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Pourquoi les riches votent à gauche, de Thomas Frank

Le Parti démocrate américain ­n’aurait-­il pas tiré les leçons de la crise de 2008 et ainsi ouvert la voie à l’élection de Donald Trump en 2016 ? Annoncé comme un nouveau Franklin D. Roosevelt, Barack Obama aura davantage ressemblé à un prédécesseur plus direct, le centriste Bill Clinton, en négligeant ses électeurs les moins bien lotis. Tel est en tout cas l’une des idées du nouvel essai, écrit avant la victoire du magnat de l’immobilier, du journaliste Thomas Frank. Si le titre français est un clin d’œil au précédent livre de Thomas Frank, Pourquoi les pauvres votent à droite (Agone, 2013), il s’avère plus parlant en version originale : Listen, Liberal: Or, What Ever Happened to the Party of the People?

Serge Halimi, qui signe la préface, considère que la stupeur ressentie par la gauche lors de la victoire républicaine est symptomatique de la « distance sociale » accrue entre électeurs, politiciens et commentateurs. Établissant un rapprochement avec la situation européenne, Serge Halimi décèle une éclipse commune du progressisme lorsque ce dernier cesse de se soucier des inégalités sociales pour s’enfermer dans l’entre-soi. Autrement dit, «le règne de la méritocratie, des gens bien éduqués, des experts, laisse tout un peuple de côté».

Dans son livre, Thomas Frank raconte l’histoire de l’échec annoncé des Démocrates à la suite de leur abandon des classes populaires – au profit d’une classe aisée et diplômée – et du combat contre les inégalités. Pour l’historien de formation, rien de surprenant à ce que les Démocrates délaissent la question sociale. En effet, les «dirigeants actuels du Parti démocrate savent que leur forme de libéralisme est liée d’une certaine manière à la bonne fortune des 10% les plus riches. L’inégalité, en d’autres termes, est un reflet de ce qu’ils sont. Elle est au cœur même de leur identité». Ils seraient par ailleurs persuadés d’être naturellement majoritaires, compte tenu de la composition et de l’évolution de la population américaine. À cela s’ajoute un système bipartisan qui empêchait jusqu’à peu les pauvres d’aller voir ailleurs, les Républicains restant considérés comme les représentants des intérêts des plus fortunés.

Le Parti démocrate ne serait pas pour autant devenu celui de l’argent – en dépit d’une grande proximité d’une partie de ses dirigeants avec la finance – mais celui du «mérite, de l’éducation et du statut social», fasciné par l’intelligence et les diplômes. Plus précisément, il serait désormais le parti des professions libérales et intellectuelles, des «travailleurs de la connaissance», ce qui se traduit par un biais antidémocratique qui privilégie les avis d’experts sur les opinions de la masse. Cela n’a toutefois pas empêché ces «professionnels» (professionals) de se mettre au service de visées progressistes, à l’image du Brain Trust dans les années 1930. Aujourd’hui, en revanche, la domination d’une telle classe conduirait à une croyance en l’éducation comme seule réponse à la pauvreté et, par ricochet, à considérer que chaque pauvre est individuellement responsable de son échec.

Mais comment le Parti démocrate en serait-il arrivé à devenir le parti des «professionnels» et non plus celui des travailleurs ? Thomas Frank estime que tout a commencé au tournant des années 1960-1970. La commission McGovern, qui change les règles de désignation des représentants pour le Parti démocrate, contribuerait à mettre fin au rôle joué par les syndicats dans la détermination de la politique démocrate. Paradoxalement, cette décision aurait été motivée par la prospérité d’alors, qui rendait la question des inégalités moins pressante et invitait à courtiser la nouvelle classe de professionnels (les yuppies), synonyme d’avenir.

Dans les années 1990, Bill Clinton serait l’homme de la transformation définitive du Parti, en dépit d’une première campagne victorieuse pour la présidence où il avait courtisé le vote des pauvres sur des thématiques sociales. Au cours de son administration, le Parti démocrate aurait pris acte de la mondialisation et de la fin de la sécurité économique pour les salariés. Les Démocrates estimeraient dès lors que les salariés devraient faire un effort perpétuel – tout particulièrement via la formation – pour rester dans la course. Les héritiers de ­Roosevelt en viendraient alors à «ignorer ce qui passait dans l’économie réelle – du pouvoir monopolistique à la financiarisation et aux rapports entre patrons et travailleurs – au profit d’un fantasme moral qui ne les obligeait à s’opposer à personne».

Le mythe des années Clinton aurait été forgé par la prospérité de l’économie lors de ses deux présidences et par les attaques personnelles des Républicains. Or, durant son mandat, il aura œuvré à la déréglementation bancaire, signé l’Aléna (un accord de libre-échange qui a dégradé les conditions d’emploi de nombreux Américains), mené une politique d’incarcération massive et mis fin à de nombreuses aides sociales. Pour Thomas Frank, «mesurée à l’aune de l’inégalité, l’administration de Clinton n’est pas héroïque, elle est odieuse». Pour autant, à l’époque, ses décisions faisaient consensus chez les Démocrates et pour une partie des Républicains. Pis, le fait que ces réalisations aient été le fait de Démocrates aurait également contribué à les rendre plus acceptables. En conséquence, au début des années 2000, plusieurs commentateurs découvrirent avec surprise qu’une partie de la finance soutenait désormais les Démocrates.

Huit ans après, Obama aurait représenté un nouvel espoir pour la gauche, assez rapidement déçu d’après l’auteur, notamment en raison de sa politique accommodante avec Wall Street et à cause du sauvetage des banques. Il mit bien sûr en œuvre une relance, trop timide, et « Obamacare », une réforme extrêmement complexe, toujours selon l’auteur. In fine, les inégalités continuèrent à progresser durant son mandat. Si Obama a comparé l’exercice du gouvernement à la conduite d’un paquebot, Thomas Frank estime que les pouvoirs du ­Président sont importants, par exemple pour lutter contre les monopoles. C’est au nom de sa foi en la méritocratie, et pour les raisons précédemment évoquées, qu’Obama n’aurait rien voulu faire, brandissant l’innovation comme la seule façon de réduire la pauvreté. Sans compter que les Démocrates seraient aveugles aux conséquences en termes de chômage ou de protection sociale de la techno­logie. Sans surprise et compte tenu d’une telle approche, la «classe créative» de la Silicon Valley constituerait aujourd’hui le principal soutien (financier) des Démocrates. Selon Thomas Frank, Hillary Clinton, que ce soit en tant que secrétaire d’État ou candidate à la présidence, n’aurait pas dévié de la trajectoire initiée par son mari et prolongée par Obama, et donc de ses travers.

Thomas Frank propose finalement de «dépouiller les Démocrates de ce sentiment de probité morale qui leur est si précieux – faire en sorte que les libéraux cessent de vivre avec la conviction réconfortante que la vertu est toujours de leur côté». Dans une postface de 2017, sous-titrée «l’année où ils ont trouvé ailleurs où aller», il considère que la victoire de Trump a été rendue possible par la gestion démocrate décrite dans son livre. Le milliardaire a su donner un écho à la frustration économique des classes populaires. À cet égard, le protectionnisme de Trump aurait été déterminant puisqu’il acterait la fin de l’accord bipartisan autour du libre-échange : «Enlevez ce consensus, faites des Démocrates le seul parti de la mondialisation, et les voilà aussitôt exposés à une révolte des travailleurs dans leurs propres rangs.» Vertu et intelligence auront été de peu de secours à la candidate démocrate. Le récit de Frank, incisif et non dénué d’humour, ne manquera pas de rencontrer des échos dans la situation politique française récente.

Agone, 2018
456 p. 25 €

Benjamin Caraco

Docteur en Histoire et conservateur des bibliothèques, Benjamin Caraco est membre associé du Centre d’histoire sociale du XXème siècle et coordonne la rédaction du site Nonfiction ainsi que son pôle société.

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