Faire l’homme
Introduction
Le champ de la masculinité est en pleine reconfiguration. D’un côté la dénonciation des violences de genre invite à « déconstruire » la virilité ; de l’autre, la grammaire du masculin se complexifie, entre des masculinités plurielles rompant avec des codes historiquement ancrés, et le retranchement derrière les aspects les plus réactionnaires de la virilité.
« Spasmes virils », l’expression est de Romain Gary, et elle date de 1975 : « Notre civilisation est en proie à [d]es spasmes virils, profondément menaçants, et qui vraiment nous menacent cruellement1. » Elle reflète bien ce que confirme l’observation sur le temps long : épisodiquement, le patriarcat le plus installé subit des crises en réaction desquelles se produisent des crispations incontrôlées, donc dangereuses. Car la masculinité évolue sans cesse et la virilité s’accompagne d’une constante inquiétude : comment rester à la hauteur de ce que la société attend des hommes ?
L’heure est incontestablement à la perturbation dans l’équilibre des genres. Les théories féministes gagnent en influence dans l’opinion publique, des lois sont adoptées pour protéger ou consacrer les droits des femmes, des mouvements de dénonciation des violences de genre continuent de traverser les réseaux, différentes évolutions sociales concourent à la critique ou au reflux de pratiques associées à la virilité (un moindre recours à la force physique dans le travail ou la remise en cause de l’alimentation carnée, par exemple). Dans le même temps, la grammaire de l’expression du masculin se complexifie, dans le costume, le parler, la démarche, jusqu’à parfois la transgression de l’une des injonctions majeures de la virilité, l’extériorisation des sentiments traditionnellement associée à la gent féminine. Tout ce qui contrevient à des codes d’autant plus prégnants qu’ils sont peu formulés, et qui arme encore le réflexe du rejet, trouve pourtant, et plus que jamais dans l’histoire récente, des espaces où s’exprimer.
La grammaire de l’expression du masculin se complexifie.
Les historiens et les anthropologues nous apprennent qu’il n’existe ni idéal masculin éternel ni nature masculine. Chaque culture a construit les normes de genre qui, à un moment donné, lui ont été utiles avant de les déconstruire. L’histoire des poils, des barbes, des moustaches et des favoris, mais aussi des corps imberbes témoigne des variations subtiles des ornements pileux des hommes. Il en est de même des musculatures, des ventripotences et de la taille des pénis. Les statues et portraits qui peuplent nos musées devraient nous détourner de l’idée d’un modèle unique d’hommes : entre l’Antinoüs antique en marbre blanc et le bourgeois satisfait qu’est le Monsieur Bertin d’Ingres, mains sur les genoux, entre les lutteurs noirs d’Ousmane Sow et les marquis poudrés de la cour de Louis XV surgissent des mondes qu’il est proprement impossible de réduire à un seul qualificatif. Tony Soprano, mafieux italo-américain de la série à succès, n’est-il pas séduisant malgré sa bedaine ? Derrière son ventre rond niche en effet une virilité ancienne, faite d’autorité cynique et de charme, si loin des superhéros de Marvel.
Le xxe siècle est celui de la progressive dévalorisation de la force physique, se réfugiant par défaut dans les salles de sport, après que, dans le monde rural comme à l’usine, elle a été remplacée par la force des machines. Une des réponses à cette évolution mécanique est la glorification simultanée du corps bodybuildé et du corps ornementé du « voguing ». Le masculin se fragmente : au même moment, aux États-Unis, une vidéo resurgit où Donald Trump propose de « prendre les femmes par la chatte » tandis que Barack Obama pleure en chantant Amazing Grace après la tuerie de Charleston. Alors que Roger Federer et Rafael Nadal tombent dans les bras l’un de l’autre après le dernier match du champion suisse, des anonymes masculinistes se réunissent dans les bois pour retrouver une virilité qu’ils pensent perdue. De la même manière que des extrémistes religieux prônent un retour à une origine fantasmée, des hommes œuvrent à restaurer une supposée nature masculine qu’ils imaginent dévoyée par les conquêtes du féminisme. Cette stratégie de riposte est également utilisée à Moscou et à Ankara par des pouvoirs autoritaires dont l’ambition est de combattre un Occident à leurs yeux dévirilisé, une explication parmi d’autres à la déclaration du ministre de la Culture libanais interdisant la projection du film Barbie au prétexte qu’il encouragerait « la perversité et la transformation des sexes tout en appelant au rejet de la tutelle patriarcale et en ridiculisant le rôle des mères ». Où qu’elle s’exerce, la censure se trompe rarement d’objet : qu’un film de divertissement, habile dans son militantisme, inquiète à ce point les tenants d’un certain ordre masculin montre l’ampleur des changements de modèles en cours. Cet autre « trouble dans le genre » ne doit pas nous faire oublier que, simultanément au mouvement #MeToo, les violences sexuelles continuent2.
Ce dossier s’interroge sur ce que serait « faire l’homme » aujourd’hui. Comment construire une masculinité non toxique telle que la propose le trentenaire Matthieu Febvre-Issaly, pour qui l’affirmation « je suis un homme féministe » n’a pas de sens ? Quel regard portent trois femmes, l’enseignante Zina Kessouar, la réalisatrice Rebecca Zlotowski et la créatrice de mode Véronique Nichanian, sur les hommes d’aujourd’hui qu’on ne peut réduire à un seul modèle ? Quid de la culture des sentiments telle qu’elle est trop peu offerte aux jeunes garçons ? Face à ces évolutions, il faut toutefois prendre la mesure de la force de modèles masculins de résistance au changement. Romain Grignot s’inquiète de la propagation marchandisée d’une culture masculiniste sur Internet. Hamit Bozarslan décrit les mécanismes à l’œuvre dans les politiques agressives qui mobilisent le virilisme chez les dictateurs et autocrates. Enfin, l’historien Todd Shepard s’interroge sur les modèles coloniaux qui lient racisme, antiracisme et homosexualité au sortir de la guerre d’Algérie. « Faire l’homme », c’est aussi bien chercher à apparaître comme fort et viril, donc se couler dans une tradition réinventée, que refuser les injonctions d’une essentialisation des sexes en s’appropriant et en inventant de nouveaux codes.