraguayens qui ont choisi de s’exiler. Par ailleurs ce sont, non seulement, tout ceux qui s’opposent aux projets de mise en coupe du pays par la famille Ortega qui sont systématiquement persécutés mais aussi quiconque au sein du FSLN, comme au sein de la nébuleuse de ses alliés, qui se risque à critiquer les actions des co-présidents ou se contente d’emmettre des doutes à leur encontre. Qu’on en juge à partir de quelques exemples : en 2025, les morts en détention d’opposants comme Mauricio Alonso, un leader de l’Union Démocratique rénovatrice, et de Carlos Cardenas, un avocat de la Conférence épiscopale. L’assassinat en juin 2025 de l’ex-major des Forces armées, Roberto Samcam, critique féroce exilé au Costa Rica, auxquels s’ajoutent d’autres meutres commis à l’encontre d’exilés au Costa Rica et au Honduras, et la tentative de meurtre d’un ex-comandant de la Contra, Martin Gamez Alaníz, au Honduras, le 26 juin.
Plusieurs Mayangnas de la réserve du Bosawas, dans le centre du pays, qui ont non seulement protesté contre les invasions de leurs terres par d’anciens militaires sandinistes ou des compagnies minières chinoises, mais se sont aussi parfois défendus quand des hommes de main venaient incendier leurs villages, les assassiner et réduire leurs femmes en esclavage, ont été emprisonnés sans autres formes de procès et pour certains condamnés pour terrorisme. Lorsque les deux leaders miskitus ralliés au FSLN depuis des décennies, Brooklyn Rivera et Steadman Faghoth, ont protesté contre le même type d’exaction en territoire miskitu, ils ont été arrêtés et emprisonnés sans procès. Le premier est mort en détention, et sa famille n’a pas pu l’enterrer comme elle souhaitait dans sa communauté natale de Sandy Bay. Ses obsèques ont été organisées par le Front sandiniste dans un cimetière de la capitale, comme si par-delà sa mort, cet ancien allié restait soumis au désidérata des sandinistes.
Le frère de Daniel Ortega, Humberto Ortega, qui avait osé critiquer sa conduite lors des manifestations de 2018, puis les arrestations massives de 2021, a été mis aux arrêts domiciliaires en mai 2024 puis transféré à l’hopital militaire où il est décédé quelques mois plus tard. Bayardo Arce, qui fut comme Daniel Ortega membre de la direction collégiale du Front dans les années 1980, puis un de ses très proches, a lui aussi été arrêté en juillet 2025 sous l’accusation de corruption et jeté en prison sans autre forme de procès. Henry Ruiz, autre ancien membre de la direction du Front qui s’est affirmé comme un opposant à Ortega dans les années 2010 est lui aussi aux arrêts domiciliaires depuis mars 2025 sans qu’aucune action en justice n’ait jamais été ouverte à son encontre.
C’est dire qu’aujourd’hui, qui ose douter du bien fondé des actions du couple présidentiel, qu’il soit un membre des communautés indigènes du pays défendant son terroir, un jeune osant plaisanter publiquement contre le couple présidentiel, ou encore un cadre du FSLN soupçonné de mollesse, est immédiatement renvoyé à la catégorie de « brades-patrie » ou de « somozistes » et traité comme tel. On assiste sans nul doute à une fuite en avant totalitaire orchestrée par un binome de dirigeants dans le même temps tout puissants et terrorisés par la possibilité d’un futur semblable à celui de Nicolás Maduro et de son épouse.
- 1. Voir le journal officlel, La Gaceta, du 2 septembre 2026 [en ligne].
- 2. J’emprunte cette notion à Claude Lefort.