Jubiler au Théâtre du Peuple de Bussang en 2025
L’année 2025 a marqué les 130 ans du festival du Théâtre du Peuple, à Bussang. Emmanuelle Saulnier revient sur les temps forts de cette édition, qui confirme le caractère exceptionnel de cette aventure théâtrale.
« L’utopie vivante du Théâtre du Peuple1 » et sa devise « par l’art et pour l’humanité » ont été entretenus par tous les successeurs de Maurice et Camille Pottecher, fondateurs de ce singulier festival au sein de l’étonnant théâtre en bois qui attire, depuis treize décennies, des milliers de spectateurs dans le petit village vosgien de Bussang. Cette longévité miraculeuse a été fêtée, en cette année 2025, sous les auspices de la « jubilation » - ainsi que l’artiste Julie Delille, directrice des lieux depuis 2023, l’avait proposé. La célébration d’une joie renouvelée a réuni les bénévoles dévoués, qu’ils soient ou non bussenettes et bussenets, les comédiens qu’ils soient professionnels ou amateurs, et le public, qu’il soit habitué ou novice, dans cet amour de l’art et d’un commun intérêt pour la nature et la préservation de ce Monument historique, lieu sylvestre faisant unité avec le spectacle vivant.
Une fois n’est pas coutume, plusieurs temps ont rythmé l’été de la « Ruche ». Tout d’abord, le légendaire rendez-vous de 15 heures dès le 19 juillet, puis celui du soir à partir du mois d’août, ainsi que des rencontres ponctuelles que Julie Delille entend, depuis sa prise de fonction, ne pas cantonner à la seule période estivale, afin de faire vivre le lieu toute l’année.
Le Roi nu
Le traditionnel spectacle de l’après-midi a été confié au metteur en scène Sylvain Maurice, lequel a choisi un texte presque centenaire, Le Roi nu d’Evgueni Schwartz2, dont la forme n’est légère qu’en apparence, et qui ne manque pas, sur le fond, d’interpeler le citoyen de 2025.
L’auteur, né en 1896 à Kazan et venu étudier le droit à Moscou, s’est rapidement tourné vers le théâtre, écrivant d’abord des contes et pièces pour marionnettes pour les enfants, puis rapidement pour les adultes, comme Le Roi nu, publié en 1934, qui est son texte le plus connu en France3, parmi ses vingt-deux autres pièces. Il a utilisé trois contes d’Andersen (Le porcher amoureux, La Princesse au Petit pois et Les Habits neufs de l’Empereur) pour monter sa propre fable, celle du pouvoir, qu’il poursuivra dans Le Dragon en 1944 et L’Ombre en 1950. Le Roi nu ne fut pas joué de son vivant, puisqu’il meurt précocement en 1958, alors que la censure soviétique fait rage. C’est justement afin de la contourner qu’Evgueni Schwartz avait pris formellement le contrepied de textes célèbres ayant le même objet que le sien (tel le Discours de la servitude volontaire), celui de dénoncer les abus des tyrans en utilisant un comique de situation souvent grinçant (le miroir inversé du bouffon et du roi par exemple), et une fin faussement heureuse, ou artificiellement optimiste, celle de la fuite du despote, démasqué par son peuple, en joie d’avoir « chassé le roi ».
Ce qui est d’emblée très frappant dans Le Roi nu, c’est le jeu qui est opéré par Schwartz avec la perception du spectateur. L’auteur l’entraine et le maintient dans une double illusion : celle de prendre le dessus par rapport au plateau en voyant ce que le personnage principal se convainc de ne pas voir, et en étant entretenu dans la croyance de sa clairvoyance et du renversement de pouvoir qu’elle permet. Le ridicule du souverain despote, autrement illustré dans d’autres arts, en particulier cinématographique4, est poussé ici à son paroxysme, allant jusqu’à l’exposition extrême de sa dimension corporelle. La nudité proposée par Schwartz n’a rien à voir avec celle qui s’est imposée sur les scènes de théâtre depuis quelques décennies, par des metteurs en scène extrapolant parfois la lettre des textes, en poursuivant des objectifs plus ou moins pertinents, le plus souvent relevant d’une provocation gratuite qui ne choque pourtant plus personne5. Dans le cas du Roi nu, il y a là une volonté de l’auteur d’imposer une métaphore sur ce que peut supposer l’isolement du pouvoir mais également une volonté subversive, tant à l’égard de la dignité de la personne humaine que du fait qu’il utilise au départ un matériau littéraire destiné aux enfants. Le spectateur est dès lors placé dans une position toute particulière, qui n’est ni celle de la scopophilie ni celle d’un simple observateur, mais une position d’immersion ou de distanciation selon qu’il comprend (ou pas) qu’il est le jouet de l’auteur tout autant que son personnage principal (en l’occurrence, l’excellent Manuel Le Lièvre) qui doit se mettre littéralement à nu. Pareille situation, à ce degré-là, est finalement assez rare au théâtre6.
Cette critique du pouvoir, d’abord présentée comme antifasciste ce qui eut pour effet de protéger paradoxalement l’auteur – mais qui était plus probablement adressée au régime stalinien, et partant à tout régime autoritaire, est rendue accessible et tout à fait contemporaine par le metteur en scène Sylvain Maurice, qui a privilégié une clarté et épure scénographique, rendant encore plus lisible le texte et le jeu des comédiens. Plus que jamais d’ailleurs, le « nouage », terme désignant le travail conjoint de deux tiers d’amateurs et un tiers de professionnels sur les spectacles, condition fixée par le cahier des charges du Théâtre du Peuple, a fonctionné de manière vraiment remarquable cette année au Théâtre du Peuple.
Si l’on met de côté la célèbre ouverture des portes du fond de scène du théâtre, dont Sylvain Maurice a quelque peu bousculé la tradition en cet anniversaire7, la scénographie très « rock-and roll » (y compris sur le plan musical8) repose essentiellement sur un élément principal de décor, mais qui est en lui seul extrêmement signifiant : l’escalier. Un escalier blanc immaculé (doublé ensuite), dont le sommet s’ouvre sur le vide, comme celui de la célèbre performance de Yoann Bourgeois9, et qui peut être vu comme un dispositif métonymique du château ou un symbole élémentaire de l’accession au pouvoir, de la supériorité qu’il offre à celui qui arrive au sommet, et de la chute vertigineuse à laquelle il peut conduire. On peut aussi l’interpréter, dans la continuité de l’idée précédente sur l’illusion du spectateur, comme un medium permettant la découverte de la vérité, à l’instar de la conclusion du film Truman Show de Peter Weir qui s’achève par le dévoilement de la réalité (« Alors rien n’était vrai ») une fois la toile déchirée. Dans le Roi nu, les habits retirés deviennent révélateurs de la triple illusion tissée par Schwartz, celle du souverain, du peuple et du public, comme infantilisés par ce conte, pourtant si peu destiné aux enfants.
Je suis la bête
Julie Delille ne pouvait sans doute pas rêver un plateau plus adapté que celui de Bussang pour Je suis la bête, qu’elle avait créé au Théâtre des Amandiers à Nanterre au printemps 2024, avec sa compagnie Le Théâtre des Trois Parques, adaptant le texte singulier10 et bouleversant d’Anne Sibran11. Quoi de mieux en effet qu’un théâtre fait du bois des forêts, laissant entrer le souffle du vent et l’odeur de la mousse dans la nuit noire ? Méline, cette enfant abandonnée dans un placard, qui survit en tétant une chatte qui a mis bas et l’élèvera à la place de sa portée mort-née, va expérimenter la douleur d’être humaine, de la métamorphose imposée, de sa place dans le monde des vivants, de la frontière entre l’univers animal et l’espace des humains. L’on ne peut s’empêcher de songer à Vercors12, mais aussi à La controverse de Valladolid13, et à ces débats, qui ont traversé les âges et les continents, sur ce qui distingue l’homme de la bête, allant de l’usage de la parole à la possession d’une âme, et servant de base plus tard à l’élaboration de définitions juridiques et des droits dépendant de la qualification qui en découle (objets ou sujets). Mais c’est sans doute aller trop loin ou ailleurs, car Je suis la bête transposée au plateau est avant tout une affaire de sens, permise par la performance d’actrice et de metteuse en scène, fascinante et onirique, qui plonge le théâtre et ses hôtes, comme à leurs tours captifs, dans l’obscurité du placard et de la forêt.
Les repères sont chamboulés. La respiration coupée. La concentration du public, paradoxalement troublée, créé une nouvelle expérience d’écoute. Et finalement, le moment de gêne ou d’inconfort passé, pour une partie des spectateurs froissant d’abord des papiers de bonbons, reniflant ou toussant, se tortillant sur les bancs dans une attente délibérément imposée, la peur (du noir, des bruits de la vie sauvage, du froid…) peu à peu se dissipe et le silence se fait.
Héritier des Brumes
Enfin, pour fêter les 130 ans du théâtre et rappeler à tous son épopée, Julie Delille avait commandé à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi un feuilleton théâtral, joliment appelé Hériter des brumes14, composé de six épisodes (naître, grandir, survivre, transmettre, muer, hériter) d’une heure chacun, et que la directrice du théâtre a mis en scène, avec la scénographie et les costumes de Clémence Delille. Ce feuilleton est venu prendre le relai vivant du très bel ouvrage historique réalisé dix ans auparavant par Bénédicte Boisson et Marion Denizot15. Créé le 20 août 2025 à Bussang, il s’est joué pendant dix jours, dans le nouvellement appelé Théâtre de verdure, petit espace en plein air surplombant le jardin où les spectateurs se réunissent habituellement pour ripailler ou prendre un verre, dans un esprit de théâtre de tréteaux qui sied aussi bien au lieu qu’au projet. Neuf comédiens jouant des dizaines de personnages (en particulier ceux de Maurice Pottecher, Camille de Saint-Maurice, Georgette Camée et Pierre Richard-Wilm) qui ont marqué l’histoire de ces cent trente années, ont fait revivre avec simplicité et justesse, humour et clarté de la langue, une aventure à laquelle on ne peut que souhaiter de longues décennies de plus, pour continuer à faire vivre ce « théâtre de service public », en attendant la nouvelle programmation pour l’année 202616.
- 1. Voir le podcast « L’utopie vivante du théâtre du peuple de Bussang », Esprit, décembre 2024.
- 2. Evgueni Schwartz, Le Roi nu, trad. André Markowicz, Les Solitaires intempestifs, coll. « Traductions du XXIe siècle », 2004.
- 3. Seul Le Dragon a été traduit en français à L’Avant-scène théâtre en 2003, avant Le Roi nu précité.
- 4. Dans des genres très différents, allant du Dictateur de Chaplin (1939) au film d’animation Le roi et l’oiseau de Paul Grimault et Jacques Prévert (1980) d’après le conte d’Andersen, La Bergère et le ramoneur.
- 5. Dans la saison théâtrale parisienne en cours, on citera les dénudations dans Le Passé de Julien Gosselin et Hamlet-Fantômes de Serebrennikov.
- 6. Il n’y a guère, dans la période récente, que dans l’épilogue de S 62° 58’, W 60° 39’ de la compagnie Peeping Tom que l’on a vu une mise en abîme encore plus grande et signifiante de l’artiste avec son public.
- 7. Pour la première fois, sauf erreur, dans l’histoire de Bussang, le metteur en scène fait commencer la pièce avec les portes déjà ouvertes, ce qui permet de profiter de la beauté du lieu sylvestre dans la belle lumière du milieu d’après-midi, avant de les refermer puis les rouvrir comme habituellement dans le dernier tiers du temps du spectacle.
- 8. Sylvain Maurice utilise de manière récurrente la musique live dans ses mises en scène. La présence des deux musiciens est ici d’autant plus justifiée que la pièce elle-même comprend des chansons.
- 9. Fugue Trampoline / Philip Glass de Yoan Bourgeois, créé en 2016 se serait, entre autres, inspiré du tableau L’Architecture au clair de lune de Magritte (1956).
- 10. On retrouve cette singularité dans Les cantiques du corbeau de Bartabas (folio 2022), et une parenté particulière avec le treizième chant sur les charognards.
- 11. Anne Sibran, Je suis la bête, Gallimard, coll. « Haute Enfance », 2007. Le texte a reçu le prix SACD festival Impatience 2018.
- 12. Vercors, Les animaux dénaturés, Le livre de poche, 1975 et sa version théâtrale Zoo : ou l’Assassin philanthrope, Magnard, 2004.
- 13. Jean-Claude Carrère, La controverse de Valladolid, Pocket, 2012.
- 14. Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, Hériter des brumes, Éditions esse que, 2025.
- 15. Bénédicte Boisson, Marion Denizot, Le Théâtre du peuple de Bussang. Cent vingt ans d’histoire, Actes Sud, 2015.
- 16. Pour suivre l’actualité du théâtre (journées du matrimoine, rencontres, stages de jeu…) tout au long de l’année et le soutenir (campagne de crowfunding en cours) car il subit comme d’autres lieux de culture des difficultés financières préoccupantes : theatredupeuple.com