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Conférence de presse du Président Emmanuel Macron et du Chancelier allemand Olaf Scholz à Berlin. Le 9 mai 2022. Youtube
Conférence de presse du Président Emmanuel Macron et du Chancelier allemand Olaf Scholz à Berlin. Le 9 mai 2022. Youtube
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Le tandem franco-allemand face à la guerre

La guerre en Ukraine pose à nouveau la question du rôle que doit jouer le tandem franco-allemand au sein de l’Union européenne et sur la scène internationale. Si le climat politique est favorable à la coopération, des désaccords subsistent entre Paris et Berlin, notamment sur les questions de géopolitique, et il est désormais crucial que le tandem s’ouvre aux partenaires européens situés à l’Est.

Lors des crises, comme lors des bouleversements géopolitiques, la question de l’efficacité, et donc de la légitimité du tandem franco-allemand, réapparaît de manière récurrente. Ce fut le cas au moment de la chute du mur de Berlin et de la fin de la guerre froide en 1990, lors du grand élargissement de l’Union européenne (UE) de 2004 et de la crise économique mondiale de 2008. Aujourd’hui, alors que la guerre fait rage en Ukraine et que l’agressivité de la Russie modifie les équilibres intra-européens, la question est à nouveau posée. Entre le rôle structurant que Paris et Berlin attribuent traditionnellement à leur coopération et le ringardisme diplomatique que lui prédisent certains, différentes options sont ouvertes. La réponse à cette question dépend largement des décisions des deux gouvernements dans les prochains mois.

À la faveur de la coopération

À l’heure actuelle, la dynamique interne du bilatéralisme franco-allemand présente des conditions favorables à la coopération. D’abord, à la suite de l’élection présidentielle en France et des élections au Bundestag en automne dernier, les deux pays sont gouvernés par des exécutifs fondamentalement pro-européens. Au volontarisme d’Emmanuel Macron fait écho, en Allemagne, un traité de coalition intégrationniste. Les trois partis qui forment le gouvernement « feu tricolore » (sociaux-démocrates, Verts et libéraux) se déclarent en effet favorables à l’évolution de l’UE en un « État fédéral européen », du moins à moyen terme. Non seulement ils soutiennent la réforme des traités européens, notamment pour renforcer le Parlement européen (PE), mais ils se disent aussi prêts à poursuivre l’intégration avec un petit nombre d’États membres.

Ensuite, au cours des deux dernières années, l’Allemagne s’est rapprochée de l’analyse française de la souveraineté européenne. La pandémie de Covid-19, déjà, s’est accompagnée outre-Rhin d’une conscience renforcée des risques que comporte une forte dépendance des chaînes de production vis-à-vis de la Chine. Si les décideurs allemands ne vont pas aussi loin que leurs homologues français dans l’exigence d’autonomie, ils reconnaissent la nécessité de développer la capacité d’action européenne dans certains secteurs stratégiques. Avec la guerre en Ukraine, cette conscience s’est accrue, confortant en Allemagne, comme ailleurs en Europe, le discours d’une Europe moins dépendante des pays étrangers en matière de défense et d’approvisionnement énergétique.

Enfin, le calendrier est propice au renforcement de la coopération bilatérale. D’une part, les deux pays disposent d’une fenêtre d’opportunité de deux ans avant la tenue d’élections importantes (2024 pour les élections au PE et celles au Bundestag). D’autre part, et comme le veut le rituel de l’amitié franco-allemande, ils se préparent à célébrer le 60e anniversaire du traité de l’Élysée en janvier 2023. Celui-ci les contraint à présenter une série de propositions suffisamment ambitieuses, tout en évitant ce que l’on pourrait appeler le « syndrome du tiroir » et en réglant les différends qui parasitent leur coopération – à l’image de la double imposition pénalisant les travailleurs frontaliers.

Lever les incertitudes

Si les conditions sont favorables au bilatéralisme franco-allemand, une séquence de réassurance mutuelle s’impose afin d’éviter malentendus et suspicions. Tout renouveau dans les équipes implique de faire ou de refaire connaissance, mais cela est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que les contacts personnels, qui sont l’une des forces du tandem, se sont de facto relâchés durant la pandémie. Cela vaut pour le domaine exécutif, mais aussi parlementaire, dans la mesure où les piliers de l’Assemblée parlementaire franco-allemande (APFA), très dynamique depuis sa création en 2019, occupent désormais de nouvelles fonctions et ont laissé place à de nouveaux visages, du moins du côté allemand.

De plus, la coalition « feu tricolore » est une nouveauté au niveau fédéral, qui peine à préciser sa ligne politique et à envoyer des messages clairs, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Or, avec le retour de la guerre, les grandes certitudes de l’Allemagne sont ébranlées : Berlin doit redéfinir son modèle en profondeur. Cela vaut pour son économie, qui repose sur l’importation d’énergie bon marché, en grande partie de Russie, et une dépendance industrielle vis-à-vis de la production chinoise. De même, la guerre contraint l’Allemagne à repenser sa sécurité, qu’elle avait jusqu’alors déléguée aux États-Unis et dont elle se préoccupait peu, n’ayant pas le sentiment de vivre dans un monde dangereux – contrairement à son voisin français.

Sur les questions géopolitiques, Paris et Berlin mènent depuis des années un dialogue de sourds, même s’ils coopèrent sur des dossiers importants, tels que la « boussole stratégique », adoptée durant la présidence française du Conseil de l’UE. La menace russe peut les rapprocher. Le 27 février 2022, dans un discours très remarqué, le chancelier Olaf Scholz a ainsi annoncé un « changement d’époque » (Zeitenwende) pour la politique étrangère, de sécurité et énergétique du pays. Il a été décidé, avec le soutien de l’opposition chrétienne-démocrate, de créer un fonds spécial de cent milliards d’euros consacré aux dépenses militaires et de consacrer 2 % du produit intérieur brut à la Défense. Cette décision est historique, mais la question déterminante reste de savoir si ces efforts budgétaires s’accompagneront de la capacité et de la volonté de repenser les menaces et de se projeter comme une force militaire.

Échapper à la marginalisation

Pour jouer un rôle dans un monde en crise et produire des compromis ambitieux, le tandem franco-allemand doit aujourd’hui éviter l’équivoque et se confronter aux réalités du monde, aussi effrayantes soient-elles. Pour l’Allemagne en particulier, cela n’a rien d’évident. La seconde condition est que Paris et Berlin s’ouvrent davantage à leurs partenaires européens, en particulier à l’Est. L’impératif d’ouverture n’a certes rien de nouveau, mais il comporte aujourd’hui un degré d’urgence inégalé. Dans les régions orientales de l’Europe, les deux pays sont fortement critiqués pour leur manque de fermeté vis-à-vis de Moscou. À titre d’exemple, le long échange du président français et du chancelier allemand avec Vladimir Poutine fin mai, alors qu’ils ne se sont pas rendus à Kiev depuis le début de la guerre, a été très mal perçu dans ces pays.

Si le tandem franco-allemand ne parvenait pas à s’ouvrir, il risquerait d’être très vite marginalisé.

Mieux tenir compte des expériences historiques et des sensibilités politiques des pays orientaux, les intégrer dans les délibérations franco-allemandes, n’est pas seulement une question de respect pour les partenaires européens. C’est aussi et surtout la crédibilité du leadership franco-allemand qui est en jeu, et avec elle sa capacité d’entraînement au sein de l’Union. La guerre en Ukraine chamboule les équilibres en Europe et déplace le centre de gravité de l’UE. La Pologne, en particulier, mais aussi d’autres pays comme les États baltes font entendre leur voix, tandis qu’en matière de politique de sécurité, on assiste à un repositionnement de la Suède, de la Finlande et du Danemark – dont la population vient de se prononcer très majoritairement pour une participation à la politique européenne de sécurité et de défense. Si le tandem franco-allemand ne parvenait pas à s’ouvrir, il risquerait d’être très vite marginalisé.

Dans cette perspective, l’idée d’une Communauté politique européenne, proposée par le président français, apporte des pistes de réflexion pour repenser les équilibres sur le continent européen, mais il s’agit d’un projet à moyen terme. En attendant, il est indispensable de multiplier les formats tri- et multilatéraux autour du tandem – sans nécessairement les institutionnaliser, comme le triangle de Weimar avec la Pologne. L’important est ici que la France et l’Allemagne soient dans une position d’écoute, et acceptent de remettre en question certaines de leurs certitudes. La question de savoir si les deux pays sauront relever le défi reste ouverte, mais une chose est sûre : à l’heure des chamboulements géopolitiques, un tandem franco-allemand à la fois soudé, ambitieux et ouvert est indispensable.

Claire Demesmay

Docteure en philosophie politique de l’Université de Paris-Sorbonne et de l’Université technique de Berlin, Claire Demesmay travaille sur les questions de citoyenneté et d’identité nationale, et sur leur rapport au cadre stato-national. Depuis le 1er septembre 2021, elle dirige le bureau « Formation interculturelle » de l'OFAJ, qui s’occupe des questions de recherche et d’évaluation ainsi que de…

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