Un projet d'émancipation collective

Le résultat des élections législatives de juin a produit une situation politique et institutionnelle inédite, dont les implications excèdent la question du choix d’un Premier ministre. Dans une tribune parue dans Le Monde le 18 juillet, le sociologue Cédric Moreau de Bellaing plaidait pour que soient reconnus l’unique mandat sorti des urnes, celui du front républicain, et l’urgence de mettre en place des politiques publiques susceptibles d’empêcher une future victoire du Rassemblement national. Quelques jours plus tard,  dans Le Club de Médiapart, le politiste Arnault Skornicki et le juriste Lionel Zevounou lui répondaient que le front républicain ne fait pas une politique, et que l’union des forces de gauche autour d’un programme de rupture, quoiqu’incertaine et difficile, est la seule voie pour consolider la résistance de la société à l’extrême droite. Leur échange s'est poursuivi dans Esprit, et se conclut ici avec l'analyse de Cédric de Bellaing sur le rôle que doivent jouer les sciences sociales dans l'élaboration d'un débouché politique au mouvement de mobilisation sociale contre l'extrême-droite. 


Cet échange avec Arnault Skornicki et Lionel Zevounou est particulièrement fécond : il nous permet (à eux comme à moi) d’expliciter notre désaccord central, et en réalité unique en ceci que tous les autres, sans exception, en découlent. Celui-ci concerne la fonction que nous attribuons aux sciences sociales. Pour mes interlocuteurs, je les cite en conservant leur recours à la négation restrictive, les sciences sociales « n’ont […] qu’une fonction critique ». J’adhère pour ma part à une conception différente de la tâche qui incombe aux sciences sociales, une conception qui assume pour ces dernières un effet résolument politique dont la critique n’est qu’une modalité. Une telle politique des sciences sociales, au cœur de laquelle se trouve la nécessité de contribuer à toujours plus de distanciation dans l’appréhension des rapports sociaux et politiques, a été présentée ailleurs1; je me contenterai ici d’indiquer brièvement en quoi elle conduit, selon moi, à poser un autre regard que celui de mes contradicteurs sur la situation politique contemporaine.

Si la tâche proprement politique des sciences sociales est celle de l’accroissement collectif et individuel des capacités à la distanciation, elle ne peut être accomplie que par un travail préalable de description et de compréhension de la réalité sociale qui soit à la fois relationnel et antiréductionniste. Arnault Skornicki et Lionel Zevounou pointent à juste titre, dans ma réponse à leur critique, l’ambivalence de la double remarque sur le réalisme : si j’ai opté pour cette construction argumentative incongrue, et il aurait peut-être mieux valu que je le présente directement ainsi, c’est parce qu’une description de la situation présente qui se veut, pour parler comme Norbert Elias, la plus congruente possible à la réalité suppose à la fois de rendre compte de l’ensemble des faits pertinents relatifs à cette situation (et de ce point de vue, le cumul de nos trois derniers textes permet d’approcher un peu mieux ce qu’il en est de l’état des rapports politiques au sein de la gauche) et de ne pas réduire cette réalité politique à une simple multiplicité de coups stratégiques et de rapports de force, ce que me semblait viser le reproche regrettant mes non-dits. 

Les sciences sociales ont en charge de mettre les certitudes idéologiques à l’épreuve de la situation réelle telle qu’elles permettent de la comprendre. 

Sur le fondement d’une telle compréhension de la situation, que peuvent proposer les sciences sociales ? Elles peuvent, elles doivent, en effet, être en mesure de « chasser les faux problèmes » et de « dissiper les fantasmes sociaux » ; mais elles peuvent, elles doivent aussi bien plus. En premier lieu, elles ont en charge de mettre les certitudes idéologiques à l’épreuve de la situation réelle telle qu’elles permettent de la comprendre. C’est en cela qu’il me semble toujours aussi impérieux d’affirmer que la séquence politique dans laquelle nous sommes empêtrés se singularise par le fait que des millions d’électrices et d’électeurs se sont mobilisés pour aller voter contre l’extrême-droite et que ce geste politique d’ampleur doit trouver son prolongement dans la conduite des affaires publiques, aussi difficile qu’apparaisse le chemin pour y parvenir, et aussi importante que soit la nécessité, en toute généralité, de conserver la gauche unie. Ce fait politique est aussi, d’une certaine manière, un mouvement social (auquel ont effectivement contribué avec force les organisations politiques, syndicales et associatives) qui doit trouver le débouché politique qu’il mérite. Ensuite, les sciences sociales peuvent et doivent revendiquer l’ambition de contribuer à orienter des politiques publiques en cherchant à les rendre plus réflexives, ce qu’il faut entendre dans un sens très précis : faire en sorte que ces politiques publiques rejoignent toujours le projet d’émancipation collective de la société tout entière qui se trouve au cœur de la normativité des sociétés contemporaines (et dont les sciences sociales sont une expression historique sur le plan intellectuel). Or celui-ci est, de part en part, un projet de renforcement de l’attitude de la distanciation qu’il n’est ni possible ni souhaitable de réduire à la seule critique.

 

  • 1. Cyril Lemieux, Le devoir et grâce, Paris, Economica, 2008 ; Bruno Karsenti et Cyril Lemieux, Socialisme et sociologie, Paris, Presses de l’EHESS, 2017 ; Dominique Linhardt, « "Sentinelles dans un monde autrement trop obscur" : sur la fonction politique des sciences sociales », Colloque Sciences sociales en danger ? Pratiques et savoirs de l’émancipation, École des hautes études en sciences sociales, juin 2022, hal-04366907. ; Cédric Moreau de Bellaing, Danny Trom (dir.), Sociologie politique de Norbert Elias, Raisons Pratiques vol. 30, Paris, Presses de l’EHESS, 2022.