Le regard d’Éric de Rosny

Des Exercices spirituels au monde de la nuit doualaise

La publication du coffret Cultures et guérisons, qui rassemble les articles d’Éric de Rosny, est l’occasion d’apprécier son approche engagée et critique au monde.


Jésuite, anthropologue et « guérisseur » initié au sein de l’ethnie douala du Cameroun, Éric de Rosny, décédé en 2012, s’est fait connaître du grand public par la publication en 1981 du livre Les Yeux de ma chèvre1.

Curieux mais respectueux

En arrivant en 1957, en tant qu’enseignant, à Douala, capitale économique et plus grande ville du Cameroun, où il vécut ensuite de très longues périodes, ce jeune prêtre est tout d’abord intrigué. Ses élèves du collège jésuite font fréquemment allusion à la « sorcellerie ». De surcroît, par souci d’intégration, il habite le quartier populaire d’Akwa, majoritairement peuplé de membres de l’ethnie Douala ; fréquemment, le soir, son attention est happée par le son des instruments marquant les pratiques rituelles traditionnelles. En visiteur curieux mais respectueux, il multiplie les rencontres, lie amitié, assiste à des cérémonies. Il se lance dans l’apprentissage de la langue, observe, questionne… Sur les pas de son ami Din, un nganga (« guérisseur ») qui lui « ouvre les yeux », il sera bientôt initié aux mystères du « monde invisible ». Il y décèle les situations sous-jacentes de conflits et de violences. Puis, il analyse.

Il établit ainsi, dans ses récits, un parallèle entre cette initiation par un nganga, dont la pratique repose sur la « double vue », et celle qui résulte des exercices spirituels ignaciens, dont la pratique s’appuie sur la « vue imaginaire »2. Il devient, dans les années 1990, l’un des vingt-sept vieux « sages » de Douala, les beyum ba bato. C’est probablement le titre dont il fut le plus fier, tant il marquait son intégration totale dans cette communauté.

Saisir le monde, tout en se donnant à lui

Éric de Rosny est prolifique. Il publie une dizaine d’ouvrages et une bonne centaine d’articles ou contributions à des ouvrages collectifs. Après un long et minutieux travail de recension, engagé du vivant de l’auteur, et un travail éditorial d’envergure, une équipe de l’Université de Neuchâtel publie l’ensemble de son œuvre (hors ouvrages) dans un magnifique coffret, intitulée Cultures et guérisons3.

C’est ainsi pour nous l’occasion d’analyser ce qu’il apporte aux sciences humaines et sociales. Au-delà des connaissances du monde de la nuit à Douala, Éric de Rosny est une inspiration essentielle en matière de méthode, par les questions qu’il soulève sur la nature du regard du chercheur – plus particulièrement du chercheur qui souhaite non seulement assumer qu’il est engagé sur leur « terrain » de recherche, mais qui considère également que cette intégration au cœur du sujet de recherche constitue en soi un atout sur le plan scientifique.

En effet, son apport dans le champ de la recherche est beaucoup plus vaste que les nombreux thèmes abordés et analysés. C’est la nature même de son regard, la façon selon laquelle il aborde un objet de recherche, le point de vue qu’il développe, son positionnement comme observateur devenant lui-même objet de recherche et d’analyse critique, qui font d’Éric de Rosny un véritable scientifique. Son sens critique s’exerce aussi à son propre égard. Il interroge sans cesse ses propres sens (notamment la vue), ses références (religieuses, culturelles, intellectuelles…) et ses analyses (par un retour critique sur ce qu’il a déjà écrit). Sans cesse, il s’interroge sur la multiplicité de ses figures (sans aucune distinction entre ce qui relèverait du « public » ou du « privé »), les principales étant celle d’un jeune noble français élevé dans un hôtel particulier du 7e arrondissement parisien et d’un château à Boulogne-sur-Mer, fils d’un officier polytechnicien enseignant à l’École militaire, celle du jeune prêtre jésuite qui arrive à Douala à la fin des années 1950 après des séjours en Algérie et au Liban, puis celle du jeune prêtre découvrant le monde de la nuit à Douala et progressivement initié aux mystères de la double vue. Ces figures ne doivent être perçues comme étant une opposition ni une superposition, mais comme une articulation de diverses « approches au monde », de regards qui permettent de saisir et de s’approprier le monde, tout en se donnant à lui.

Sur un fil

Avec Éric de Rosny, pour comprendre autrui, aussi bien en tant qu’individu que comme collectif, il faut tout d’abord accepter, par principe, d’être tout à la fois un autre différent et un membre d’une vaste communauté humaine, constituée de multiples communautés se superposant ; puis il devient possible d’analyser la nature de cette altérité et de cette communauté pour la transformer en source de connaissance et en levier d’échange.

Éric de Rosny se tient toujours en décalage pour mieux s’inscrire dans cette multiplicité d’approches, la rendre visible et ainsi la transformer en atout. Il ne veut jamais faire croire à ses interlocuteurs qu’il change de monde, adopte une nouvelle approche, saisit un seul et unique regard. Bien qu’initié, il n’a jamais été nganga ; ayant été adopté par une famille doualaise, il accole parfois son nouveau nom, « Dibounje », à son nom d’origine (de Rosny) comme nom d’usage ; pour étudier la nature de la double vue doualaise, il s’inspire des exercices spirituels ignaciens ; au sein de la Compagnie, il marche constamment sur un « fil » et a comme souci constant de préserver des équilibres. Non pas parce qu’il n’ose choisir, mais parce qu’il estime qu’en étant un élément autre, identifié dans son altérité, il provoque une meilleure visibilité voire une transformation des mondes dans lesquels il évolue. Ainsi, il peut mieux les saisir, dans leurs multiples références, et les analyser. En retour, il peut alors donner.

En effet, Éric de Rosny est animé par sa foi chrétienne. Au-delà du désir de connaissance, voire de son besoin d’échange, il désire apporter à chaque être un apaisement. Cette foi, telle que vécue par Éric de Rosny, n’est en aucun cas un obstacle à la recherche scientifique. Au contraire, elle en constitue la motivation suprême, l’essence. La clé de ce positionnement en équilibre, est justement son approche de ces mondes, qui passe principalement par le regard. Son travail sur la vision, issue des Exercices comme du monde de la nuit doualaise, est au cœur de sa réflexion.

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Éric de Rosny développe ainsi un certain type de regard : quels que soient ses « terrains » de recherche, il est un observateur distant, éloigné, « hors sol », mais aussi un acteur qui essaie de comprendre et de ressentir le vécu des personnes observées, voire qui agit dans ce système. Regarder autrui, le comprendre, partager ses perceptions, permet également un retour sur soi, une analyse de l’ensemble de ses perceptions et références qui construisent la qualité du regard. La qualité de la recherche découle de l’analyse de son propre regard sur l’objet de recherche.

Éric de Rosny contribue donc à légitimer la recherche par des « acteurs », y compris lorsqu’ils sont animés par des objectifs, voire une mission, qui ne se relèvent pas uniquement de la science. Dans la hiérarchie subtile, mais puissante, entre types de recherches et, partant, de chercheurs, qui domine encore dans le monde de la recherche en prônant généralement la notion quasiment sacro-sainte de « neutralité », Éric de Rosny est un contre-exemple. Sa vie et son œuvre participent à la légitimation de recherches encore trop souvent déconsidérées, bien que de plus en plus menées et assumées, dans le monde académique, celles menées par des chercheurs qui sont aussi ostensiblement des acteurs engagés.

  • 1. Éric de Rosny, Les Yeux de ma chèvre. Sur les pas des maîtres de la nuit en pays douala, photographies de Gérard Dupuy, Paris, Plon, coll. « Terre Humaine », 1981.
  • 2. D’où le titre de son récit biographique : Éric de Rosny, Quand l’œil écoute, introduction de Gilles Seraphin, Paris, Éditions Vie chrétienne, coll. « Récits et témoignages », 2007.
  • 3. Anne-Nelly Perret-Clermont, Jean-Daniel Morerod et Jérémie Blanc (sous la dir. de), Cultures et guérisons. Éric de Rosny : l’intégrale, coffret avec trois tomes, Neuchâtel/Yaoundé, Éditions Livreo-Alphil/Centre de littérature évangélique, coll. « Ethnographies », 2022, 1264 p., 49 €/ 40000 FCFA.