Le silence de l’explosion. À propos de Good Kill (2014) d’Andrew Niccol
L'omniprésence des drones dans la guerre moderne représente un changement radical sur le plan éthique. Comment penser la responsabilité quand l'usage des armes désengage les personnes chargées de les manier ? Le film d'Andrew Niccol montre que la crise morale qui en résulte a des implications multiples.
La guerre des drones a fait son apparition dans l’histoire moderne de la guerre dans les années 2000, quand il s’est agi de trouver une réponse aux attaques du 11 septembre 2001 aux États-Unis. Un article du magazine d’investigation The Intercept du 19 octobre 2015 a rappelé le contexte de la mise en place de cette réponse et de l’ampleur qu’elle a progressivement prise dans les campagnes militaires américaines, plus particulièrement après l’élection de Barack Obama. De nombreux débats ont surgi sur l’usage militaire de ces étranges avions sans pilote qui tuent à distance avec une efficacité aussi redoutable que l’information sur la cible peut être imprécise1.
Le film d’Andrew Niccol, Good Kill (2014), aborde cette question. Ce qui frappe immédiatement, dès les premières images du film, c’est que, à grande distance et vues à travers les caméras vidéo qui transmettent les images par satellite, les explosions au sol issues des tirs de missiles tirés des drones sont, pour ceux qui les regardent du poste de commande très loin au Nevada, sans bruit : silencieuses. Ce silence de l’explosion est l’une des impressions les plus étranges et les plus fortes que produit la vision de ce film lorsqu’on le découvre. Quelque chose d’irréel dans la mort à distance. La mort sans bruit.
La guerre des drones : un problème d’éthique militaire
Il est d’usage dans l’éthique militaire de distinguer entre droit à la guerre (Jus ad bellum) et droit dans la guerre (Jus in bello). Par exemple, un film qui illustre la notion d’ad bellum est le film Green Zone (2010) de Paul Greengrass. Avec Good Kill et l’usage des drones, on est dans l’in bello. A-t-on le droit d’utiliser de tels armes (les drones) qui tuent sans que celui qui les manipule courre le moindre danger, et sans être certain — puisque l’on utilise des traces comportementales obtenues par surveillance électronique qui remplacent le renseignement humain sur le terrain — que ceux que l’on tue ne sont pas simplement ces civils pris par erreur pour des combattants ? De plus, comme dans le film de Steven Spielberg tiré de la nouvelle du — une fois de plus — visionnaire Philip Dick, Minority Report (2002), on décide de supprimer les terroristes potentiels avant qu’ils ne passent à l’acte.
L’action du film se passe en 2010, l’année du pic de l’utilisation des drones de guerre par les États-Unis. L’occasion pour Andrew Niccol de dénoncer les ambiguïtés du programme de la guerre secrète. Il s’en explique dans une interview donnée à l’Obs (26 avril 2015) :
« Cette guerre [avec des drones] est une usine à terroristes. À chaque innocent qu’elle tue, l’armée américaine crée dix nouveaux terroristes. » [Puis, lorsqu’on découvre au cours du film que la CIA prend le contrôle des opérations militaires] « Comme on le voit dans mon film, l’armée américaine a délibérément bombardé un enterrement. La CIA ne fait plus dans l’espionnage mais dans l’assassinat. Depuis le 11 septembre et la guerre contre le terrorisme, tout lui est permis. »
Face à ces opérations d’un genre militaire nouveau, le film montre comment les pilotes de l’United States Air Force sont, pour certains d’entre eux, pris dans un conflit moral entre l’exécution des ordres et l’exécution des personnes à distance (ici, à plus de 10 000 km des États-Unis, en Afghanistan). De nombreuses scènes du film illustrent ce conflit moral, qui conduira l’un des personnages, le caporal Vera Suarez (Zoë Kravitz) à démissionner de l’Air Force.
La crise professionnelle : un problème d’éthique conjugale
Mais ce qui est peu commenté par la critique, c’est qu’Andrew Niccol ne se limite pas à une considération dénonciatrice sur la guerre des drones et à la crise morale qu’elle induit chez les pilotes reconvertis en joueurs de « joysticks » mortels. Il insère dans son récit une autre crise morale, celle d’un couple pris dans l’impasse que représente pour l’homme l’incapacité à trouver un sens à son existence professionnelle, une existence vide de sens qui le détruit progressivement avant de détruire son couple. Comme si la crise morale professionnelle conduisait à la crise morale conjugale.
L’homme est un pilote de chasse, le major Thomas Egan (Ethan Hawke), confiné (on ne saura pas pourquoi) au rôle d’opérateur de drone sur la base de Creech Air Force à Cactus Springs dans le Nevada, à 70 km de Las Vegas2. Le pilote de chasse est devenu un pilote de drones. S’établit alors un contraste ou une analogie entre la ville des jeux virtuels et les consoles de jeux mortels qu’utilisent les « pilotes » de drones à Creech Air Force en actionnant leur « joystick » qui commande le lancement du missile dont est armé le drone ; entre l’aspect léché des zones résidentielles américaines autour de Las Vegas (la villa de Thomas Egan et sa pelouse verte impeccablement entretenue) et des zones urbaines en Afghanistan.
Plus que dans beaucoup d’autres métiers ou activités professionnelles, la vocation est, pour un pilote de chasse, l’élément central du choix de vie. Voler est, pour un pilote, sa vie même. Que l’on pense aux pages écrites par Saint-Exupéry ou Jules Roy, ou à l’extraordinaire Mermoz de Joseph Kessel, et l’on se rendra compte à quel point la sensation du vol est vitale pour qui a la vocation de pilote de chasse. Des films comme Top Gun (1986) ou Les chevaliers du ciel (2005) le montrent excellemment. Pour saisir l’enjeu du vol pour un pilote, rien de mieux que la manière dont Jules Roy évoque son premier vol en avion :
« Le premier émerveillement de ma vie fut quand je décollai, seul à bord, aux commandes d’un Morane 315 dans la région de Bourges où était notre école de pilotage, et que les prairies, les rivières, les bois et les villages s’échappèrent de moi sous mes ailes. Ainsi je me libérai de ce qui me retenait à la surface des jours. Mais lorsque, plus tard, je pus percer la couche des nuages qui nous recouvrent et que je vis leur envers, cette mer immense et merveilleuse où je voguais, de cime en cime, de plaine en plaine, de château en château, de vallée en vallée parmi des écroulements de neige, ah ! je sentis que je n’appartenais plus aux apparences d’où je m’étais arraché, et qu’à tout jamais je voudrais devenir un enfant de lumière en quête de vérité et d’absolu. Là, en plein ciel, à la merci de tout ce qui peut atteindre les oiseaux migrateurs et les aventuriers de l’espace, si minuscule que fut encore le mien quand je le compare à celui des cosmonautes, c’était l’éblouissement des premiers mondes. »
Or son affectation comme opérateur de drones plaque Thomas Egan au sol entre les quatre murs de la boite métallique sans fenêtre qui sert de poste de commandement des drones militaires. À l’image des explosions silencieuses qu’il observe de son écran d’ordinateur, il en meurt progressivement. En silence. Seule une bouteille de vodka achetée régulièrement et régulièrement vidée témoigne du drame intérieur qui se joue dans la villa parfaite du couple parfait (le barbecue avec les autres couples voisins).
Dans une des scènes de ménage qui voient le couple se défaire sous l’emprise d’un malaise grandissant, évoquant les débuts de leur mariage, Egan dit à sa femme Molly (January Jones) en parlant de l’homme qu’il était alors : « à cette époque, je te rendais heureuse. Mais je ne suis plus cet homme-là si je ne fais pas mon métier – et c’est pilote mon métier. Et je ne peux plus voler ». On apprend aussi au cours du film que, avant qu’elle ne devienne sa femme, il avait emmené Molly dans un F-16 pour lui faire découvrir le plaisir et l’éblouissement du vol.
La mort du couple : la conséquence des manquements éthiques
Si sa femme se rend compte du malaise conjugal, elle ne parvient pas à saisir la profondeur de la crise morale qui taraude son mari : « qu’est-ce qui te manque vraiment ? Le combat ? Frappe-moi ! », lui demande-t-elle en colère. Elle assiste à son extinction progressive sans la comprendre et les tentatives d’explication finissent en conflit, puisque colère et tristesse sont les deux versants symétriques d’un même mal. Tandis que l’autre femme du film, le copilote de Thomas Egan dans les boîtes métalliques où l’on conduit les drones, saisit, quant à elle, le désarroi d’Egan. Elle lui demande « à quel point ça vous manque, de voler ? » pour lui répondre « moi aussi j’ai l’impression de mourir d’ennui ».
Le canal de transmission de la crise conjugale, ce sont les bien nommés drones, terme qui désigne en zoologie le faux-bourdon. Tels les faux bourdons, les drones sont de faux avions de chasse, et leurs pilotes de faux pilotes de chasse. Ainsi Egan dira à sa femme : « je ne sais pas comment ça s’appelle, ce que je fais, mais ce n’est pas cela, voler ».
Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote associe le bonheur à l’idée, pour chacun, de remplir la fonction naturelle qui lui est propre : accomplir sa vocation. Cet accomplissement s’accompagne alors de plaisir :
« Ceux qui trouvent du plaisir à s’exercer à la géométrie deviennent meilleurs géomètres, et il en va de même de ceux qui aiment la musique, l’architecture et les autres arts : ceux-là progressent dans l’ouvrage qui leur est propre qui éprouvent du plaisir à l’exécuter. »
Tous les travaux de sciences humaines et de management des ressources humaines des entreprises sur l’épanouissement professionnel à son bureau reprennent peu ou prou cette idée. Le métier de pilote de chasse ne fait qu’exacerber cette nécessité vitale qu’a chacun de trouver sa place professionnelle, faute de quoi il se fatigue d’abord — ce thème de la fatigue au travail a fait l’objet de très nombreuses études —, puis dépérit ensuite. Une scène du film montre Thomas rêvant dans sa voiture d’un vol d’un F-16 au-dessus du désert, avant de réveiller devant le parking des F-16 sur la base aéronautique transformée en plateforme de jeu vidéo.
On a pu dire que les drones étaient un outil dans la guerre contre le terrorisme. Ce que montre le film Good Kill avec la trouvaille narrative de l’insertion de l’histoire du couple dans l’histoire de la guerre secrète, c’est que, a minima, l’outil n’est pas éthiquement neutre. Un drone n’est pas un marteau ni une bombe : avec un marteau ou une bombe, c’est l’usage qu’on en fait (ou non) qui en détermine la qualification morale. Avec un drone, c’est différent. En empoignant les manettes de commande, c’est un peu comme si l’on enfilait un gant de jeu vidéo : on est embarqué dans le jeu sans être vraiment libre d’agir autrement que selon le programme du drone. La technologie contient une morale embarquée.
À la fin du film, Thomas Egan cherche à détourner le drone de son usage en l’utilisant pour tuer un Afghan qui bat sa femme avant de la violer. Mais voilà : un outil contre-nature — ce que traduit l’explosion silencieuse (contre-nature, car une explosion est toujours bruyante dans l’air) — produit un usage contre-nature, qui entraînera des effets inattendus et non-souhaités. Le drone est mortel, mais se retourne contre son utilisateur. Comme si utiliser un faux bourdon (un faux avion, un faux pilote) transformait son utilisateur en faux être humain, un être humain déshumanisé. Voulant éviter les dommages corporels des soldats exposés sur le champ de bataille, ce qui est l’argument classique de l’usage des drones, on ne parvient pas à éviter les dommages psychologiques. Comme si la violence de la guerre se transférait mais ne disparaissait pas. Le mal moral s’est simplement déplacé, du politique au conjugal, et la violence tue toujours. Mais ici, à l’issue d’une chaîne de transmission qui se veut aseptisée par les écrans et l’électronique, la violence atteint le couple.
Et à la fin du film, le couple explose. En silence.
- 1. Sur ces questions, voir par exemple Grégoire Chamayou, Théorie du drone, Paris, La Fabrique, 2013.
- 2. Sur les bases américaines du désert de Las Vegas, voir par exemple la série Untitled (Reaper Drone, 2010) de l’artiste photographe Trevor Paglen, et l’ouvrage de Trevor Paglen et Rebecca Solnit (dir.), Invisible : Covert Operations and Classified Landscapes, New York, Aperture, 2010.