L’Allemagne sur la ligne de crête
Prise en tenaille entre multiculturalisme heureux, retour de l’antisémitisme et raison d’État, l’Allemagne avance sur une ligne de crête. Sur fond de récession économique, le pays s’achemine vers l’immigration choisie, tandis que l’Alternative pour l’Allemagne (AfD) se radicalise. À la veille des élections européennes, nous serions bien avisés de ne pas démembrer le couple fondateur du projet européen.
Prise en tenaille entre multiculturalisme heureux, antisémitisme et raison d’État, l’Allemagne marche sur une ligne de crête. Sur fond de récession économique, l’Allemagne s’achemine vers l’immigration choisie, tandis que l’Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AfD) se radicalise avec son plan de « remigration ». À la veille des élections européennes et alors que nous venons de célébrer le 61e anniversaire du traité de l’Élysée (1963), nous serions bien avisés de ne pas démembrer le couple fondateur du projet européen.
L’impératif catégorique
Au moment opportun, le discours du ministre de l’Économie et Vice-Chancelier Robert Habeck du 2 novembre 2023 a frappé les esprits par sa clarté et sa fermeté. Au lieu du grandiloquent discours à la nation – format télévisuel réservé aux vœux du Nouvel An et à quelques situations exceptionnelles en Allemagne –, il a choisi de s’exprimer sur X (Twitter), incluant ainsi un public jeune. La vidéo de presque dix minutes, en portrait rapproché, avec un format rectangulaire, autorise une proximité et une intimité certaines. Il a puisé la force émotionnelle de son discours dans un récit personnel, familial et collectif.
Au lendemain de l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, la percée spectaculaire du parti d’extrême droite AfD lors des élections régionales en Hesse et en Bavière en a fait un parti d’envergure nationale. Quelques jours plus tard, la remise d’un prix littéraire à la Foire du livre de Francfort à l’autrice palestinienne Adania Shibli est reportée, conduisant plusieurs maisons d’édition de pays musulmans à annuler leur participation. Enfin, le philosophe slovène Slavoj Žižek provoque le scandale à l’ouverture de la Foire en relativisant la mort des otages israéliens, allant jusqu’à citer l’officier SS Reinhard Heydrich ; la salle s’est vidée en signe de protestation. Slavoj Žižek a justifié sa position ainsi : « Les Allemands tentent de se décharger de leur culpabilité [envers les juifs] en approuvant les injustices commises par Israël contre un autre groupe [le peuple palestinien] ! L’obsession allemande d’être du bon côté de l’histoire a un côté sombre1. »Slavoj Žižek s’est enlisé dans de dangereux parallèles entre sionisme et antisémitisme, assumant ses références au néonazi norvégien Breivik et à l’évangéliste américain d’extrême droite John Hagee, se disqualifiant auprès de l’opinion publique allemande. Sans doute, pour une société largement mondialisée et multiculturelle, dans laquelle les témoins de la Shoah ont disparu, la question de la transmission et du travail de mémoire se pose de manière plus épineuse que jamais.
Enfin, les actes antisémites, déjà en progression depuis 2022, se sont multiplié de manière alarmante. Le 19 octobre, une synagogue berlinoise est incendiée. Pour le Comité central des juifs, cette action criminelle est « la suite logique de la glorification de la terreur du Hamas dans les rues allemandes ». Le ministre de la Justice Marco Buschmann a réagi avec fermeté : « La communauté juive est chez elle en Allemagne, ceux qui ne le supportent pas n’ont rien à faire ici. »
C’est donc dans cette période de flottement moral et spirituel que le Vice-Chancelier Habeck rappelle les fondamentaux : la responsabilité historique de l’Allemagne dans la Shoah fait que la sécurité d’Israël et la protection de la communauté juive sur le sol allemand sont une « raison d’État », reprenant une notion employée par Angela Merkel en 2008. La presse allemande a souligné que le caractère solennel de la formulation, qui résulte de l’allusion à la Loi fondamentale, ne saurait cacher que, d’un point de vue juridique, « c’est une opinion de politique étrangère, une doctrine, ni plus ni moins2 ».
La condamnation catégorique de toute manifestation d’antisémitisme, sous quelque forme que ce soit, vise à rassurer la communauté juive et à mettre en garde la population musulmane : « Les musulmans qui vivent ici ont droit à une protection contre la violence d’extrême droite – à juste titre. Lorsqu’ils sont attaqués, ce droit doit être respecté – à juste titre. L’État allemand exige d’eux qu’ils fassent de même lorsque les Juifs sont attaqués. Ils doivent clairement se distancer de l’antisémitisme afin de ne pas saper leur propre exigence de tolérance. En Allemagne, il n’y a pas de place pour l’intolérance religieuse. Celles et ceux qui vivent ici respectent les règles de notre pays. Et celles et ceux qui viennent ici doivent savoir qu’il en est ainsi et que ces règles sont appliquées. Notre Constitution protège et confère des droits, mais elle impose également des devoirs que toutes et tous doivent remplir. Ces droits et ces devoirs sont indissociables. La tolérance ne peut ici supporter l’intolérance. C’est l’essence même de notre coexistence en République fédérale d’Allemagne. » L’impératif catégorique est non négociable.
Après les attentats du Hamas, trois mille manifestants de groupes islamistes avaient défilé, hommes et femmes séparés, réclamant un califat mondial. Le Parti de la libération (Hizb ut-Tahrir), né à Jérusalem d’une scission des Frères musulmans et interdit en Allemagne, arborait des bannières sur lesquelles était inscrite la chahada, profession de foi islamique, et le triptyque provocateur « Une oumma, une unité, une solution : le Califat ». En Allemagne, la référence au slogan nazi « Un peuple, un État, un guide » est transparente. Une enquête pénale a été ouverte pour sédition et appel à la haine. Condamnant les manifestations islamistes dans son discours, le Vice-Chancelier Habeck demande aux associations musulmanes, mais aussi à tous les musulmans, de se distancer clairement de l’islamisme : « Alors que la solidarité est forte en cas d’attaques racistes par exemple, la solidarité envers Israël peut vite s’avérer fragile. On met en avant le fait que le contexte serait difficile. Mais contextualiser ne doit pas conduire à relativiser. Nous faisons souvent preuve de beaucoup trop d’indignation dans notre culture du débat. Mais là, notre indignation ne sera jamais suffisante. La confusion doit maintenant faire place à la clarté. Et être clair, c’est aussi dire que l’antisémitisme ne peut être toléré, sous quelque forme que ce soit. » Robert Habeck évite soigneusement tout parallèle entre antisémitisme et islamophobie, à rebours de son propre parti, die Grünen (Les Verts). Pointant l’antisémitisme politique de gauche, il ne craint pas la controverse et félicite la branche allemande de Fridays for future de s’être distancée de Greta Thunberg : « L’anticolonialisme ne doit pas conduire à l’antisémitisme. » Enfin, il dénonce la stratégie de retenue de l’extrême droite « pour des raisons purement tactiques, afin de mobiliser contre les musulmans » et condamne les propos de l’ancien dirigeant de l’AfD Alexander Gauland : « Relativiser la Seconde Guerre mondiale et le régime nazi en les qualifiant de “chiures de mouches” n’est pas seulement une relativisation de l’Holocauste, c’est une gifle au visage des victimes et des survivants ».
Dans son discours, Robert Habeck fait preuve d’équilibre et de discernement en déclarant que l’État allemand reconnaît la souffrance des civils dans la bande de Gaza et le droit légitime des Palestiniens à un État, sans que ces derniers soient associés aux actes terroristes du Hamas. De même, il rejette l’indistinction entre critique de la politique israélienne et antisémitisme : « La critique d’Israël est bien sûr autorisée. Et il n’est pas interdit de défendre les droits des Palestiniens et leur droit à un État propre. Bien sûr, Israël doit respecter le droit international et les normes internationales. Mais la différence est la suivante : qui formulerait de telles attentes à l’égard du Hamas ? »
Récession économique
Depuis plusieurs mois, les sondages ne sont pas favorables aux partis de la coalition tricolore (Parti libéral démocrate, Parti social-démocrate, Les Verts). La guerre en Ukraine a notamment mis la politique énergétique des Verts à rude épreuve. Très dépendante de la Russie pour son approvisionnement en hydrocarbures, l’Allemagne a signé en 2022 un accord d’approvisionnement de quinze ans en gaz naturel liquéfié avec le Qatar. Ce contrat, considéré comme un financement indirect du Hamas, a été dénoncé par le parti libéral, qui en a demandé la résiliation. Arguant qu’il ne fallait négliger aucun canal diplomatique, le chancelier Scholz a reçu l’émir du Qatar une semaine après l’attaque terroriste du Hamas.
La France, considérant qu’elle n’avait pas à payer les mauvais choix stratégiques de l’Allemagne (Robert Habeck, qui est aussi ministre de l’Économie et de la Protection climatique, a décidé de fermer les dernières centrales nucléaires allemandes en avril 2023), a souhaité prolonger la durée de vie de son réseau nucléaire grâce aux financements européens. Les Allemands ont craint un avantage concurrentiel pour les producteurs français mais, en octobre 2023, un accord sur la réforme du marché de l’électricité est enfin signé. Par ailleurs, après des mois de controverses, le Parlement allemand a adopté, en septembre 2023, une loi sur les économies d’énergie dans les bâtiments. Cette mesure a été mal accueillie par la population, s’inquiétant des compensations des inégalités sociales. Aux élections d’octobre en Hesse et en Bavière, l’AfD a ainsi profité du malaise de la coalition en se positionnant contre la transition énergétique ; les Verts sont sa cible privilégiée.
Confrontée à des prix de l’énergie élevés face à ses concurrents internationaux, l’industrie allemande produit moins et exporte moins. Avant la guerre en Ukraine, le leader mondial de la chimie BASF, particulièrement énergivore, bénéficiait de prix attractifs chez Gazprom, dont il était le partenaire technologique (BASF a contribué à la construction de plusieurs gazoducs entre la Russie et l’Allemagne, dont le controversé Nord Stream 2).
Aujourd’hui, les exportations allemandes, vers la Chine et les États-Unis notamment, reculent. L’Allemagne a trop misé sur l’énergie russe bon marché et la vigueur du marché chinois. La consommation des ménages est confrontée à l’inflation : 5, 9% en moyenne en 2023 (contre 4, 9% en France). L’Allemagne a connu en 2022 une inflation de 6, 9% (5, 2% en France), du jamais vu depuis la réunification allemande en 1990. Pour 2024, la Banque fédérale allemande s’attend à une inflation de 2, 7% et le ministère allemand de l’Économie prévoit une reprise faible, avec une croissance de 1, 3% du PIB. En France, la Banque de France prévoit 2, 5% d’inflation pour 2024 et 1% de croissance de PIB. Avec un PIB en recul de 0, 3% en 2023, l’Allemagne a officiellement basculé dans la récession. « La France, l’Allemagne en mieux3 », titrait récemment le Spiegel.
Par ailleurs, depuis novembre 2023, le gouvernement allemand fait face à une crise du frein à la dette. La Cour constitutionnelle allemande a plongé la coalition au pouvoir dans une crise politique en déclarant illégaux dans le budget 60 milliards d’euros de crédits, provenant de la pandémie et qui n’avaient pas été utilisés, que le gouvernement voulait investir dans la transition écologique. Le frein à l’endettement est, en Allemagne, un principe d’orthodoxie budgétaire inscrit dans la Constitution. Ce mécanisme, que les Allemands s’imposèrent en 2009, interdit au gouvernement d’emprunter plus de 0, 35% de son PIB chaque année afin de limiter le poids de la dette. Maintenu pour le budget 2024, il n’est pas sans répercussions sur la récente levée de boucliers des agriculteurs. Le gouvernement a en effet dû maintenir les avantages fiscaux sur le gazole non routier et les machines agricoles.
Vers une politique d’immigration choisie
Un autre facteur pèse sur la compétitivité allemande : pour faire face à sa pénurie de main-d’œuvre dans les métiers en tension (médico-social, éducateurs de jeunes enfants, restauration, artisanat et informatique), le pays a besoin de 400 000 travailleurs qualifiés chaque année. Or, si l’on en croit le sondage du Bildzeitung de novembre 2023, 61% des Allemands seraient défavorables à une immigration musulmane. Le gouvernement a entendu ses citoyens et répondu par un projet de loi qui vise à réduire significativement les flux migratoires. Les mesures prises doivent faciliter et accélérer le renvoi des réfugiés et demandeurs d’asile sans droit de séjour. Les dossiers seront traités en trois à six mois. Les demandeurs d’asile ne percevront l’aide sociale qu’après trente-six mois, et non plus après dix-huit mois de résidence. L’État fédéral et les Länder introduiront des cartes de paiement permettant d’acheter des biens de consommation courante sans argent liquide, pour éviter que les demandeurs d’asile ne renvoient cet argent dans leur pays d’origine4. L’un des plus grands obstacles à l’expulsion de demandeurs d’asile étant le refus de nombreux pays d’origine de reprendre leurs ressortissants, l’Allemagne entend conclure des accords migratoires avec ces pays. Les offres d’immigration légale de main-d’œuvre et de spécialistes doivent constituer une incitation. Le pays entend se positionner comme un pays d’immigration attractif, mais en fonction de ses besoins économiques. L’Allemagne s’achemine clairement vers une immigration choisie, en adéquation avec les besoins à la fois démographiques et économiques du pays.
Les manifestations islamistes ont instauré dans la société allemande un malaise que l’AfD a su capitaliser. Le 13 janvier 2024, le média d’investigation indépendant Corretiv a dévoilé un projet de re-migration visant à expulser d’Allemagne jusqu’à deux millions de demandeurs d’asile, d’étrangers avec titres de séjour, mais aussi d’Allemands d’origine étrangère « non assimilés », en cas de victoire de l’AfD. Ce projet est issu d’une réunion secrète qui s’est tenue à Potsdam. Faut-il voir dans le format et la proximité géographique une réminiscence à la conférence secrète de Wannsee (1941), qui acta la déportation systématique et le génocide des Juifs d’Europe ? Elle rassembla les cadres de l’AfD, des néo-nazis, comme le chef de file du mouvement identitaire Martin Sellner, mais aussi deux représentants du Parti démocrate-chrétien (CDU), des dentistes, des chirurgiens et des chefs d’entreprises souvent multimillionnaires. Comme pour une soirée de financement de campagne, les droits d’entrée à cette rencontre s’élevaient à 5000 euros.
Cette révélation, très inconfortable pour une AfD galvanisée depuis les élections régionales d’octobre, a déclenché dans toutes les villes allemandes de gigantesques manifestations les 20 et 21 janvier et a relancé le débat sur l’interdiction du parti pour anti-constitutionnalité. Marine Le Pen, Viktor Orbán et Giorgia Meloni, percevant le danger pour leur propre formation, s’en sont habilement distancé, remettant en cause leur partenariat avec l’AfD au sein du groupe Identité et démocratie au Parlement européen.
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L’Allemagne est sur une ligne de crête : le multiculturalisme heureux doit résister à une ethnicisation de la société si elle ne veut pas transiger sur la raison d’État. Pour comprendre les mécanismes à l’œuvre dans la résurgence de l’antisémitisme en Allemagne et en dénoncer l’imposture, il faut déconstruire les dangereux parallèles entre sionisme et antisémitisme, analyser la raison d’État allemande et comprendre sur quelle ligne de crête est désormais engagée l’aspiration allemande au multiculturalisme heureux. Dans ce contexte, on ne peut que déplorer le constant recul de l’enseignement de l’histoire, de la culture et de la langue allemandes en France. À cinq mois des élections européennes, l’idée européenne n’a jamais été aussi fragilisée. La récente vague de fermeture des Instituts Goethe en France, en Italie et aux Pays-Bas, ne pouvait plus mal tomber : « Les peuples aussi peuvent faire preuve de résilience. Après la rupture civilisationnelle de la Shoah et l’hécatombe de la Seconde Guerre mondiale, nous avons voulu l’Union européenne. Elle a commencé avec l’amitié franco-allemande : les échanges culturels, les rencontres de jeunes et les jumelages de villes constituent le fondement de ce travail de réconciliation, unique au monde, entre deux pays autrefois ennemis héréditaires5. » Le 22 janvier, pour le 61e anniversaire du traité de l’Élysée, afin de rendre hommage à Wolfgang Schäuble, rappelant le célèbre discours en allemand de Charles de Gaulle à Ludwigsburg du 9 septembre 1962, Emmanuel Macron fit, lui aussi, son discours en allemand au Bundestag et suscita l’enthousiasme de la presse. Son message : la solidité du pilier franco-allemand déterminera la suite de la construction européenne ; Français et Allemands ont besoin de parler la langue de l’autre pour réussir ensemble6.
- 1. Slavoj Žižek, „Wir müssen den Kontext des Bösen verstehen“, Der Freitag, 2 novembre 2023.
- 2. Ronen Steinke, „Was heißt hier Staatsräson?“, Süddeutsche Zeitung, 15 novembre 2023.
- 3. Michael Sauga, „Frankreich. Das bessere Deutschland“, Der Spiegel, 5 septembre 2023.
- 4. En Allemagne, depuis le 1er janvier 2023, les non-ressortissants de l’Union européenne qui font une demande de visa étudiant doivent verser sur un compte bloqué une somme minimale censée couvrir leurs besoins, d’un montant de 11 208€ par an, dont ils ne sont pas autorisés de retirer plus de 934€ par mois.
- 5. Nils Minkmar, „Wie man Europa zersägt“ (« Comment on démembre l’Europe »), Süddeutsche Zeitung, 18 novembre 2023.
- 6. « Relations entre la France et l’Allemagne : “Le traité d’Aix-la-Chapelle risque d’être dépassé par l’évolution de la politique mondiale” », Le Monde, 22 janvier 2024.