Les contemplations de Pierre Duval. Promenade philosophique et L’idiot. Dialogues philosophiques et politiques de Philippe Mengue


Les deux livres de Philippe Mengue n’engagent, sous leur allure de récit tranquille, rien moins qu’une réflexion critique d’ensemble sur nos vies présentes et l’état de la civilisation. Les deux romans sont profondément liés. L’auteur revendique pour eux la qualité de « roman philosophique », genre littéraire du xviiie siècle qu’il tente de revivifier. À travers un récit de vie aux multiples épisodes et les notes extraites du journal intellectuel de chacun des deux protagonistes, l’auteur explore un sentiment devenu prépondérant dans nos démocraties contemporaines : l’errance, le désarroi, la désespérance. Mais sa lucidité est suffisante pour ne pas sombrer dans les discours du déclin et de la catastrophe.

Les principaux événements se déroulent dans le Luberon. Les héros, d’origine urbaine, découvrant ce qu’est vivre dans « une campagne », en viennent à élaborer des conceptions audacieuses qui mettent à l’épreuve la solidité des fondements de la modernité. La découverte de ce qu’ils nomment l’archi-paysannerie, ou archi-culture (en ses deux sens, agricole et civilisée), en tant que soubassement de la « culture » au sens des Modernes, les conduit à s’ouvrir vers une autre politique.

Dans Les Contemplations de Pierre Duval, on sera particulièrement sensible à la rencontre par le héros de ce qu’il appelle le Réel, qu’il prend soin de distinguer de la réalité (perçue et courante). À son grand étonnement, s’établit un lien intrinsèque entre le Réel (sans sens) et la beauté (de la nature) qui va devenir la clef de son existence. Il s’en dégage une sérénité étrange, teintée d’une profonde mélancolie, qui trouve son acmé dans les hymnes adressés aux Éléments, sous le coup de l’inspiration du divin.

Dans L’Idiot, l’accent est porté sur la politique contemporaine, ses contradictions, son peu de lisibilité, ses outrances et ses croyances plus ou moins délirantes. Chez le second héros, plongé dans un grand désarroi, le lecteur verra une réminiscence de L’Idiot de Dostoïevski (ou de Deleuze1), car il est si « particulier » qu’il n’a pas de semblable. Il ne comprend rien aux discours politiques et répète comme un leitmotiv qu’il ne sait pas et ne peut trancher, se décider. Il est idiot en ce qu’il est tiraillé entre des positions politiques antagonistes allant des gauchistes indigénistes (« la bande à Jo  ») aux réflexions assagies d’un libéral qui s’efforce de sauver ses principes devant la montée d’un islam conquérant entretenu par l’afflux des populations émigrées sur le sol européen. Nous ne partageons pas cette vision polémique de l’auteur. Mais ce qui est ici fondamental, c’est que le protagoniste ne sait ni s’il doit ni comment se positionner. Il est surtout idiot d’avoir été saisi par le vent de la pensée et le souffle du Réel, étonné au sens positif du thaumazein socratique, qui indiquait autant une possibilité d’ouverture vers le savoir qu’une admiration devant la beauté de l’être.

À travers de multiples épisodes et réflexions, on assiste à une tentative de reconsidération tant du capitalisme mondialisé que de l’écologie, du rapport à la technique dans son universalité conquérante, qu’à la défense de la proximité avec la Terre et ses « cultures ». Les utopies des zones de petites unités biotiques de production, insérées dans le tissu du développement éco-technologique mondial, ne sont pertinentes que dans la mesure où elles sont capables de lier ensemble des institutions politiques nouvelles. Elles incarnent une éthique de l’avenir qui se cristallise dans l’ange au sourire de la cathédrale de Reims et la pensée mélancolique d’Athéna, penchée sur sa lance guerrière et stoppée dans l’élan de son progrès. Une politique capable de faire place aux exigences archi-originaires de la culture peut-elle encore s’émanciper du saccage qu’entraîne le sans-limite de la mondialisation ?

On pourra reconnaître à l’auteur une perspicacité dans sa tentative de constituer une « archéologie affective » du politique avec l’idée de « communauté sentimentale », même si l’on ne partagera que de loin les embarrassantes méditations sur le rôle de la haine en politique. Mais la découverte du sentiment de la Terre, comme envers de la désolation, ne condamne plus la politique à l’outrance de la dévastation technologique et commerciale. Malgré le fond tragique de désolation, ces ouvrages le redirigent vers une politique non réactive pour un monde à double visage (capitalisme technologique et autonomie de zones écobiotiques). Janus est souvent représenté avec un sourire.

  • 1. Voir Philippe Mengue, Faire l’idiot. La politique de Deleuze, Paris, Germina, 2013.

Les contemplations de Pierre Duval. Promenade philosophique
H Diffusion, 2020, 360 p., 24 €

L’idiot. Dialogues philosophiques et politiques
H Diffusion, 2022, 150 p., 24 €