Par autan, François Tanguy   Théâtre du Radeau, 2025 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Par autan, François Tanguy – Théâtre du Radeau, 2025 © Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

Par autan, le dernier geste dramaturgique de François Tanguy

Le Festival d’Avignon a rendu hommage à François Tanguy, homme-orchestre et artiste total disparu en 2022. Par autan, comme un épilogue, fait la synthèse de sa déroutante philosophie du Radeau.


François Tanguy, le légendaire metteur en scène du Théâtre du Radeau, disparu en 2022 à l’âge de 64 ans, a laissé cette compagnie, créée par Laurence Chable en 1978, à laquelle il a été intimement associé pendant quarante années, orpheline à la Fonderie au Mans. Mais son œuvre demeure et continue à vivre, à travers ses fidèles, en France et dans le monde. Le Festival d’Avignon lui a rendu hommage lors de sa 79e édition, en mettant à son programme ses deux dernières pièces Item (2019) et Par autan (2022), très proches scénographiquement, qui ont dérouté certains spectateurs ne connaissant pas son esthétique et inquiets ou ravis de n’avoir rien compris, et ont enchanté ses nombreux admirateurs.

Si François Tanguy était auteur et metteur en scène, ses textes ne ressemblaient à aucun autre et ils n’étaient d’ailleurs pas signés de son nom mais de celui de la compagnie, à la différence des mises en scène. D’abord parce qu’il faisait partie des écrivains dits « de plateau1 », ensuite parce que l’idée du collectif primait. François Tanguy fut assurément un homme-orchestre. Comédien, poète, scénographe, metteur en scène, musicien, dessinateur, d’une érudition communément soulignée et d’engagements courageux aux côtés d’autres personnalités du théâtre, notamment à Avignon2. Il avait toutes les cordes à l’arc d’un artiste total au sens que l’on a bien voulu donner au concept d’art total, même si le rapprochement est sans doute osé. Ses mises en scène semblaient relever du geste improvisé autant que contrôlé dans le prolongement de ses dessins3, qui fixaient l’instantané de sa pensée elle-même pourtant en perpétuelle création, en interminable mouvement, reflets de formes dramaturgiques toujours en recherche, d’un théâtre toujours en expérimentation4. Les œuvres du Théâtre du Radeau sont inclassables, qualificatif certes commode mais nécessaire, car toute tentative de classification serait vouée à l’échec. Un théâtre de tréteaux, un théâtre artisanal, un théâtre populaire, un théâtre choral, un théâtre des interstices et des oscillations ? Tout cela à la fois assurément.

La représentation d’une pièce du Théâtre du Radeau s’apparente davantage à un voyage dans la poétique du geste qu’à un spectacle à proprement parler. Le public doit accepter à la fois de se prendre en main et de se laisser porter. Se prendre en main, car aucun fil narratif ne lui est à proprement parler offert et parce que le texte ou non-texte est truffé de références ou constitué d’un montage de fragments littéraires, que les uns peuvent vouloir identifier comme dans un jeu de piste et d’autres ne pas parvenir à saisir au vol en dépit de certaines évidences ou fulgurances5. Dans Par autan, on peut identifier des passages de plusieurs pièces de Shakespeare et de Kleist, mais aussi des morceaux de Tchekhov et Dostoïevski, des bribes de T. S. Eliot, Kafka, Kierkegaard et encore et toujours abondamment la prose de Robert Walser. Les spectateurs doivent également se laisser porter par la forme qui fait entrer d’abord dans des territoires inconnus, hors temps, hors lieu, un paysage de bric et de broc, fait d’une accumulation de matériaux de récupération, qui devient néanmoins familier au fil des années, où des portes s’ouvrent, des perspectives se déploient, des sons surgissent, des personnages s’assoient sur des chaises mais qui sont mises sur des tables, des fenêtres claquent au vent qui souffle fort comme dans Le Roi Lear (Blow, winds, and crack your cheeks! rage! blow! / You cataracts and hurricanoes, spout /Till you have drench’d our steeples, drown’d the cocks6!).

François Tanguy savait faire tant de choses avec ce phénomène naturel mais facile à reproduire sur un plateau de théâtre, en particulier dans cette dernière pièce avec un vent qui semble ne pas trouver la sortie, comme l’écrit Walser7. Par autan, comme un épilogue, l’est devenu de fait quelques mois plus tard, résultat d’une inspiration fascinante dans le bien nommé Théâtre des 13 vents8, autrement dit au centre dramatique national de Montpellier, où la pièce fut créée en mai 20229. Par autan, comme une synthèse de tout ce qui a précédé, de ce que l’on pourrait appeler pompeusement cette philosophie du Radeau10, est un assemblage d’éléments solides reliés entre eux de manière souple et perméable, tels les comédiens de la troupe, un bateau de fortune où chacun invente sans cesse pour rester ensemble debout et solidaire, et arriver à bon port, même en essuyant des tempêtes, une embarcation que le vent malmène, mais fait également avancer, bouscule sans le faire sombrer, comme le roseau plus fort que le chêne. Le travail subtil des regards et rictus qui contrebalance le grotesque des postiches ; la fragilité des déplacements sur une frêle passerelle en bord de scène qui fait ressembler les comédiens11 à des équilibristes sur un fil en opposition avec la robustesse des matériaux et la lourdeur de leurs costumes ; les attitudes et gestuelle muettes parfois proches de Buster Keaton (telle la scène des arrivées successives sur le banc jusqu’à l’éjection forcée de l’un ou l’autre des personnages dont les attitudes stoïques ajoutent au comique de la situation) font contraste avec la volubilité des chants dans plusieurs langues (non traduites) qui donnent au lieu un côté auberge espagnole façon Underground de Kusturica. On grimpe, on pousse, on escalade, on glisse, on tombe, on joue du piano et on tire des rideaux, qui dévoilent des miroirs, des cadres, des animaux empaillés et toute une profondeur de champ qui se découvre comme une poupée russe ; tout est équilibre et déséquilibre, dans la gravité et la drôlerie, l’instantané et la mémoire.

La musique (Beethoven, Brahms, Busoni, Dvořák, Grieg, Mendelssohn, Moszkowski, Pierné, Rachmaninoff, Scarlatti, Schumann et Sviridov) entre dans les espaces, les entrebâillements. On chante à tue-tête, mais on sait tout autant faire silence. On devise, on moralise, sur la loi, le jugement, les ordres, les principes bibliques (à l’aide du Richard III de Shakespeare) pour conclure que ceux qui tiennent des « conversations savantes » ne « disent que des choses pas comprenables » (La Noce de Tchekhov). Par autan et tout le répertoire du Radeau sont donc quelque part très savants aussi… Savamment mystérieux, magiques, résistants, énigmatiques, oniriques, fantasmagoriques, drolatiques et poétiques.

  • 1. Bruno Tackels, François Tanguy et le Théâtre du Radeau. Écrivains de plateau II, Besançon, Les Solitaires intempestifs, coll. « Du désavantage du vent », 2005.
  • 2. Voir par exemple la tribune adressée au président de la République, intitulée « Et la Tchétchénie, Monsieur le Président ? », publiée par Libération le 21 mars 2003 et cosignée avec Hélène Cixous, Jacques Derrida, Véronique Nahoum-Grappe et Jacques Rancière. François Tanguy fut également l’un des initiateurs et signataires de la Déclaration dite d’Avignon, lue le 12 juillet 1995 dans la Cour d’honneur du Palais des Papes, demandant un engagement des Nations unies dans la guerre en ex-Yougoslavie et engagea une grève de la faim à la Cartoucherie de Vincennes aux côtés d’Ariane Mnouchkine, Maguy Marin, Olivier Py et Emmanuel de Véricourt.
  • 3. François Tanguy, Trait, éd. Anne Baudoux et Laurence Chable, introduction de Marie-José Mondzain, Arles, Actes Sud-Papiers, 2023. Voir aussi l’exposition à la Maison Jean Vilar à Avignon, en collaboration avec la Bibliothèque nationale de France, des Carnets de François Tanguy pour le Théâtre du Radeau, du 2 au 27 septembre 2025.
  • 4. Il reliait souvent sa pratique artistique à la réalité politique. Voir par exemple le court texte qu’il rédigea pour le Laboratoire de la mise en scène de l’Académie expérimentale des théâtres en 1993, organe d’idées et de transmission créé par Michelle Kokosowski trois ans plus tôt.
  • 5. Le public d’Avignon ne s’était pas vu faciliter la tâche, à la différence des spectateurs durant la tournée à partir de 2022, qui se voyaient délivrer un « livret des paroles » comprenant les extraits cités.
  • 6. William Shakespeare, King Lear, acte III, scène ii.
  • 7. Robert Walser, Kleist à Thoune, dans Histoires [1914], trad. Jean Launay, Paris, Gallimard, coll. « Du monde entier », 1999 : « Comme pressé d’annoncer un malheur, un vent de tempête fait irruption et ne trouve plus la sortie. »
  • 8. Ce serait à l’occasion de l’animation d’un atelier en ce Théâtre des 13 vents, que le puissant vent d’autan se serait levé, emportant des draps tendus entre les arbres, et aurait donné à François Tanguy l’idée du titre du prochain spectacle, venant naturellement constituer la seconde partie d’un diptyque commencé par Item qui était alors encore joué.
  • 9. Le spectacle a ensuite été joué au Théâtre national de Strasbourg, dans plusieurs centres dramatiques nationaux (Caen, Besançon) et en région parisienne.
  • 10. Voir cependant les travaux passionnants de Maxence Cambron sur le Théâtre du Radeau de manière générale, et notamment sur le rapprochement avec les courants philosophiques matérialistes : Maxence Cambron, « Matières et mémoire, ou le théâtre concret de François Tanguy (Théâtre du Radeau) » [en ligne], Agôn, no 8, 2019.
  • 11. Frode Bjǿrnstad, Samuel Boré, Laurence Chable, Martine Dupré, Érik Gerken, Vincent Joly et Anaïs Muller.