Photo de Lara Jameson sur Pexels
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Le marchand de légumes de Václav Havel

Retour sur trente ans d'histoire européenne

Comment comprendre l'évolution illibérale de pays d'Europe centrale et d'Europe de l'Est, qui ont connu le joug soviétique puis l'élan démocratique des années 1980? Ni les mémoires individuelles ni les commémorations officielles ne suffisent à transmettre une compréhension partagée de l'histoire. Le souvenir des épreuves traversées n'est pas une protection suffisante contre leur répétition. 


Le dimanche 6 septembre, aux élecctions régionales en Saxe-Anhalt, l’AfD recueillait 43, 8 % des suffrages. Le lendemain, à Belgrade, des milliers de personnes accompagnaient jusqu’au cimetière de Topčider le cercueil du criminel de guerre Ratko Mladić, en présence de l’ambassadeur de Russie.

Ce qui s’est défait ces deux jours dans mon esprit est une idée que j’avais, que nous sommes nombreux à avoir eue : l’idée qu’un passé vécu, puis raconté, jugé, commémoré, finit par déposer une leçon – et que cette leçon, une fois déposée, tient. Nous la tenions pour plus vraie encore dans cette ancienne « autre Europe » qu’ailleurs, comme si les peuples qui avaient connu l’occupation, les chars et le parti unique en étaient restés, plus que d’autres, avertis.

Le romantisme de l’Europe centrale

Pour comprendre d’où vient cette illusion, il faut peut-être se souvenir de ce que l’Europe centrale représentait pour une partie de ma génération dans les années 1980 et 1990. Milan Kundera, romancier tchèque exilé en France, avait remis en circulation l’idée d’un « Occident kidnappé ». Claudio Magris, germaniste de Trieste, nous racontait le Danube dans son récit éponyme. Prague, Budapest, Belgrade cessaient d’être seulement des villes de « l’Est » : elles redevenaient les fragments d’une Europe disparue, ensevelie sous le partage du continent.

Comme d'autres, qui avaient vingt ans avant la chute du Mur, j’ai été pris par cette fascination. C’est ce que j’appellerais aujourd’hui, faute de mieux, le romantisme de l’Europe centrale : la conviction que la vérité de ces pays se trouvait dans ce qu’ils avaient perdu, dans ce monde que Milan Kundera résumait d’une formule, « le maximum de diversité dans le minimum d’espace ».

À Opatija, l’ancienne Abbazia austro-hongroise, j’éprouvais ce romantisme presque physiquement. Il suffisait d’une façade d’hôtel, d’une promenade face à l’Adriatique, d’un ancien nom sous le nom croate pour faire remonter tout un continent disparu. Plus tard, à Budapest, à Plovdiv, à Roussé, je regardais de la même manière les gares, les synagogues, les églises et les mosquées ; je cherchais sous le nom d’aujourd’hui le nom d’hier. J’imaginais ces villes d’empires où l’on changeait de langue en changeant de trottoir, les cafés où on échangeait en serbe, allemand, tchèque, yiddisch ou ladino, les journaux publiés en plusieurs alphabets, les communautés qui avaient vécu côte à côte avant que les guerres et les nationalismes ne les séparent ou ne les détruisent.

À Roussé, sur le bas Danube, on entendait sept ou huit langues dans une même journée. Elias Canetti, qui y naquit en 1905 et écrivit toute son œuvre en allemand, ouvre sur ces souvenirs le premier volume de son autobiographie, La Langue sauvée; il prend soin d’ajouter que dire de Roustchouk qu’elle se trouvait en Bulgarie donnerait de la ville une idée incomplète.

Je savais bien que ce monde n’existait plus. Les traités, les nationalismes, les massacres, le génocide s’en étaient chargés. Cela ne m’empêchait pas de continuer à le chercher.

Je vois aujourd’hui ce qu’il y avait de commode dans cette manière de regarder, et ce qui aurait dû m’alerter : j’aimais ces pays pour ce qu’ils n’étaient plus. Je les chargeais d’un passé romanesque que j’avais choisi, et j’appelais cela les connaître. J’en tirais aussi, sans me le formuler, une certitude : des peuples qui avaient tant perdu ne pouvaient pas ne pas en avoir appris quelque chose.

À cette première Europe s’en superposait une autre, née du même mouvement mais plus forte peut-être, parce qu’elle ne parlait plus d’architecture ni de frontières effacées, mais de courage et de liberté.

Je lisais Milan Kundera, Václav Havel, le dramaturge devenu dissident, Danilo Kiš, l’écrivain yougoslave. Puis, plus tard, Georgi Markov, écrivain bulgare passé à la dissidence et assassiné à Londres, Jan Zábrana, poète et traducteur tchèque empêché d’étudier parce que ses parents étaient des « ennemis du peuple », et, découvert il y a quelques mois seulement, Viktor Paskov, écrivain et musicien bulgare.

Je m’émerveillais de Marta Kubišová, immense chanteuse tchécoslovaque des années 1960, dont la « Prière pour Marta » était devenue l’une des chansons du Printemps de Prague avant que le régime ne la réduise au silence pendant près de vingt ans. J’ai eu l’honneur de la rencontrer : une femme d’une lucidité intacte, qui ne s’est jamais présentée comme une héroïne.

Budapest 1956, Prague 1968, Solidarność, les samizdats, les micros dans les appartements. Et les foules de 1989 : Prague, Berlin, Sofia, la révolution chantante de Vilnius à Tallinn, ces gens descendus dans la rue pour demander quelque chose de très simple : la liberté.

Je me souviens d’un soir de 2005, à l’Opéra de Riga, où la chanteuse Jane Birkin interrompit son spectacle pour rendre hommage aux trois peuples de la révolution chantante. Ce moment m’avait ému. Il me semblait être tout proche de la beauté d’une mémoire européenne commune.

Rien de cela n’était inventé. Le courage avait existé, et les chars, et les prisons, et les vies brisées.

Mais il y avait tous les autres, ceux qui, ces années-là, n’étaient ni dans la rue ni en prison. Je faisais comme s’ils n’existaient pas. Je n’avais d’yeux que pour ceux qui s’étaient révoltés, et c’est à leur aune que je mesurais le pays tout entier. Milan Kundera n’écrivait-il pas « Ce qui se passe en Europe géographique, ni à l’ouest ni à l’est, ne peut se comparer avec cette chaîne de révoltes centre-européennes. Chacune de ces révoltes était portée par la quasi-totalité du peuple.  »

De ces moments où une partie de la société se soulève, et des figures qu’elle avait portées, j’avais fait moi aussi l’expression d’une nation tout entière, et presque la quintessence de l’esprit centre-européen. Je confondais ce dont une société s’était montrée capable à certaines heures de son histoire avec ce qu’elle était – et, plus encore, avec ce qu’elle resterait.

J’aurais juré qu’après quarante ans de parti unique la démocratie libérale serait tenue pour un bien difficilement négociable. Ivan Krastev, politiste bulgare, avait pourtant formulé dès 2007 un paradoxe qui aurait dû m’alerter : le populisme centre-européen pouvait naître non seulement des échecs, mais aussi des succès du libéralisme post-communiste.

Avec Stephen Holmes, juriste américain, il montrera plus tard ce que le grand mouvement de rapprochement avec l’Ouest pouvait aussi produire de frustration. Après 1989, il fallait rejoindre l’Europe, adopter ses institutions, ses règles, ses normes – mais la norme était fixée ailleurs. L’Europe occidentale était à la fois le modèle et celle qui jugeait si l’on s’en approchait suffisamment. À force de devoir rattraper, certains finirent par se demander qui avait fixé la ligne d’arrivée. Ce qui avait été désiré comme un retour à l’Europe pouvait ainsi être ressenti, avec les années, comme une assignation à l’imitation.

J’avais sous les yeux les signes de cette désillusion, mais je continuais de croire qu’elle ne remettrait pas en cause l’essentiel. On pouvait contester Bruxelles, rejeter les réformes économiques, éprouver du ressentiment à l’égard de l’Ouest ; on ne pouvait pas, pensais-je, avoir connu l’arbitraire et cesser de tenir à l’État de droit, avoir vécu sous la tutelle soviétique et ne plus reconnaître ce que signifiait la liberté d’un peuple.

Face à la guerre en Ukraine

J’aurais juré surtout que Budapest, Prague et Varsovie avaient laissé une leçon définitive, et que si les chars russes revenaient un jour chez un voisin, on reconnaîtrait là-bas l’histoire avant tout le monde.

Après l'invasion de l'Ukraine, au printemps 2022, tout semblait se vérifier : les frontières ouvertes, les gares pleines, les familles accueillies… En Pologne surtout, j'ai cru voir le prolongement de 1956, de 1968, de 1981.

Puis la guerre a duré.

Marioupol a été détruite, des églises ont été bombardées, des villes entières vidées de leurs habitants. Les manifestations de solidarité n’ont pas tout à fait disparu, pas davantage que les collectes, les convois et les engagements individuels. À Prague, à Varsovie, dans les pays baltes, des citoyens continuent de se mobiliser. Il serait injuste de l’ignorer. Mais je m’étais attendu à ce que l’élan de 2022 se prolonge dans un mouvement populaire plus vaste, plus durable, à la mesure de ce qui se jouait. Je pensais retrouver cette même urgence morale que j’avais tant admirée dans les mouvements de 1956, de 1968 ou de 1989, même si je n’en fus jamais le témoin direct.

Il y eut, et il y a encore, des engagements remarquables. Mais il y eut aussi la lassitude, l’accoutumance à la guerre, le retour des préoccupations nationales. L’Ukrainien accueilli en 2022 est devenu, au fil des années, dans certains discours, celui qui reste trop longtemps et coûte trop cher. En Hongrie, en Slovaquie et ailleurs, des forces politiques ont fait de leurs réticences à soutenir Kyiv un argument électoral. Ces attitudes existent aussi en Europe occidentale. Mais j’aurais imaginé que la géographie et, plus encore, l’histoire de l’Europe de l’Est la rendraient moins disposée à s’en accommoder.

Pourquoi une leçon aussi chèrement payée ne tient-elle pas ? Une part de la réponse se trouve peut-être dans la manière dont elle se transmet.

Après 1989, ceux qui avaient grandi sous les régimes communistes se sont mis à les raconter à leurs enfants. Mais on ne raconte pas à ses enfants un régime politique : on leur raconte sa vie. Les files d’attente et les interdictions, certainement ; et aussi le premier appartement, les vacances, le travail assuré, les enfants petits, et cette chose qui améliore rétrospectivement beaucoup de régimes : le temps où l’on avait vingt ans.

Les grands-parents racontent, les parents nuancent ou se taisent, les petits-enfants recomposent. La mémoire change de mains ; elle change donc de sens. Et lorsqu’elle ne vient pas des familles mais d’un appareil installé après coup – mémoriaux, programmes, commémorations –, elle se transmet autrement : comme savoir, parfois comme rituel, jamais comme expérience.

Mais il y a peut-être autre chose que cette transformation inévitable des souvenirs. Le passé ne disparaît pas nécessairement des mémoires. Il peut y demeurer très présent, mais changer de fonction. Ce qui avait été transmis comme un avertissement peut devenir, quelques générations plus tard, une nostalgie dangereuse. On se souvient, mais on ne se souvient pas de la même chose, ni pour les mêmes raisons.

C’est ce qui rend les événemnts en Saxe-Anhalt si troublants. Pendant la campagne, Le Monde est allé demander à des habitants de l’ancienne RDA ce qu’ils pensaient de la Russie. Certains avaient vécu des décennies avec les troupes soviétiques à quelques rues de chez eux, ce qui ne les empêchait pas de répondre qu’ils ne considéraient pas les Russes comme leurs ennemis. La présence soviétique, que j’aurais spontanément associée à la domination, avait aussi laissé chez certains des souvenirs de voisinage, de relations personnelles, parfois même de familiarité.

Ce dimanche de septembre, dans ce Land d’environ deux millions d’habitants, le parti que l’office régional de protection de la Constitution classe comme extrémiste de droite avéré avait obtenu plus du double des voix de la CDU du chancelier Friedrich Merz, tombée à 17, 2 %.

Je me garderai bien d’expliquer ce vote par la mémoire. Il y a les villages sans médecin ni commerce, la colère contre Berlin, le sentiment de déclassement et beaucoup de choses que je connais mal. Je me garderai tout autant d’y voir une singularité de l’Est : l’AfD est devenue en 2025 la première force d’opposition au Bundestag, et ses électeurs se comptent aussi par millions à l’Ouest.

Mais il me semble impossible de ne pas s’interroger sur la place qu’occupe désormais, dans cette partie de l’Allemagne, le souvenir de la dictature. Non pas qu’il ait disparu. Il peut même être revendiqué avec force. Simplement, il ne conduit pas nécessairement aux conclusions que j’en aurais tirées.

Le cas serbe pose la question plus brutalement encore.

Ratko Mladić, ancien chef militaire des Serbes de Bosnie, condamné à La Haye à la réclusion à perpétuité pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, est mort le 27 août. Son cercueil, couvert de drapeaux, a été ramené à Belgrade par un avion du gouvernement et reçu avec les honneurs militaires, en présence de ministres serbes. Des milliers de personnes ont accompagné sa dépouille jusqu’au cimetière de Topčider.

Depuis trente ans, les enquêtes, les témoignages, les archives et les décisions de la justice internationale ont établi ce qui s’est passé à Srebrenica avec une précision que peu de crimes de guerre ont connue. Au lendemain de sa mort, les unes de plusieurs quotidiens de Belgrade racontaient pourtant une tout autre histoire. Le principal mouvement d’opposition, celui des étudiants, n’avaient rien à en dire…

La vérité historique et la mémoire collective ne suivent pas nécessairement le même chemin. On peut connaître un crime et refuser de le reconnaître comme tel. On peut disposer des preuves et leur opposer un récit dans lequel les criminels deviennent les défenseurs de la nation.

Voilà ce dont je me défais, un peu douloureusement : l’idée qu’un passé, si bien établi soit-il, produise de lui-même une éthique.

Quelles leçons de l'histoire?

Václav Havel, au fond, m’avait prévenu.

J’avais compris Le Pouvoir des sans-pouvoir comme le livre d’une société de dissidents ; or son personnage central n’en est pas un. C’est un marchand de légumes qui place dans sa vitrine un slogan auquel il ne croit guère, parce que les autres le font et qu’il souhaite qu’on le laisse tranquille. Il appartient à ces autres que, des années durant, je n’avais pas su voir.

Entre la dissidence et l’adhésion s’étend cet espace immense de l’accommodement : la prudence, les arrangements, les cuisines où l’on parle librement, la vie privée qu’on protège, mais la résignation aussi. On ne croit pas nécessairement au système dans lequel on passe sa vie. Mais on y passe sa vie.

J’avais longtemps admiré les dissidents sans m’interroger suffisamment sur les sociétés dans lesquelles ils vivaient. Je connaissais leurs livres, leurs procès, leurs engagements. Je savais moins de choses des millions d’existences ordinaires qui s’étaient poursuivies autour d’eux. J’avais confondu la possibilité de résister, dont ces hommes et ces femmes avaient donné des preuves admirables, avec la disposition générale d’une société à le faire.

Et pourtant je ne peux pas dire que l’histoire n’apprenne rien, puisque je vois bien ce qu’elle m’a appris.

Je n’ai pourtant vécu ni 1933, ni 1938, ni 1968. Mes connaissances devenues convictions me viennent donc pas d’une expérience, mais de livres, de récits, de rencontres. Elles se transmettent : une par une, sans garantie, et à condition d’aller les chercher.

Mon erreur n’était donc pas de croire que l’histoire éclaire. Elle était d’attendre que cet éclairage soit partagé – de prendre pour une conscience commune ce qui n’est qu’une lecture, et pour un acquis collectif ce qui reste un travail personnel, jamais achevé, toujours à refaire.

Et nous, Français ?

Il serait trop commode de regarder tout cela depuis Paris, comme une affaire de l’Est. Nous avons cru, nous aussi, que quelque chose était réglé ; que l’Occupation et Vichy, une fois racontés, jugés, enseignés, avaient déposé chez nous une sorte d’immunité. Non que nous ayons ignoré les compromissions, les silences, les accommodements de la société française. Le travail des historiens avait précisément contribué à les mettre au jour. Mais nous avions fini par croire que cette connaissance rendrait désormais certaines complaisances impossibles.

Il suffit pourtant d’écouter ce qui se dit aujourd’hui pour entendre revenir des phrases dont on sait parfaitement d’où elles viennent, et dont le retour ne provoque plus le même scandale.

Le plus troublant est peut-être que cette évolution ne s’accompagne nullement d’une ignorance de notre histoire. Au contraire, celle-ci demeure partout présente, célébrée, commémorée, revendiquée.

Cet été, le diptyque La Bataille de Gaulle, que le cinéaste Antonin Baudry a consacré au refus de juin 1940 et à l’épopée de la France libre, a dépassé les cinq millions d’entrées dans les salles françaises. Dans le même temps, l’héritage du général est revendiqué par des formations politiques dont il aurait été l’adversaire résolu.

La mémoire n’est donc pas absente. Elle est même omniprésente. Mais elle ne nous oblige pas autant que nous aimerions le croire. L’histoire continue d’être racontée, exposée, commémorée. Elle ne commande pas pour autant les conduites ni ne détermine les convictions.

Je retrouve là, à une autre échelle, cette illusion dont je m’étais si longtemps nourri en Europe centrale : croire que le souvenir des épreuves traversées pouvait constituer une protection durable contre leur répétition.

Je n’ai renoncé ni à l’Europe de Canetti, ni à ses langues, ni à ses fantômes, ni à Havel, ni à ceux que j’ai admirés toutes ces années.

Je ne crois pas davantage que les livres, les témoignages, les commémorations soient inutiles. Sans eux, nous saurions infiniment moins de choses, et nous comprendrions sans doute encore moins ce qui nous arrive. Mais je leur avais attribué un pouvoir qu’ils n’ont pas : celui de transformer la connaissance en conscience, et la conscience en conduite.

Une expérience ne s’hérite pas. Elle se raconte et rien n’oblige celui qui la reçoit à en tirer la leçon que nous aurions voulu lui transmettre.

Je reviens au marchand de légumes de Havel. Il expose un slogan auquel il ne croit pas, mais peut un jour décider de l’enlever. En Hongrie, après seize années au pouvoir, Viktor Orbán a été battu dans les urnes. Peut-être est-ce là ce que Havel voulait nous rappeler : pas plus que la liberté, la résignation n’est définitive.