Qui se souvient de Batak ?
La mémoire à la fois vive et disputée du massacre de Bulgares par les Ottomans à Batak en 1876, interroge sur ce que « ne pas oublier » veut dire. Alors que la même blessure a été infligée à l’humanité à Oradour, Srebrenica ou Boutcha, comment intégrer la mémoire des autres dans la conscience européenne ?
« Remplaçons les questions politiques par la question humaine. Tout l’avenir est là. »
Victor Hugo, 1876.
De passage à Batak, en Bulgarie – lieu de mémoire méconnu, mais autrefois symbole d’un sursaut moral européen –, je me suis interrogé : que faisons-nous du passé, et que fait-il de nous ? Entre rituels de commémoration et violences contemporaines, des questions s’imposent. Comment l’Europe transmet-elle ses blessures ? Comment notre continent se souvient-il ? Et que transmet-il, lorsque les cérémonies s’accumulent, mais que les guerres, elles, ne cessent pas ? Revenir à Batak, c’est rencontrer un passé douloureux. C’est faire l’expérience d’un lieu inscrit dans une langue, un paysage, un peuple, mais dont la mémoire déborde les frontières nationales.
Une mémoire disputée
Il est des lieux où l’histoire semble s’être arrêtée. Batak, en Bulgarie, est de ceux-là. En 1876, le nom de ce village bouleversa l’Europe. Aujourd’hui, pourtant, qui se souvient encore ? Au-delà de la Bulgarie, ce nom a glissé hors du récit commun. Et cette disparition soulève une question plus large : comment la mémoire collective européenne construit et déconstruit-elle ses souvenirs ? Pourquoi certains traumatismes s’ancrent-ils dans le temps, quand d’autres s’effacent dans l’oubli ?
Car au fil des décennies, une forme de paradoxe s’est installée. Jamais nous n’avons autant commémoré, autant ritualisé le passé – et jamais, peut-être, ne nous sommes nous sentis aussi désemparés face à la violence du présent. En cette année marquant les quatre-vingts ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale, les cérémonies, les hommages, les discours se multiplient. Et pourtant, sur le même continent, la guerre n’a pas disparu : elle s’est déplacée, transformée, radicalisée. L’Ukraine, aujourd’hui. Et Boutcha, comme Srebrenica hier, rappelle que l’histoire n’a pas renoncé à ses crimes. Alors que signifie « ne pas oublier » dans un monde qui ne cesse de se répéter ?
En avril 1876, alors que la Bulgarie est encore sous domination ottomane, une insurrection embrase plusieurs régions. Le village de Batak prend part à la révolte. En retour, l’Empire ottoman dépêche des forces irrégulières, les bachi-bouzouks, redoutés pour leur brutalité. La répression est féroce : entre 3 000 et 5 000 habitants sont massacrés. L’église Saint-Nicolas, où la population s’était réfugiée, devient un ossuaire. De cette tragédie est né un lieu de mémoire, selon l’expression de Pierre Nora, reprise par la chercheuse Nadège Ragaru. Au fil du temps, un récit national s’est construit, valorisant le sacrifice de Batak comme acte fondateur de la liberté bulgare. Ce récit, longtemps incontesté, a façonné une identité collective, entre douleur, fierté et sacralisation.
Mais la mémoire n’est jamais neutre. Comme le rappelle Nadège Ragaru1, une conférence universitaire à Sofia destinée à interroger les formes de commémoration autour de Batak a provoqué une violente polémique. Elle révélait une fracture plus large : celle qui oppose une mémoire nationale sacralisée à une approche critique, ouverte à l’analyse historique et à la comparaison.
Cette tension entre mémoire héritée et savoir scientifique traverse de nombreux pays européens. En France, les débats autour du « roman national » ou de la place de la colonisation dans les programmes scolaires témoignent des mêmes résistances. Faut-il transmettre un passé consensuel ou affronter ses zones d’ombre ? Et peut-on concilier exigence de vérité et besoin de cohésion ?
La parole comme rempart
Mais si Batak a traversé les frontières, ce n’est pas uniquement grâce au souvenir local. C’est parce que des voix se sont élevées au-delà des frontières. Des journalistes, des écrivains, des intellectuels ont transformé ce drame en un appel adressé à l’Europe entière. Parmi eux, Januarius MacGahan, correspondant américain, dont les récits ont choqué les consciences et mobilisé l’opinion. Pendant un bref moment, Batak devint un symbole moral européen. Victor Hugo s’en est fait l’écho dans une tribune restée célèbre en 1876. Ce n’était pas une simple dénonciation : c’était une interpellation. Il appelait à dépasser les logiques d’État, à faire place aux exigences humaines : « Ce que le genre humain sait, les gouvernements l’ignorent. […] Il faut des États-Unis d’Europe. C’est là le but, c’est là le port2. » À travers ces mots, une philosophie de la mémoire se dessinait : voir, nommer, transmettre, construire l’Europe au nom de valeurs communes.
Chaque tragédie est d’abord locale. Mais lorsqu’elle est dite, racontée, transmise, elle devient universelle. Ce fut le cas de Batak, comme ce fut celui d’Oradour, de Srebrenica, de Boutcha. Ces lieux ne sont pas interchangeables. Mais ils disent, chacun à leur manière, la même blessure de l’humanité. Le mémorial dressé par la communauté arménienne dans le village en hommage aux victimes de Batak rappelle, en silence, que les tragédies de l’histoire se répondent et s’entrelacent.
« Tout ce qui se fait en Europe est fait par l’Europe3 », disait encore Victor Hugo.
Une mémoire pour demain
Batak illustre les tensions entre mémoire et histoire, entre sacralisation et analyse. Il rappelle le rôle des témoins, des journalistes, des écrivains, qui ont su transformer l’indignation en responsabilité partagée. Il nous invite à réfléchir à la manière dont les mémoires s’ouvrent ou se referment, selon les enjeux politiques, les blessures nationales, les silences collectifs. Mais il nous confronte aussi à notre époque : pourquoi, par exemple, Srebrenica n’a-t-elle pas empêché Boutcha ? Pourquoi les manuels européens peinent-ils à intégrer les crimes récents ? Pourquoi les violences d’aujourd’hui trouvent-elles si peu d’écho dans nos récits communs ? Ce que nous faisons du passé est un acte éthique. Se souvenir, ce n’est pas guérir. Ce n’est pas non plus prévenir. Mais c’est refuser l’indifférence. La mémoire ne protège pas du mal, mais elle rappelle qu’il a existé, qu’il existe encore. Elle lui donne un nom, un lieu. Elle nous oblige à choisir ce que nous sommes prêts à transmettre.
Pourquoi Srebrenica n’a-t-elle pas empêché Boutcha ?
Batak appartient à l’humanité. Comme Oradour. Comme Srebrenica. Comme Boutcha. Ce ne sont pas des histoires étrangères. Ce sont des appels, et peut-être des avertissements. Que faisons-nous de la mémoire des autres ? Et quel espace sommes-nous prêts à lui accorder dans notre conscience européenne ?
- 1. Nadège Ragaru, « Usages politiques du passé et controverses historiographiques. Le cas du “massacre de Batak” », Le Courrier des pays de l’Est, vol. 1067, no 3, 2008, p. 82-87.
- 2. Victor Hugo, « Pour la Serbie » [1876], Actes et paroles. Depuis l’exil, 1876-1885, Paris, Hetzel et Quantin, s. d., p. 3-7.
- 3. Ibid.