© Christophe Raynaud de Lage/festival d’Avignon
© Christophe Raynaud de Lage/festival d’Avignon

Le Sommet de Christoph Marthaler

Dans Le Sommet de Christoph Marthaler, présenté lors de la 79e édition du Festival d’Avignon, on parle, mais on ne s’écoute pas, et on s’agite en vain, comme dans de nombreux sommets internationaux. 


Que fait-on une fois que l’on est arrivé au sommet ? Qu’il s’agisse de celui d’une montagne, d’un événement international, le climax ou l’acmé d’une situation. C’est cette signification polysémique que Christoph Marthaler soumet à la réflexion du public dans son dernier spectacle créé au Théâtre Vidy-Lausanne et présenté lors de la 79e édition du Festival d’Avignon, à La Fabrica, en juillet 2025.

Le metteur en scène suisse-allemand n’était pas revenu depuis plus d’une décennie à Avignon. King Size en 2013 avait succédé à Meine Faire Dame. Ein Sprachlabor (My Fair Lady. Un laboratoire de langues) en 2012, après le mémorable Papperlapapp en 2010, lors de la 64e édition du Festival, durant laquelle il était artiste associé. À la différence de ce dernier, exclusivement conçu pour la Cour d’honneur du Palais des papes1, Le Sommet est promis à une large tournée2, mais il ne déroge pas sur la forme et le fond aux précédentes pièces de Christoph Marthaler. Sont toujours indéniablement présents sa « prédilection pour le comique, aux confins du nonsense, une réflexion sur l’Histoire, la politique, et surtout une sympathie avouée pour les hommes et les femmes d’une humanité marginale, qu’ils soient aristocrates, cadres d’entreprises, retraités, gens de peu ou de rien, fous, idiots ou simplement “normaux”3 ».

Six interprètes remarquables (Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer et Graham F. Valentine) de nationalités différentes, utilisant quatre langues (français, anglais, italien, allemand), respectant une stricte et politiquement correcte parité, se retrouvent donc « au sommet », probablement quelque part dans les Alpes si l’on se réfère à la coproduction du spectacle4. Dans un chalet de bois blond, au centre duquel émerge un rocher pointu, ils arrivent tous, ou plutôt surgissent d’un monte-charge ou passe-plats, seuls ou à plusieurs, accompagnés par un air de trompette ou d’accordéon, avec plus ou moins de difficultés à s’en extirper dans leurs habits de randonnée, qui tranchent avec le lieu aseptisé et l’apparition d’éléments scénographiques éphémères, comme le tableau de La Joconde entre deux arrivées…

L’on ne peut s’empêcher de penser à une allégorie des sommets internationaux ou européens, dont la récurrence ces dernières années semble avoir inspiré le metteur en scène et le dramaturge Malte Ubenauf, même si les participants ne semblent pas se connaître, leurs arrivées successives n’étant pas accompagnées de salutations ou d’effusions particulières, étrangers les uns aux autres, à la différence de la scène, beaucoup plus tardive, des photographies en habits de gala. Peu à peu se construit un huis clos qui souligne la solitude de chacun dans un lieu et un temps comme suspendus. Après le silence ou l’absence de langage humain, et l’évitement, bruitages et onomatopées constituent les premières ébauches de communication. La mastication de biscottes après la distribution de ce qui ressemble à des kits de survie alimentaire est le premier mouvement commun et vient amplifier la dimension comique présente dès la première minute, découlant de l’absurde.

Cette incertitude sur l’identité du lieu, comme des protagonistes, ainsi que l’esthétique de l’attente, si chère à Christoph Marthaler, et du silence, renvoient à d’autres pièces (à commencer par son premier grand succès international, Murx der Europaër! Murx ihn! Murx ihn! Murx ihn ab!5). Toutes jouent avec la musique et le chant (classiques et populaires), dans la continuité de sa première vocation6 et la « gestion des corps » (essentielle, comme chez François Tanguy7) y relève de différents registres, allant du mime à une « réelle sensibilité chorégraphique8 ».

 

© Christophe Raynaud de Lage/Festival d’Avignon

 

Plus tard, des discussions s’engagent, dans un mélange de langues, mais qui se transforme en un langage de sourd. Alors que la dimension chorale est très forte, aux sens propre et figuré, comme dans tous les spectacles de l’artiste, on parle, mais on ne s’écoute pas. Le langage semble impuissant, vain. Les « activités » communes qui prennent le relai, comme celle du sauna, du gonflage des bouteilles d’oxygène, de la danse et des chants en habits de soirée, ne semblent que des tentatives désespérées de trouver de l’humanité ou de la fraternité, alors que tout démontre qu’en dépit des évidences, rien ne sera décidé, au terme d’agitations dérisoires. L’on ne peut que songer à toutes les rencontres dispendieuses s’achevant par un non-accord ou par un traité qui ne sera pas suivi d’effet. On pourrait croire au talent divinatoire de Christoph Marthaler, vu l’échec de la récente conférence internationale ou sommet dit de Genève, qui a rassemblé plus de cent quatre-vingts pays, à conclure un texte juridiquement contraignant sur la pollution plastique, s’il n’était qu'un exemple de plus de report de la prise de décision à un niveau global pour des enjeux universels.

Confinés de force, car informés de la coupure des routes pour quinze à dix-huit ans et de l’absence de secours (confirmée par le passage sans largage d’un hélicoptère et une explosion au loin), les protagonistes, dans un sursaut de prise de conscience de l’urgence (qui semble climatique, avec un renversement poétique et drolatique – le sommet a froid…), se souviennent peut-être de la « La Tour de Babel » (1916) de Zweig en revenant « sur le chantier, chacun à l’endroit où il l’a abandonné, au moment où s’abattait la confusion » et « dans l’espoir » que « les nations se retrouveront sur les sommets9 », fût-ce par des moyens dérisoires, comme les dernières secondes de la pièce le dévoilent… La légèreté face à la catastrophe, la concorde dans la désharmonie, le comique et le tragique. Le Sommet des paradoxes ?

  • 1. Papperlapapp, qui peut être traduit de l’allemand par « blablabla » ou « et puis quoi encore ? » en français, a été conçu par Christoph Marthaler avec Anne Viebrock, de manière éphémère car à la mesure du lieu de la Cité des papes et de l’histoire d’Avignon.
  • 2. Notamment les 10 et 11 décembre 2025 à la Scène nationale des Gémeaux à Sceaux, dont la revue Esprit est partenaire.
  • 3. Maxence Cambron, De la remembrance théâtrale : poétique et politique de la mémoire dans la création scénique contemporaine en Europe (François Tanguy, Christoph Marthaler, Maguy Marin), thèse de l’université d’Artois, soutenue le 24 novembre 2016, version dactylographiée, vol. 1, p. 32.
  • 4. La coproduction associe le Vidy-Lausanne (Suisse), la MC93 de Bobigny (France) et le Piccolo Teatro de Milan (Italie).
  • 5. Cette pièce, qui a été traduite en français par Bousille l’Européen ! Bousille-le ! Bousille-le ! Bousille-le bien !, se concentre sur les dernières années de la République démocratique allemande. Elle fut jouée pendant près d’une décennie après sa création en 1993.
  • 6. Christoph Marthaler fut d’abord hautboïste et compositeur auprès de metteurs en scène suisses et allemands, avant d’être metteur en scène lui-même, aussi bien d’opéra (voir notre article sur Wozzeck d’Alban Berg à l’Opéra Bastille, dans Esprit, juillet-août 2017) que de théâtre.
  • 7. Voir notre article sur Par autan de François Tanguy, rejoué lors de cette même édition 2025 du Festival d’Avignon, dans Esprit, à paraître en septembre 2025.
  • 8. Maxence Cambron, op. cit., p. 29.
  • 9. Stephan Zweig, « La Tour de Babel » [1916], Essais III, éd. Isabelle Hausser, Paris, Le Livre de poche, coll. « La Pochothèque », 1996. Le texte a d’abord été publié en français dans la revue Le Carmel de Genève à la demande de Romain Rolland, puis en allemand dans la Vossische Zeitung.