La fin de l'Ostpolitik
L’enquête de Sylvie Kauffman, Les Aveuglés (Stock, 2023), montre que la politique russe de l’Allemagne (mais aussi de la France), dans la continuité de l’Ostpolitik entamée pendant la guerre froide, a ignoré les alertes sur les intentions du Kremlin en amont de l’invasion de l’Ukraine.
En septembre 2021, quand elle quitte le pouvoir après seize années passées à la Chancellerie, Angela Merkel laisse derrière elle un bilan dont elle peut s’enorgueillir. Un pays stable, fort de sa capacité à forger des consensus ; une économie prospère, tournée vers l’exportation ; une voix internationale prudente mais qui compte. Quelques mois plus tard, après le déclenchement de l’attaque russe contre l’Ukraine, le 24 février 2022, il ne reste presque rien de cette image flatteuse. À Berlin, l’heure est au changement d’époque (Zeitenwende) et à l’introspection : pourquoi n’a-t-on rien vu venir ? La politique russe de l’Allemagne, dans la continuité de l’Ostpolitik entamée pendant la guerre froide, frappe par son aveuglement. L’Allemagne découvre à quel point elle est dépendante de la Russie pour son énergie, de la Chine pour ses exportations et des États-Unis pour sa sécurité. « Le retour de la guerre à grande échelle ébranle l’Allemagne dans toutes ses certitudes », résume Sylvie Kauffmann.
Installée pour un an à Berlin afin de préparer ce livre, la journaliste du Monde découvre un pays « sous le choc ». Pour comprendre l’ampleur de cette remise en cause, elle a interrogé de multiples témoins : responsables politiques, diplomates et autres observateurs. Ce qui lui permet de revenir très précisément sur les dossiers qui, depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine en 2000, auraient dû alerter les responsables politiques allemands et français sur la « politique répressive, expansionniste et révisionniste » voulue par le Kremlin : le sommet de Bucarest de 2008, où l’Allemagne et la France refusent l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’Otan ; les deux guerres en Tchétchénie puis en Géorgie ; la construction de Nordstream I et II ; la répression politique en Russie et les meurtres des dissidents ; l’intervention militaire russe en Syrie ; le sommet de Vilnius de 2013 au cours duquel le président ukrainien Viktor Ianoukovitch, sous pression russe, renonce à l’accord d’association avec l’Union européenne ; l’annexion de la Crimée et la mainmise sur le Donbass en 2014… jusqu’au réveil brutal du 24 février 2022. L’Allemagne a cru à la modernisation par l’interdépendance économique. La France, malgré un angle de vue plus volontiers géopolitique, a cru au dialogue « d’homme à homme » et à la nécessité de « ne pas humilier la Russie ».
Les alertes n’avaient pourtant pas manqué. La volonté de reconstituer la « Grande Russie » était explicite dans les messages de Poutine, pour ceux qui savaient entendre. La chancelière allemande, qui a grandi en Allemagne de l’Est, ne se faisait, à titre personnel, aucune illusion sur un président issu du KGB. Mais sa politique suivait les intérêts défendus par les milieux industriels, qui voulaient sécuriser l’approvisionnement en gaz bon marché. De fait, l’Allemagne est devenue le premier partenaire économique de la Russie, avec l’espoir que le commerce entraînerait les progrès de la démocratie et de l’État de droit (Wandel durch Handel). Mais la politique russe était aussi défendue par les sociaux-démocrates, avec qui Merkel a gouverné la plupart du temps en coalition, qui avaient développé, après les années de la réunification, la conviction que l’Ostpolitik de Willy Brandt avait été à l’origine du tournant de 1989 et que l’Allemagne, somme toute, avait démontré qu’elle savait y faire avec la Russie. Exception faite des Verts, qui n’étaient pas en position de peser sur les choix de la coalition CDU-SPD, la classe politique allemande a cru voir en Poutine « un Allemand au Kremlin » !
La France porte aussi sa part de responsabilité, à travers le penchant pro-russe d’une trop large partie de sa classe politique et, pour la période récente, la conviction d’Emmanuel Macron qu’il fallait repenser une architecture européenne de sécurité incluant Moscou – une conviction qui explique la volonté persistante de maintenir un dialogue ouvert avec Poutine, alors même qu’aucun signe ne permettait d’attester, côté russe, une volonté analogue. La rhétorique russe de victimisation et de déni de l’usage de la force a trop longtemps fait illusion, malgré les avertissements de plus en plus agacés de nos partenaires baltes et polonais.
La Grande-Bretagne, qui a longtemps laissé le champ libre à la politique d’influence russe en accueillant l’argent des oligarques à Londres, s’est ressaisie la première. Après les exécutions de transfuges russes sur leur propre sol, les Britanniques ont compris la nature de la menace. Sceptiques sur les perspectives de dialogue avec Poutine dans le format franco-allemand dit « de Normandie », qui déboucheront sur les inutiles accords de Minsk, les Britanniques ont décidé, dès 2014, de former l’armée ukrainienne, anticipant ainsi le sursaut inattendu de 2022 et se procurant (enfin) un rôle utile pour le continent, par-delà les avanies et les échecs du Brexit. En Allemagne, l’introspection est sévère et n’épargne aucun responsable des années Merkel. En France, elle ne semble pas encore entamée. Pourtant, après « vingt ans de naïveté, de complaisance, d’arrogance parfois ou simplement de négligence », ce livre fournit toutes les pièces du dossier de nos aveuglements volontaires.
Les Aveuglés. Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie
Sylvie Kauffmann