Immersion dans la sphère orthodoxe

À propos de La géopolitique de l’orthodoxie de Jean-Arnault Dérens

« Lorsque des pouvoirs profanes ou des intellectuels “laïcs” veulent réduire une religion à sa dimension identitaire, elle devient une arme redoutable de haine, de division et de guerre. »


Historien, journaliste et spécialiste des Balkans, Jean-Arnault Dérens propose une lecture géopolitique de l’orthodoxie. À mille lieues d’une approche folklorisante ou orientaliste, son nouveau livre décrypte la complexité de la sphère orthodoxe en trois étapes : « La tradition et l’histoire », « Les Églises à l’heure des nationalismes » et « Du postcommunisme au néoconservatisme ». Le regard est instruit et critique, sans concessions : « Il faut s’interroger non seulement sur l’engagement politique et national des Églises [orthodoxes], sur leurs relations avec les réseaux d’influence politique, économique et médiatique qui tissent la trame du postcommunisme mais aussi sur leur engagement moral (presque) toujours très conservateur. »

Première surprise, alors que l’on s’attend à une approche chronologique, l’histoire est passée en revue en pointant chaque fois l’actualité des enjeux abordés. Cette approche a l’avantage de souligner tant les ruptures que les continuités. Ainsi, concernant la question calendaire dont l’auteur fait l’historique pour pointer qu’elle « n’est pas qu’une lubie de théologiens obsédés par le comput pascal : c’est, depuis un siècle, la question de la confrontation de l’orthodoxie avec les différentes formes d’une modernité politique qu’elle subit sans guère pouvoir l’influencer que révèlent les enjeux du calendrier ».

Le chapitre dédié à la « Frustration historique » aborde le schisme entre l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe suite à la prise de Constantinople en 1204, analyse finement comment le récit de l’extrême droite récupère la bataille de Kosovo Polje (1389), déconstruit la représentation d’une « submersion » du Kosovo par les Albanais, pour déboucher sur une passionnante étude de l’uniatisme. Son histoire minutieusement reconstituée permet de saisir sa logique interne ainsi que son exploitation à des fins de prosélytisme par l’Église catholique, dans le cadre d’abord de la contre-Réforme, puis de la chute du communisme. D’emblée, le livre s’impose par son érudition, sa précision et une écriture accessible.

Le chapitre « Sous le joug ? » met à mal un discours omniprésent tant dans les Balkans qu’en Occident, celui du « joug » ottoman : « Les routes et les ponts construits par cet empire bâtisseur, l’extension des villes, les longs siècles de pax ottomanica sont relégués au second plan par l’image noire de l’oppresseur turc. […] Présenter les Turcs comme des oppresseurs exogènes permet de se positionner soi-même comme éternelle victime, dont les tares éventuelles (retards de développement, corruption, mauvaise gouvernance, etc.) pourraient s’excuser par cette histoire difficile. » Formulé déjà par des historiographes de l’époque communiste, cette affirmation de la continuité de la nation retrouvée gommant le passé ottoman nourrit depuis les différents récits nationalistes en vogue aussi bien en Croatie qu’en Bosnie, Serbie, Albanie et Macédoine du Nord. Ce « trou de mémoire » permet de renouer avec les princes et rois du Moyen Âge, ainsi la statue de Stefan Nemanja (1114-1199) à Belgrade, voire avec l’Antiquité, à l’exemple de la statue monumentale d’Alexandre le Grand à Skopje, rebaptisée statue du guerrier à cheval pour de pas trop froisser les voisins grecs.

Il n’en demeure pas moins que l’histoire pluriséculaire de toutes les Églises orientales a été marquée par un contexte multireligieux sous un pouvoir politique musulman permettant d’envisager autrement les dynamiques et le visage actuel de l’orthodoxie. Le correctif apporté par l’auteur est clairement affiché : « cette histoire n’a pas été faite que d’oppression et de répression : bien au contraire, ces expériences multireligieuses sont riches d’enseignements pour le présent, tandis que l’irruption de la modernité nationale, aux xixe et xxe siècles, a mis à mal ces longues pratiques de coexistence. » Tant le système des millets – communautés religieuses « protégées » par le sultan et disposant d’un niveau d’auto-administration, de tribunaux à même de gérer les différends internes –, la coutume du komšiluk – soit les pratiques de bon voisinages – et autres manifestations d’un syncrétisme au quotidien donnent une autre image de l’espace ottoman. La recomposition post-ottomane, l’émergence de revendications nationales exclusives, le passage à une modernité régie par le modèle de l’État-nation rendra « impossible la poursuite de la cohabitation interconfessionnelle : les territoires des États devaient désormais correspondre à ceux des peuples et ceux des religions » – ce qu’entérinent les accords de Lausanne de 1923 qui sonnent le glas de siècles de coexistence pacifique et ouvrent la voie aux aspirations impériales tant britanniques que françaises.

Plus à l’est, la Russie – autoproclamée protectrice de tous les orthodoxes – devait vite apprendre la leçon que la « défense des libertés religieuse » représente un fantastique argument pour justifier toute ambition impérialiste. D’abord dans la « Turquie d’Europe », soit les Balkans, et au-delà dans le Proche-Orient, Constantinople et la Terre sainte avec le pharaonique « projet grec » (vers 1770), puis dans le Caucase dès 1800. Les pouvoirs occidentaux ripostant avec une efficace stratégie de containment, le « rêve grec » de Catherine II ne devait jamais se réaliser. Ainsi, « loin de pouvoir prétendre à un rôle exclusif de protectrice des orthodoxes de l’Empire ottoman et des peuples slaves des Balkans, la Russie se trouvait prise dans les complexes jeux d’alliance et d’influence, où les nouveaux États indépendants des Balkans mettaient en concurrence les grandes puissances – en premier lieu l’Autriche-Hongrie et la Russie, mais aussi l’Allemagne, la France et l’Italie. » En va-t-il autrement aujourd’hui ?

Suite à la guerre de Crimée (1853-1856), la Russie se détourne de l’Europe pour jeter son dévolu sur l’Asie. La mise en place d’un récit eurasiatique servira de justificatif aux visées impériales russes. L’auteur suit cette piste jusqu’à aujourd’hui : « Dans le grand bazar idéologique de la fin de l’URSS, les idées eurasistes s’interpénètrent avec les autres courants nationalistes, monarchistes, orthodoxes ou nostalgiques de la puissance impériale, dont Alexandre Douguine est la figure la plus connue. » Comme ne manque pas de le souligner Dérens, ce bric-à-brac idéologique, autant composite que fortement ancré à l’extrême droite, a peu à voir avec l’orthodoxie, tout au plus « les convergences occasionnelles entre certaines figures de l’Église et ces courants relèvent essentiellement d’un opportunisme politique motivé par l’antijudaïsme, très présent dans certains cercles orthodoxes, et l’anti-occidentalisme ».

Alors que les condamnations du nationalisme ecclésiastique se font rares, l’Église se met au service de la nation : « Au temps des nationalismes, les structures ecclésiales devenaient des instruments de “nationalisation” des populations. »La Macédoine « historique », partagée en 1913 entre la Grèce, la Bulgarie, la Serbie et ce qui deviendra en 2019 la Macédoine du Nord, en est une illustration exemplaire. Retenons aussi le cas de la Grèce qui, passant de 2, 7 millions d’habitant en 1907 à 6, 2 millions en 1928, « hellénise » les populations orthodoxes slaves ou roumaines de Macédoine, et albanaises d’Épire. L’Église grecque contribue à l’homogénéisation nationale en accueillant les réfugiés d’Asie mineure. Au fil des années, elle deviendra de plus en plus « dépendante du pouvoir politique, qu’elle qu’en soit la forme, républicaine ou royale, démocratique ou dictatoriale ».

Le livre passe ensuite en revue la recomposition de l’orthodoxie et son destin au temps de l’ethno-communisme dans les Balkans, en Europe centrale et sans oublier ni la Russie ni l’Union soviétique qui sut souffler le chaud et le froid avant de trouver avantageux d’instrumentaliser l’Église orthodoxe russe comme agent d’influence internationale – notamment au sein du Conseil œcuménique des Églises. Le cas de la Moldavie est particulièrement intéressant. Après l’accès à l’indépendance, l’orthodoxie est rattachée d’une part au patriarcat de Moscou et d’autre part à Bucarest. Ce clivage, complété par deux tentations, l’une russe et l’autre européenne, devient un enjeu politique majeur avec la guerre en Ukraine. Ce chapitre aborde ensuite le schisme déchirant l’Église orthodoxe bulgare depuis 1992. L’examen de cette polarisation entre deux synodes au regard de son ancrage dans l’histoire et de son évolution dans les années 2000 permet de prendre la mesure du poids des anciens clivages.

Le chapitre qui examine le positionnement de l’Église serbe durant les récentes guerres yougoslaves insiste sur sa proximité avec la mouvance sécessioniste serbe de Bosnie plutôt qu’avec les autorités de Belgrade. La rupture avec le régime de Slobodan Milošević sera actée fin 1996. L’Église dénonce la falsification des résultats électoraux et s’engage alors dans le grand mouvement de contestation civique : « Cette contestation démocratique était pour l’Église une occasion unique d’affirmer l’unité nationale serbe tout en essayant de se débarrasser d’un régime “communiste”, antidémocratique et qui venait, à ses yeux, de perdre la guerre. Cette convergence national-démocratique permit aussi, au sein même de l’Église, de réconcilier les courants nationalistes qui avaient soutenu les guerres et les courants plus modérés. » Retenons le rôle que l’Église serbe joue pour sauvegarder la présence serbe sur le territoire « sacré » du Kosovo, ainsi que la solidarité panorthodoxe. Soulignons enfin que l’auteur pulvérise aussi bien les habituels clichés que les interprétations de courte vue. Dérens permet ainsi une judicieuse refocalisation lorsqu’il rappelle que, vu de Moscou, il est tout à fait marginal que les Serbes soient un peuple orthodoxe, et que, vu de Belgrade, les Bulgares et non les Croates ou Bosniens sont considérés comme « ennemis héréditaires ». Tant l’histoire passée que présente en témoignent.

La sphère de l’orthodoxie est moins homogène qu’on ne le pense. L’histoire récente de l’Ukraine, discutée à plusieurs reprises tout au long du livre avant qu’un chapitre ne lui soit consacré, est un autre exemple de ces divisions internes qu’illustre l’Estonie avec, là aussi, une Église rattachée à Moscou et l’autre à Constantinople. Ces divisions contribuent à fracturer l’orthodoxie mondiale : certains reconnaissant le patriarcat de Moscou, d’autres celui de Constantinople, alors que d’autres encore tentent de maintenir leurs relations aussi bien avec l’un qu’avec l’autre. Ainsi, l’autocéphalie de l’Église orthodoxe d’Ukraine proclamée par le patriarcat de Constantinople n’est reconnue que par celles de Grèce et de Chypre ainsi que par le patriarcat d’Alexandrie. La question reste ouverte de savoir si l’orthodoxie saura un jour se libérer de ces carcans nationalistes.

Examinant l’évolution de l’orthodoxie du postcommunisme au néoconservatisme, la partie suivante dresse le constat que « les Églises des pays postsocialistes croient leur heure venue et cherchent toutes à acquérir une visibilité sociale et un poids politique qu’elles n’ont parfois jamais eu, même avant l’instauration des régimes communistes. » Si le livre analyse les ruptures entre l’époque soviétique et la suivante, il ne néglige pas pour autant de traquer les continuités. Celles-ci s’observent notamment en Géorgie. Dans ce pays aujourd’hui fragmenté, les autorités poursuivent le travail d’éradication de la présence arménienne commencé dans les années 1930. De multiethnique, Tbilissi est destinée à devenir de plus en plus géorgienne, avec pour symbole la cathédrale de la Sainte-Trinité. Haut de 75, 5 mètres, ce monument symbolise la volonté de dominer le territoire et rappelle que l’Église orthodoxe de Géorgie est l’une des plus ancienne au monde. La basilique Saint-Sava à Belgrade, la cathédrale de la Résurrection du Christ à Podgorica, celle du Christ-Sauveur de Moscou ou celle de Transfiguration de Khabarovsk, sans oublier le projet en cours de finalisation de la cathédrale du peuple à Bucarest, participent du même récit marquant une rechristianisation de l’espace urbain et politique.

Que l’on ne s’y trompe pas, l’augmentation vertigineuse du nombre des églises orthodoxes dans différents pays entraîne certes davantage de personnes à se déclarer orthodoxe, mais sans que cela corresponde à un accroissement de la pratique religieuse. Tout au plus peut-on constater que l’on affiche plus volontiers son appartenance à l’orthodoxie. Là encore, la finesse de l’analyse éclaire ces codes de conduite du quotidien qu’il convient de relativiser : « Cette tendance est certainement ancienne dans l’orthodoxie, où le respect des gestes et des attitudes a toujours été considéré comme un marqueur essentiel de la religiosité. » De la Biélorussie à la Géorgie en passant par la Serbie, « se dire orthodoxe implique moins d’adhérer à un corps de croyances et de suivre un ensemble de pratiques que d’affirmer son adhésion à une identité. » La « transition » des anciens communistes à une « orthodoxie visible » s’en trouve d’autant facilitée.

Le chapitre « Nouvelles symphonies » restitue l’évolution récente de l’Église orthodoxe dans différents pays, Serbie, Monténégro, Macédoine du Nord, Roumanie, sans oublier l’Église hors frontières. Concernant la Serbie, retenons que si l’Église orthodoxe serbe pouvait s’opposer au pouvoir, elle est passée d’une cohabitation à une mise sous contrôle progressive dès 2012 avec l’arrivée au pouvoir d’Alexandre Vučić. L’auteur constate : « L’Église ne conserve qu’une étroite marge de manœuvre, bien loin de toute idée de “symphonie” [soit l’accord entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel]. Elle doit se montrer d’une fidélité sans faille au pouvoir, ayant perdu la liberté de parole que le patriarche Pavle et la génération des évêques des années 1990 avaient su conquérir sur le régime de Slobodan Milošević. » Le parcours du patriarche Porfirije en donne une illustration qui ne manque pas de piquant : il est passé des backstages des concerts jazz, du temps où il était métropolite de Zagreb, aux couloirs du pouvoir, où il se met au pas.

Au terme d’un livre incisif, Dérens aborde le tournant conservateur, notamment la construction du discours anti-occidental, leitmotiv des conservateurs slavophiles depuis des lustres : « Cette tradition a contribué à irriguer la critique sociale et politique, notamment dans les courants socialistes-révolutionnaires, enclins à exalter la paysannerie russe et ses vertus traditionnelles, son extraordinaire capacité de résilience. » D’où la reprise de ce discours, non seulement par les conservateurs, mais aussi par certains courants de la dissidence qui, depuis la chute du rideau de fer, sont sortis au grand jour et s’alignent sur des positons néoconservatrices. Ici, il importe de ne pas se tromper de cible : sur les questions de genre et de droits des personnes LGBT+, les Églises orthodoxes n’ont pas été à l’origine des lois récemment introduite en Russie comme en Bulgarie ou en Géorgie. Une fois de plus, la représentation idéalisée d’une « symphonie » cache la mise sous contrôle de l’Église par le pouvoir.

La restauration d’un diaconat féminin dans le patriarcat d’Alexandrie, la tolérance voire la reconnaissance de la pratique de l’adelphopoiia (ou « amitié spirituelle ») ou encore de la tradition des « vierges jurées » (femmes habillées en homme et traitées comme homme) témoignent d’une plasticité de la sphère orthodoxe que Jean-Arnault Dérens nous invite à découvrir loin des clichés. On se prend à rêver à une Église orthodoxe débarrassée de toute pression politique, une Église ouverte à la pluralité des pratiques et à l’innovation. Car « c’est lorsque des pouvoirs profanes ou des intellectuels “laïcs” veulent réduire une religion à sa dimension identitaire qu’elle devient une arme redoutable de haine, de division et de guerre. Il en va, en la matière, de l’orthodoxie comme de toutes les autres confessions chrétiennes et de toutes les religions. Cette tradition a contribué à irriguer la critique sociale et politique, notamment dans les courants socialistes-révolutionnaires, enclins à exalter la paysannerie russe et ses vertus traditionnelles, son extraordinaire capacité de résilience. » Au terme d’un parcours riche en découvertes, l’auteur formule un bilan implacable en guise de conclusion : « Les trois décennies de postcommunisme, les guerres d’ancienne Yougoslavie comme celle d’Ukraine et l’échec relatif aussi du concile de Crète de 2016 ne confirment qu’une seule chose : l’orthodoxie a besoin de rompre avec toutes formes de collusion entre l’Église et les pouvoirs, entre la foi et les nationalismes. »