CC BY-SA 4.0 Gérald Garitan via Wikimedia
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Sortir des attitudes politiques figées

Le résultat des élections législatives de juin a produit une situation politique et institutionnelle inédite, dont les implications excèdent la question du choix d’un Premier ministre. Dans une tribune parue dans Le Monde le 18 juillet, le sociologue Cédric Moreau de Bellaing plaidait pour que soient reconnus l’unique mandat sorti des urnes, celui du front républicain, et l’urgence de mettre en place des politiques publiques susceptibles d’empêcher une future victoire du Rassemblement national. Quelques jours plus tard, dans Le Club de Médiapart, le politiste Arnault Skornicki et le juriste Lionel Zevounou lui répondaient que le front républicain ne fait pas une politique, et que l’union des forces de gauche autour d’un programme de rupture, quoiqu’incertaine et difficile, est la seule voie pour consolider la résistance de la société à l’extrême droite. Leur échange se poursuit dans Esprit. Cédric Moreau de Bellaing répond ici aux objections, et explicite ce que pourrait être la contribution des sciences sociales à la réflexion politique aujourd’hui.


Je veux en premier lieu remercier Arnault Skornicki et Lionel Zevounou pour leur lecture aussi attentive que franche et pour l’opportunité qu’ils m’offrent de pousser un cran plus loin l’argument que j’ai voulu condenser dans ce texte qui contient effectivement, comme mes collègues le relèvent, un certain nombre de manques (on verra plus tard s’il s’agit de « non-dits » comme ils choisissent de les nommer). Quelques-uns sont certes imputables au format relativement restreint des tribunes, mais cette remarque formelle ne suffit aucunement à répondre à l’ensemble des éléments avancés dans cette réponse à mon texte initial.

Je rejoins les auteurs sur deux points. Le premier tient à l’affirmation selon laquelle l’antifascisme ne saurait être strictement défensif et requiert l’élaboration d’un programme politique « positif » au sens où il ne saurait se réduire à une réaction contre l’extrême-droite. Je ne saurais être davantage d’accord avec cette assertion ; il ne me semble d’ailleurs pas avoir prétendu – ou laissé entendre – le contraire, mais il est certain qu’il vaut mieux le dire avec une plus grande clarté. Je réitère donc : le futur gouvernement, formé autour de la gauche puisque c’est elle qui est arrivé en tête, doit assumer une ligne politique certes dictée par la lutte contre l’extrême-droite mais qui prendrait la forme d’un programme volontariste appuyé sur les acquis des sciences sociales. C’est, à mon sens, sur ce dernier point que se construit le désaccord majeur entre mon texte et celui de mes collègues, j’y reviendrai.

Le deuxième point que je fais volontiers mien consiste à rappeler que le NFP ne se limite pas à une coalition partisane mais qu’il s’agit d’une mobilisation d’ampleur des forces progressistes, qu’elles soient partisanes, associatives, syndicales, citoyennes, artistiques ou culturelles et que la réussite du futur gouvernement passera nécessairement par un travail commun à l’ensemble de ces réseaux. J’irais même plus loin : pour comprendre comment a pu se construire en si peu de temps une telle victoire électorale contre l’extrême-droite, à rebours de la plupart des projections qui promettaient que le pays se livrerait sans détour au RN, il faut mesurer combien ce succès a été l’expression d’une tendance sociale largement diffuse au sein de la société française qui consiste à refuser, pour des raisons parfois très différentes, à ce que l’extrême-droite parvienne au pouvoir. On peut, de ce point de vue, faire aussi l’hypothèse que ces attitudes politiques réfractaires à l’extrême-droite ne sont pas seulement réactives et qu’elles sont porteuses d’attentes politiques alternatives (bien qu’elles ne soient pas communes). Mais cela suppose alors de ne pas les considérer comme exclusivement stratégiques, et de les recevoir comme étant potentiellement porteuses de normativités propres.

Le réalisme introuvable 

La formulation de ces deux considérations pointant les convergences entre nos diagnostics respectifs permet de commencer à dessiner les contours des points qui les opposent. Le premier tient à la question du réalisme qui parcourt de part en part le texte d’Arnault Skornicki et de Lionel Zevounou. Tous deux reconnaissent volontiers à ma tribune un certain réalisme, celui qui consiste à prendre acte du caractère tendanciellement ingouvernable de l’Assemblée nationale au regard de sa composition, situation originale qui commande nécessairement au moins une part de la conduite politique à tenir dans la formation du futur gouvernement et de son programme politique. Mais ils lui reprochent aussi, quasi-immédiatement, de ne pas être suffisamment réaliste, et donc de l’être mal. Je ne crois pas trahir la pensée des auteurs en indiquant que cette accusation se décline en deux points : le premier manque de réalisme tient au fait que je ne prendrais pas suffisamment au sérieux l’inclination pourtant manifeste (et j’en conviens parfaitement) des députés de l’ancienne majorité présidentielle vers la droite de l’échiquier politique, ce qui hypothèque nécessairement toute possibilité de gouvernement commun avec les forces du NFP. Cette naïveté tendrait alors à m’empêcher de mesurer qu’un rapprochement entre des éléments du NFP et les députés macronistes aboutirait « immanquablement » à ce que la gauche se trouve vassalisée par la droite macroniste. Le deuxième manque de réalisme dont je suis réputé faire preuve concerne cette fois la composition interne du NFP : je ne reconnaitrais pas suffisamment que LFI, malgré tout ce qu’on peut lui reprocher (et les auteurs semblent eux-mêmes rejoindre une part de ces critiques), est une partie intégrante du bloc de gauche et qu’au nom de la nécessaire unité des progressistes, il convient d’écarter toute hypothèse qui aurait pour effet d’éloigner LFI des autres partis du NFP, étant donné les lignes rouges que ses dirigeants n’ont de cesse de rappeler depuis le 7 juillet.

Il y a deux manières de répondre à ce premier ensemble de remarques. La première suppose de renverser l’argument et d’accuser à leur tour mes contradicteurs de manque de réalisme. Manque de réalisme, d’abord, au regard de la configuration politique actuelle qui ne laisse pas d’autre choix que de trouver un moyen de construire une majorité au-delà des frontières des trois blocs politiques. Dans mon texte initial, je prends pourtant soin d’écarter, dès les premières lignes, toutes les modalités de coalition qui supposeraient un rapprochement conjoncturel et hasardeux entre des groupes politiques antagonistes autour de textes, de compromis ou au nom d’une unité nationale au fondement impensé. Le chemin à suivre est effectivement une ligne de crête ; pourtant, l’alternative qui consiste à attendre qu’un gouvernement de gauche soit composé, que celui-ci tombe sur une motion de censure rapide pour qu’ensuite, les forces progressistes se réinstallent dans l’opposition et se mettent en ordre de bataille pour 2027, peut sembler nettement plus périlleuse puisqu’elle ne se donne aucun levier, au sein de l’action publique, pour lutter contre l’extrême-droite.

Dans cette droite ligne, il serait possible de soupçonner un autre manque de réalisme d’Arnault Skornicki et de Lionel Zevounou, cette fois au sujet des intentions de l’appareil dirigeant de LFI vis-à-vis de la situation politique. Les auteurs précisent certes qu’ils savent ce que les difficultés actuelles du NFP (on serait tenté d’ajouter, comme celle de l’ancienne Nupes) doivent à la stratégie de LFI ; mais il n’est pas certain qu’ils aient tiré toutes les conclusions d’un tel diagnostic. Un appel à plus de réalisme pourrait ainsi réclamer de prendre acte du fait qu'au moins une partie de la direction de LFI semble chercher à empêcher la constitution d’un gouvernement effectif de gauche, d’une part par crainte de son absorption par la droite macroniste si une telle alliance devait se mettre en place, d’autre part parce que son leader officieux espère toujours être en mesure de remporter la prochaine élection présidentielle et qu’il convient davantage, dans cette perspective, de se situer dans l’opposition que d’être au gouvernement. L’appareil dirigeant de LFI a d’ores et déjà décidé de ne pas gouverner, et la menace – pourtant mathématiquement improbable – de l’engagement d’une procédure de destitution en constitue la preuve la plus récente (et que l’on pourrait multiplier à loisir). À ce titre, une attitude réaliste pour la gauche pourrait aussi consister à considérer que LFI - ou tout du moins un certain nombre de ses dirigeants - joue parfois contre son propre camp.

Un surcroît de réflexivité

Mais ce retournement de l’accusation de manque de réalisme serait en réalité tout à fait insatisfaisant et ce pour une raison simple : ma tribune visait très précisément à sortir de la mécanique du réalisme, de l’évaluation des intérêts bien compris et de la course aux certitudes politiques. De ce point de vue, ce qui ne se trouve pas dans mon texte ne relève de la catégorie des non-dits mais plutôt de celle des écueils à éviter. Ainsi, il ne s’agit pas de suggérer subrepticement d’écarter LFI du NFP au profit d’une tentative d’alliance avec le bloc de droite macroniste mais d’envisager les modalités proprement politiques qui permettraient que l’on s’extraie collectivement de l’alternative « appliquer tout le programme, rien que le programme » vs « construire des majorités de circonstances et de compromis ». Or leur identification suppose, comme Arnault Skornicki et Lionel Zevounou le souhaitent aussi, de donner un contenu positif à un programme d’action publique en l’indexant sur la nécessaire et urgente lutte contre l’extrême-droite. À ce titre, la tribune assume une visée performative consistant à responsabiliser les groupes politiques qui, d’une manière ou d’une autre, à un degré ou à un autre, avec plus ou moins de conviction, ont appelé à voter contre le RN. De ce point de vue, elle plaide pour la suspension des considérations strictement stratégistes en prenant au sérieux la possibilité que les enjeux politiques actuels soient l’occasion d’un surcroît de réflexivité chez les uns et les autres. Non pas en raison de leur bonne volonté mais parce que la situation politique requiert un effort collectif pour se hisser au niveau des exigences de notre temps. Mais il faut, pour cela, rompre avec la grammaire du réalisme et des intérêts des uns et des autres pour se figurer en quoi l’intersection devant laquelle nous nous trouvons collectivement peut être investie d’une manière moins politicienne et plus politique.

Par politique des sciences sociales, il faut entendre le type particulier d’effort de distanciation que nos disciplines encouragent dans la compréhension des problèmes sociaux auxquels nous sommes exposés.

Pour cela, une politique des sciences sociales se trouve requise. Il s’agit là du deuxième désaccord de fond que je pense avoir avec Arnault Skornicki et Lionel Zevounou ; et il est d’autant plus important que la défense de cette politique des sciences sociales est en réalité le point central de ma tribune. Si les deux auteurs prennent soin dès les premières lignes de manifester leur accord avec la nécessité de comprendre, grâce aux sciences sociales, les racines du vote en faveur de l’extrême-droite, ils ne semblent pas tirer toutes les conséquences de ce que cela impliquerait, en premier desquelles figurent l’idée que les sciences sociales peuvent et doivent orienter la future feuille de route du gouvernement à venir. Ici, une précision s’impose, car trop de contresens pourraient découler d’une telle affirmation. Il ne s’agit pas de plaider pour l’élaboration d’une politique qui serait dictée par une série de lois sociologiques isolées par les sciences sociales, dans la lignée des nombreux projets positivistes qui ont imaginé comment on pourrait arrimer en position seconde la politique à la science. Par politique des sciences sociales, il faut plutôt entendre le type particulier d’effort de distanciation que nos disciplines encouragent dans la compréhension des problèmes sociaux auxquels nous sommes exposés – qui ne sont pas définis par les sciences sociales elles-mêmes mais qui émergent d’un certain état de l’organisation sociale – et qui oriente dans une certaine direction l’attitude politique requise vis-à-vis de ces problèmes communs. Les manières par lesquelles les sciences sociales en viennent à éclairer les phénomènes sociaux devraient être aujourd’hui au cœur du travail d’élaboration, par les acteurs du monde politique eux-mêmes (et dont il est tout à fait possible d’avoir une conception extensive, comme mentionné plus haut), d’un programme d’intervention et de régulation de la société, parce que ce sont ces sciences sociales qui, lorsqu’elles sont bien faites, parviennent à atteindre un niveau proprement politique de distanciation et de compréhension de l’organisation sociales. Pour le dire d’une formule, les sciences sociales ne disent pas nécessairement ce qu’il convient de faire à propos des problèmes sociaux, mais elles indiquent comment il faut les comprendre pour être en mesure de contribuer à leur réduction. Il s’agit bien là d’un programme politique.

Or cette politique des sciences sociales s’articule bien mal à une conception tendanciellement pétrifiante des rapports sociaux et politiques justifiée par le réalisme et la nécessité de préserver, à tout crin, certaines certitudes politico-stratégiques. Au contraire, elle apparaît comme une issue à ce que Karl Mannheim appelait en son temps le problème du figeage des attitudes politiques qu’il entendait combattre en encourageant, en tant que sociologue, les tendances à la distanciation déjà présentes dans la société. Transportée aujourd’hui, une telle nécessité commande de prendre acte du désajustement – partiel – des programmes progressistes à propos de l’urgence de la situation politique et de proposer des chemins possibles pour réduire cet écart en contribue à rendre, en quelque sorte, la politique de la gauche et des écologistes toujours plus réflexive. Telle est la politique des sciences sociales qui pourrait être un point de ralliement de tous ces praticiens, plutôt qu’une source de désaccords.