Reconnaître le fascisme aux États-Unis
Les caractéristiques du fascisme selon Umberto Eco s’appliquent de façon déconcertante à l’Amérique de Trump. Seule une large opposition populaire à son mandat permettra de conserver la démocratie aux États-Unis.
Les États-Unis doivent prendre la mesure de l’attaque en règle contre leur démocratie. Une façon de le faire est d’examiner les parallèles alarmants qui existent entre les États-Unis actuels et l’une des périodes les plus terribles de l’histoire de l’humanité. En avril 1995, le critique italien Umberto Eco prononce un discours célèbre à l’université Columbia pour les cinquante ans de la libération de l’Europe1. Eco y développe le concept d’Ur-fascisme, c’est-à-dire le « fascisme primitif et éternel » ou les caractéristiques communes à toutes les manifestations du fascisme. Ces dernières comprennent les versions allemande et espagnole, mais aussi italienne, celle qu’il connaît le mieux puisqu’il est né dans l’Italie fasciste.
Il donne le ton avec sa propre expérience de l’idéologie :« En 1942, à l’âge de dix ans, j’ai remporté le premier prix aux Ludi Juveniles (un concours à libre participation forcée pour jeunes fascistes italiens – lisez, pour tous les jeunes Italiens) ». Quelques années plus tard, l’Italie est libérée, Mussolini exécuté et Eco commence à se demander comment et pourquoi des pays adoptent une idéologie aussi catastrophiquement destructrice et indigne. Dans Reconnaître le fascisme, il propose une liste de caractéristiques qui s’appliquent de manière déconcertante aux États-Unis actuels. Dans cet article, je tente de les mettre en évidence.
Le culte de la tradition
« La première caractéristique d’un Ur-fascisme, c’est le culte de la tradition. »
La sélection est ici de mise. Le gouvernement d’une nation fondée sur l’immigration s’est détourné de sa tradition d’accueil des immigrants. Les valeurs capitalistes de ce même gouvernement continuent d’expatrier les industries locales vers des pays où la main-d’œuvre est moins chère, tout en imposant des droits de douane sur l’importation de leurs produits. Malgré et à cause de ces contradictions, un culte de la tradition a été codifié dans un slogan abrutissant, Make America Great Again (MAGA).
Le refus du modernisme
« Le traditionalisme implique le refus du modernisme. »
Aux États-Unis, le modernisme a été associé à la politique du genre, au wokisme et à la diversité. La réaction brutale de l’administration Trump à leur égard est présentée comme une protection des traditions américaines et de la famille traditionnelle, mais son objectif est de faire taire toute expression libre. Zhang Qianfan, professeur de droit constitutionnel à l’université de Pékin, a qualifié le programme de Trump de « révolution culturelle américaine2 ». La révolution culturelle de Mao a fermé les universités et censuré tous ceux qui s’écartaient de la ligne du Parti. Trump a décidé de prendre le contrôle des universités ou de les fermer en réduisant leur financement.
Le culte de l’action
« L’irrationalisme dépend aussi du culte de l’action pour l’action. L’action est belle en soi, on doit donc la mettre en œuvre avant – et sans – la moindre réflexion. Penser est une forme d’émasculation. Ainsi, la culture est suspecte, puisqu’on l’identifie à une attitude critique. »
En ce qui concerne les actions irréfléchies, citons les centaines de décrets de Trump et les autres formes de chaos déchaînées par ses caprices aux États-Unis et dans le monde entier. La prise du Kennedy Center de Washington par Trump et Vance témoigne qu’ils considèrent la culture suspecte dès qu’elle adopte des attitudes critiques. Les commentaires de Trump à ce sujet étaient sans équivoque : « Nous avons pris le contrôle du Kennedy Center… Nous n’aimions pas ce qu’ils montraient… Plus de spectacles de drag queens ou d’autres formes de propagande anti-américaine. » Les régimes autoritaires ne peuvent tolérer des programmes de danse, de musique et de théâtre ambitieux ; l’art est réduit à la fonction d’un spectacle et d’un message qui glorifie le pays et son dirigeant. De même, le fait que Trump présente des universités comme Harvard comme étant en proie à l’antisémitisme est un prétexte au chantage à la prise de contrôle par le gouvernement comme condition de la poursuite du financement fédéral ; il offre également une couverture aux divulgations de données personnelles (doxxing) par Canary Mission.
Le désaccord est une trahison
« Dans la culture moderne, la communauté scientifique entend le désaccord comme un instrument de progrès des connaissances. Pour l’Ur-fascisme, le désaccord est une trahison. »
La guerre contre la recherche scientifique a affaibli la communauté scientifique américaine plus que tout autre chose depuis le maccarthysme. D’où la volonté d’instaurer un contrôle gouvernemental dans les universités. L’université Columbia a commis l’erreur fatale de s’y soumettre. La « diversité des points de vue » dissimule une guerre contre les fondements mêmes du raisonnement et des faits scientifiques. Comme l’a dit le député texan Keith Self, citant Joseph Goebbels : « L’État a le droit absolu de surveiller la formation de l’opinion publique. » La recherche indépendante va à l’encontre de cet objectif.
Peur de la différence
« Le désaccord est en outre signe de diversité. L’Ur-fasciste est donc raciste par définition. »
L’« Amérique d’abord » (America First) est présentée comme un programme économique, mais cela ne s’arrête pas là. Des touristes, des étudiants et des chercheurs étrangers ont été détenus illégalement pendant des semaines en violation de l’habeas corpus puis expulsés. Ces détentions font partie d’un essai d’incarcération beaucoup plus importante. Les citoyens non américains et les non-citoyens doivent le savoir. Trump peut, pour l’instant, limiter sa purge aux immigrés, alléguant qu’ils « empoisonnent le sang de notre pays », mais l’histoire a montré que ce genre de pratiques tend vers la persécution de masse et, ultimement, l’extermination.
L’appel aux classes moyennes frustrées
« L’une des caractéristiques typiques des fascismes historiques est l’appel aux classe moyennes frustrées, défavorisées par une crise économique ou une humiliation politique. »
Le MAGA est conçu pour attirer tous ceux qui se sentent laissés pour compte. C’est un exutoire pour des décennies de frustration face à des réformes néolibérales qui ont, de manière drastique, supprimé les investissements dans des villes et des régions entières des États-Unis. Les personnes que ces réformes ont appauvries ont été moquées et stigmatisées par un système de valeurs américain dont Trump est l’illustre représentant. Néanmoins, il a réussi à instrumentaliser leur ressentiment en diffusant une idéologie qui donne à cet affect une valeur plus positive.
L’obsession du complot
« À la racine de la psychologie Ur-fasciste, on trouve l’obsession du complot, si possible international. »
Les tarifs douaniers sont probablement la plus grande obsession de Trump : la Chine, l’Union européenne et la plupart des pays du monde exploitent les États-Unis ; il est temps de se venger. Compte tenu de l’importance psychologique des droits de douane pour Trump, même l’échec mondial immédiat de cette politique au printemps 2025 ne l’a pas convaincu de changer de cap. Il existe une foule d’autres complots : les fake news, les violeurs mexicains (premier mandat), l’emprisonnement du gang vénézuélien Tren de Aragua au Salvador (deuxième mandat), « les voyous de la gauche radicale qui vivent comme de la vermine au sein de notre pays, qui mentent, volent et trichent lors des élections », les prétendues menaces à la sécurité pour justifier l’invasion du Groenland, du Panama et même du Canada.
La force de l’ennemi
« Les partisans doivent se sentir humiliés par la richesse ostentatoire et la force de l’ennemi. »
Ici, les droits de douane sont également pertinents : les consommateurs d’autres pays bénéficient d’une meilleure situation et volent les États-Unis.
La voix du peuple
Les derniers points de l’essai d’Eco se rapportent en grande partie à ce qui se passe lorsque le fascisme est devenu une force apparemment irréversible et que les principes fondamentaux de la démocratie, tels que le remplacement d’un gouvernement ou d’un dirigeant par une élection libre, sont suspendus. Pourtant, les États-Unis sont déjà sous l’emprise de certains aspects de ces dernières étapes d’un coup d’État fasciste. Considérons la fonction du réseau Truth Social. Les personnes qui le « suivent » (un terme particulièrement chargé dans ce cas) ne sont pas tant des personnes jouissant de droits individuels que des fonctions numériques à remplir, dans lesquelles, comme le dit Eco, « la réponse émotive d’un groupe sélectionné de citoyens peut être présentée et acceptée comme la “voix du peuple” ». Lorsque le sénateur américain Alex Padilla a été menotté par le FBI après avoir tenté de poser une question lors d’une conférence de presse pendant les manifestations de juin 2025 à Los Angeles, il a déclaré avec pertinence : « Si c’est de cette manière que cette administration répond à un sénateur qui pose une question, on peut imaginer comment elle traite les ouvriers agricoles, les cuisiniers et les travailleurs journaliers de la communauté de Los Angeles, de Californie et de tout le pays. »
Certaines des caractéristiques de l’une des idéologies les plus destructrices du xxe siècle ont été transposées au xxie siècle et adoptées par la nation la plus puissante de la planète. Avec une formule ambiguë, Trump avait promis qu’il serait un dictateur dès « le premier jour », et il a partiellement tenu sa promesse en déstabilisant l’ordre constitutionnel américain comme personne ne l’avait fait auparavant dans l’histoire des États-Unis. Il a également libéré et exalté la foule qui a pris d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021, la violence la plus fasciste à ce jour : une tentative pour instaurer une pure violence d’État.
Il reste à voir si Trump a suffisemment de sérieux, de détermination et de mauvaises intentions pour fabriquer ou saisir une crise qui servirait de prétexte pour renverser complètement l’ordre constitutionnel – sa version du décret sur l’incendie du Reichstag, promulgué en 1933 pour « protéger le peuple et l’État ». Si et quand cela se produit, les défenseurs de la République fédérale constitutionnelle doivent être prêts. Le mot « tradition » vient du latin traditionem, qui signifie « transmission », mais aussi « abandon » ou « renoncement ». Il est urgent de ne pas abandonner. Dans son essai, Eco n’a pas parlé de l’échec des groupes de l’opposition dans les années 1930 à dépasser leurs programmes particuliers et à s’unir pour le maintien de la démocratie. Une opposition organisée et des manifestations permanentes n’ont jamais été aussi nécessaires pour sauver la plus ancienne démocratie du monde. Comme l’a déclaré le sénateur Chris Murphy en mars 2025 : « Si nous continuons à faire comme si de rien n’était, cette démocratie pourrait disparaître. »
Le recours juridique de l’université de Harvard contre les diktats et le chantage du gouvernement est extrêmement important, tout comme les manifestations « Bas les pattes ! » (Hands Off!) qui se sont déroulées dans tous les États-Unis au début du mois d’avril et les manifestations « Pas de rois » (No Kings) qui ont eu lieu en juin 2025. De tels points de ralliement sont essentiels. Toujours vitale pour la démocratie, la manifestation de masse est aujourd’hui d’une importance existentielle pour la démocratie aux États-Unis. Comme le souligne Paul Krugman dans son article “Trump’s parade flopped. No Kings Day was a hit” du 16 juin 2025: « La plupart des opposants Trump sont d’autant moins réticents à s’exposer lors des manifestations qu’ils sont convaincus de faire partie d’une résistance générale qui leur accorde une certaine sécurité par le nombre. La victoire ou la défaite de l’autoritarisme compétitif dépendra dans une large mesure de la croyance des gens ordinaires quant à l’issue du combat. » Le peuple a élu Trump pour un second mandat, et c’est le peuple qui décidera jusqu’où il peut aller. Il ne s’agit pas seulement de la force ou de la faiblesse relative du peuple à présenter une opposition collective ; il s’agit de la conscience qu’a le peuple de son pouvoir de décider de la survie de la démocratie aux États-Unis.
Traduit de l’anglais par Jonathan Chalier
- 1. Umberto Eco, Reconnaître le fascisme [1997], trad. Myriem Bouzaher, Paris, Grasset, coll. « Les Cahiers rouges », 2024.
- 2. Zhang Qianfan, “The Political Natural Law Roots of America’s Downfall” [en ligne], China Thought Express, 18 février 2025.