Crédit : Canva
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Reparler du Covid

Alors qu’il y a tout juste cinq ans démarrait le premier confinement en France, l’épreuve collective et individuelle qu’a représenté la crise sanitaire paraît avoir été complètement refoulée. Pourtant, de notre rapport à la science jusqu'à la pratique du pouvoir, en passant par notre santé mentale, ses répercussions ont été multiples.


Comment une seule histoire peut-elle en contenir autant ? La pandémie de Covid a mis à l’épreuve les sociétés et les gouvernements de telle façon que nous savons tous que nous n’en avons pas fini avec elle. En 2024, en France, le Covid a encore causé trois fois plus de décès que la grippe, à 95% chez les plus de 65 ans. Pourtant il ne fait plus partie de nos discussions ou de nos débats médiatiques depuis des mois. L’Ukraine, Poutine, Gaza, Trump et Elon Musk ont pris la place de ce qui a été notre principal souci pendant plus de deux ans.

Nous en reparlons maintenant car il y a cinq ans exactement, démarrait en France le premier confinement. Mais cinq années ont-elles été suffisantes pour nous permettre de comprendre ce qui nous est arrivé, individuellement et collectivement, au printemps 2020 ? A-t-on vraiment envie de reparler de ces longs mois pendant lesquels chacun d’entre nous a été ballotté entre tragédie – la mort de nos proches- et tragi-comédie – «  nous sommes en guerre  », attestations auto-administrées, eau de javel trumpiste à avaler pour être guéri ?

Car ce fut bien un temps d’outrances dont il n’est pas agréable de se souvenir. Les admonestations pour s’être promené sans masque sur une plage, la starification d’un spécialiste des maladies tropicales, les sacs de courses laissés vingt-quatre heures sur le palier pour ne pas contaminer les appartements, les morts sans cérémonie funèbre, les soignants démissionnaires, les négociations sur les tarmacs d’aéroports pour récupérer un stock de blouses médicales ou de masques FFP2 :  l’humanité a été hors de ses gonds. Et, chacun à notre tour, nous devons avouer avoir été, un de ces jours-là, ridicule.

Mais nous savons également qu’il nous faut revenir à ce qu’une anthropologue du conseil scientifique, Laëtitia Atlani-Duault, n’a pas hésité à qualifier de « rupture anthropologique ». Car, comme l’explique de son côté l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, nos sociétés, qui ont tout fait pour mettre la mort de côté, se sont retrouvées sidérées par le retour de la disparition de nos contemporains à grande échelle, puisqu’un million deux cent soixante-dix mille habitants de l’Union européenne ont succombé à cette pandémie. 

Comment s'est exercée cette mise à l’épreuve ? D’abord dans notre rapport à la science. Le conseil scientifique, présidé par un immunologiste qui avait longtemps travaillé sur le SIDA, avait demandé dès l’origine à être accompagné par un comité citoyen. Il craignait en effet que les décisions à prendre pour stopper la pandémie ne se heurtent à l’incompréhension d’une opinion publique peu au fait des processus de contamination et déjà réticente à la vaccination après la vague de grippe H1N1. Le pouvoir politique a refusé cette proposition de commission qui, peut-être, aurait permis que les doutes scientifiques, légitimement exposés sur les plateaux de télévision, ne se transforment en contestation de la parole des chercheurs. Chacun d’entre nous doit avouer qu’il s’est parfois senti perdu par la multiplication de « pre-print », ces études scientifiques non validées par les pairs, qui arrivaient sans filtres des universités du monde entier, mêlées à des rumeurs sur lesquelles nous nous jetions parfois, tant elles étaient chatoyantes dans l’incertitude dans laquelle nous étions plongés.

Il fallait bien parler, s’échanger des recettes pour réseaux sociaux, pas plus fiables que les « fausses nouvelles de la guerre » dénoncées dès le début des années 1920 par le soldat de la Grande guerre qu’était l’historien Marc Bloch. Les chaînes d’information en continu ont propulsé à la vitesse de la lumière des nouvelles parfois approximatives qui ont encore abîmé la confiance dans les médias. L'OMS a d’ailleurs popularisé dès 2020 le terme « d’infodémie », ce mélange d’informations vraies et fausses qui s’est répandu à grande vitesse, effaçant les frontières entre savoir fiable et propagande. Le brouillard propre à ce moment si particulier a d’ailleurs servi, à l’époque, Donald Trump mais aussi depuis cette date, nombre de dirigeants politiques mettant en cause les chercheurs sur le climat, sur les pesticides ou sur les polluants éternels. La « War on science » à laquelle se livre le Président américain revenu au pouvoir, trouve en partie sa source dans la pandémie. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les commentaires des articles rendant compte des cinq ans du confinement qui crient toujours au complot et contestent la « science officielle ».

La « War on science » à laquelle se livre le Président américain revenu au pouvoir, trouve en partie sa source dans la pandémie.

Les faits alternatifs ne se sont pas évaporés avec la raréfaction du variant Omicron. Outre le fait d’être noyées quotidiennement sous des vagues d’informations vérifiées mêlées à des infox, nos sociétés ont souffert de l’impossibilité de les partager autrement qu’à distance. Les cafés, les restaurants, les salles de concert comme les discothèques fermées pendant le confinement ou les couvre-feux ne furent jamais concurrencés par les apéros sur écran, les photos de balcons ou de jardins en fleurs. Mais comment aurait-on pu regretter le sens de la fête quand des milliers de nos concitoyens souffraient alors de la solitude, loin de leurs familles, en EHPAD pour les plus âgés ou dans leur chambre universitaire pour les plus jeunes ?

C’est là que se sont noués des drames qui pèsent encore aujourd’hui, voire des « traumatismes irréparables » comme le disait récemment dans un documentaire une jeune femme avertie de la mort de son père en maison de retraite alors même que la crémation avait commencé. Les responsables des différentes religions ayant accepté les nouvelles règles sanitaires en vigueur, tout comme les ministres qui les avaient instaurées, ont compris trop tard combien les temps de l’agonie puis du deuil étaient ineffaçables. La colère des endeuillés s’est doublée d’une épidémie d’anxiété inédite et d’un stress post-pandémique désormais documenté par les études de l’INSERM et de Santé Publique France. Des symptômes auxquels il faut ajouter les effets à long terme du Covid long, largement oubliés aujourd’hui, et un malaise psychique persistant de la jeunesse. 

Car une autre des particularités de cette épidémie est d’avoir été effacée rapidement de la mémoire des biens portants. Le nombre de porteurs de masque, y compris en hiver, a drastiquement diminué, prouvant que le modèle asiatique, auquel il était fait référence au début de la pandémie, a été abandonné. Les consignes d’aération des locaux, si lentes à avoir été adoptées, ont disparu. Et, même si la bise est désormais moins fréquente, le lavage régulier des mains s’est également raréfié, faisant douter des vertus pédagogiques d’un tel choc sanitaire. 

Le Covid fut une épreuve sociale et épreuve économique. Mais la plus grande d'entre elles fut peut-être celle du pouvoir. En France, le Président de la République a tenu à jouer successivement le rôle de chef d’une guerre qui n’en était pas une, de père rassurant, d’instituteur national et de décideur unique, certes conseillé par des scientifiques, des choix les meilleurs pour sortir de la crise. Une fois celle-ci terminée, la guerre en Ukraine, puis le conflit au Proche-Orient ont réorienté son action vers la scène internationale oubliant combien la crise sanitaire avait mis à mal l’idée même d’autorité unique et d’expert omniscient.