Quinze secondes
À l’heure numérique, la simultanéité de la retransmission des grands évènements télévisés qui prévalait avec l’analogique, n’est plus de mise, au risque que la magie du « voir ensemble » n’opère plus.
C’est un soir de printemps qui s’étire. Les fenêtres sont ouvertes sur la cour. Le merle reprend son chant dans la soirée qui commence. Au loin, dans la rue, quelques pétards.
Nous sommes un soir de match à Paris. Pas n’importe quel match : le PSG rencontre l’Inter de Milan en finale de la Ligue des Champions. Quinze jours qu’on en parle.
Il est 21 heures. Dans l’immeuble, une seule télé allumée : la nôtre. Les autres téléspectateurs de l’événement ont choisi de partager un écran géant dans chaque bar du quartier.
Il faut attendre le premier but, celui d’Achraf Hakimi à la douzième minute, pour s’étonner du silence alentour. Pas de hourra pendant quinze secondes ! Et là, la ville explose. Entre le direct sur M6, celui que nous regardons à la maison, et celui d’une autre chaîne du satellite : quinze secondes de retard.
Comment est-il possible qu’entre deux chaînes différentes il y ait un tel écart ?
Comment comprendre que les efforts accomplis pendant un siècle et demi par des armées d’ingénieurs, pour abolir le temps et l’espace en les soumettant aux mêmes normes dans le monde entier, soient ainsi mis en échec ? Dans un même quartier de la capitale, on ne pourrait ainsi concélébrer la grand-messe du football. Que signifie de devoir attendre quinze secondes pour hurler et chanter ensemble ?
Que signifie de devoir attendre quinze secondes pour hurler et chanter ensemble ?
Il fut un temps où une seule chaîne pourvoyait à l’ensemble des téléspectateurs d’un même évènement : sans remonter au couronnement de la reine Elisabeth II, aux premiers pas de l’homme sur la lune ou à l’enterrement de De Gaulle, la simultanéité était de règle.
Satellites et explosion des chaînes privées ont mis fin à la règle du « voir ensemble ». Comme si le sur-mesure l’avait emporté sur le prêt-à-porter, chacune et chacun se construit son programme personnel. Mais il est des moments dits de communion qui rassemblent l’ensemble des individus d’une même société. Ce ne sont plus les kermesses ni les grandes fêtes religieuses, mais de nouvelles cérémonies laïcisées (ouverture des J.O., finale de Coupe du Monde de football ou de rugby …) pour lesquelles le rituel et la célébration se sont inventés au fil des décennies et de leur couverture télévisée désormais à l’échelle d’un continent ou du monde. Quelle importance accorder à ces quinze secondes d’écart quand des centaines de millions regardent ensemble le même événement ? Aucune. Sinon qu’entendre célébrer un but avec quinze secondes d’avance…ou de retard, nous dit que le premier à voir le ballon entrer dans les filets a gagné tandis que les autres ont perdu : la magie du « voir ensemble » n’opère plus car se réinstaure alors une hiérarchie entre les regardeurs. La fiction du « Tous ensemble » télévisuel redonne alors sa chance au réel non-télévisé : c’est bien dans le stade que se retrouvent tous les supporters dont les spécialistes nous disent qu’ils représentent, en miniature, la société dont ils sont issus.