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Parade du chef de l’Etat du Cameroun Paul Biya à l’ouverture de la Coupe d’Afrique des Naitons le 09 janvier 2022 (photo Happi Raphaël)
Parade du chef de l'Etat du Cameroun Paul Biya à l'ouverture de la Coupe d'Afrique des Naitons le 09 janvier 2022 (photo Happi Raphaël)
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Le Cameroun de Paul Biya : quarante ans de désillusions

Après quarante ans de désillusions, marquées par le déclassement d’une nation camerounaise pourtant riche en potentiel, le contexte actuel est favorable à un nouveau départ.

Cela fait quarante ans que Paul Biya dirige le Cameroun, ce pays d’Afrique centrale, peuplé de près de 30 millions d’habitants répartis sur une superficie d’un peu moins de 500 mille kilomètres carrés. Ces quarante dernières années ont été marquées par le déclassement d’une nation pourtant riche en potentiel : l’enlisement du conflit dans les régions anglophones ; la régression sociale du pays, illustrée notamment par l’appauvrissement de la population ; la dégradation de la situation économique ; l’ensauvagement autoritaire de l’appareil d’État, lequel a institutionnalisé la répression politique et les violations des droits et libertés fondamentales.

Le Cameroun s’est abonné aux derniers rangs de tous les classements mondiaux : qu’il s’agisse de l’indice de perception de lacorruption de Transparency International, du Doing Business de la Banque mondiale, de l’indice Mo Ibrahim de la gouvernance, ou encore des divers classements des meilleures universités et institutions de recherche en Afrique et dans le monde. L’État peine à honorer sa dette intérieure et pénalise ainsi les entreprises locales ; il ne fait pas confiance aux entrepreneurs locaux dans l’octroi de marchés publics d’importance. Selon l’opposant Maurice Kamto, « les désillusions des projetsstructurants, qui sont autant de grands échecs, là où l’on attendait les “grandes réalisations”, les “grandes réussites” et les “grandes opportunités” en vue d’une “émergence” fantasmée, ont achevé de dénuder un régime autiste, prédateur, vorace et sans boussole ».

Les Camerounais se désolent de la surévaluation des coûts des projets et le dépassement des délais dans la réalisation des infrastructures, voire l’abandon de certaines d’entre elles. Il suffit de citer le projet de barrage de Bini-Warak dans la partieseptentrionale du pays, dont les travaux sont bloqués depuis 2018 en raison de l’incapacité de l’État de verser les 6 millions de dollars de frais d’assurance sur l’emprunt obtenu auprès du bailleur chinois, le coût au kilomètre de route le plus cher au monde (10, 5 millions de dollars, contre environ 3 millions en moyenne) pour l’autoroute reliant Douala et Yaoundé, commencée en 2014 et dont l’achèvement est annoncé pour 2024, ainsi que la bretelle reliant Yaoundé à l’aéroport international de Nsimalen. En 2020, le pays a connu un ralentissement économique important, avec un taux de croissance de 2 % et un taux d’inflation de 3, 5 %.

Le Rapport sur l’indice de développement humain 2020 publié par le Programme des Nations unies pour le développement, qui analyse les données couvrant l’année 2019, donc avant l’apparition de la Covid-19, est révélateur à plusieurs égards. Il montre que le Cameroun est un pays profondément inégalitaire, largement au-dessus de la moyenne des pays à indices de développement humain comparables, tant à l’échelle mondiale qu’en Afrique subsaharienne. Le rapport fait état d’un indice de pauvreté multidimensionnelle catastrophique, avec 64, 6 % de la population vivant en situation de pauvreté multidimensionnelle ou considérées comme vulnérables à la pauvreté multidimensionnelle, la pauvreté se concentrant de plusen plus dans les régions de l’Extrême-Nord, du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. L’accès à l’eau potable reste partout incertain ; la disponibilité de l’électricité, intermittente ; les soins de santé hors de portée pour la grande majorité des villes comme des compagnes.

Le tableau économique et social ne cesse donc de s’assombrir, du fait des insuffisances des gouvernants d’un pays en proie à la guerre civile et menacé par le terrorisme. Pourtant, le Cameroun peut réduire la pauvreté, retrouver le chemin de la croissance et de la solidarité. Mais cela requiert des réformes, notamment des institutions et entreprises publiques, ce qui suppose une alternance démocratique. Malgré la répression du régime contre toute voix discordante et sa volonté du régime d’instaurer unesuccession dynastique, le contexte actuel est favorable à un nouveau départ, avec la synergie des dirigeants politiques, la société civile, les intellectuels et la diaspora.

Nourri de la circulation des idées entre différents pays, ce renouveau repose sur la volonté de vaincre les préjugés et le conformisme par l’esprit d’examen : ce n’est pas parce qu’une institution dure depuis plus de quarante ans qu’elle est bonne ! Comme l’explique Maurice Kamto, puisque le régime refuse le jeu démocratique, s’impose « l’impérieux et noble devoir de résistance à la spoliation perpétuelle de sa liberté et de son droit légitime au libre choix de ses dirigeants ». Un nouveau Cameroun est possible, le peuple devant se montrer indomptable pour imposer une véritable alternance démocratique.

Hippolyte Éric Djounguep

Spécialiste des études africaines, chercheur à l’Université du Québec (Trois-Rivières), il a notamment publié, avec Gertrude Nga Kala, Crise anglophone au Cameroun. Guerre sauvage ? (Generis, 2020).

Jean-Claude Felix-Tchicaya

Responsable des études africaines à l’Institut de prospective et de sécurité en Europe.