La Forme de l'autre : The Shape of Water de Guillermo del Toro
Avec La Forme de l'eau, Guillermo del Toro tire à boulets rouges sur la société américaine.
Entre le conte de princesse, le film noir, la fable politique, le mélodrame fantastique et la comédie musicale, La Forme de l’eau (The Shape of Water) se faufile sans accrocs parmi les genres. Un croisement « moins de 12 ans » infusé à la fluorite entre La Belle et la Bête et Sauvez Willy ? « You Will Never Know », nous répond-il, espiègle, par le biais d’une douce voix échappée d’un petit écran, comme pour mieux nous inciter à pénétrer dans ce royaume aquatique.
Telle une ouvreuse de cinéma, la voix off de Giles (Richard Jenkins) nous accueille sur le seuil d’un couloir inondé avant de nous inviter à prendre place dans une pièce où les objets flottent au gré des courants, imperceptiblement portés par la lointaine caresse d’une flûte. Ici-bas, dans les profondeurs d’une eau trouble baignée de lumière verte, la princesse orpheline porte le nom d’Elisa (Sally Hawkins) et son travail consiste à nettoyer les locaux d’un laboratoire militaire américain de la banlieue de Baltimore où, à l’instar de sa collègue et amie Zelda (Olivia Spencer), elle est traitée avec peu de considération. Pourtant, contrairement à son homonyme qui prenait dans Pygmalion ou My Fair Lady des cours d’élocution, notre Elisa est muette et préfère donc effectuer des petits pas de danse synchronisés à la Betty Grable en compagnie de son voisin Giles, ex-affichiste homosexuel mis au placard par une Amérique des années 1960 tout aussi ouverte à la modernité technologique qu’homophobe. Ces séances de claquettes ne sont qu’une des nombreuses routines de notre héroïne, qui rythme sa vie au son du tic-tac de minuteur, qu’il s’agisse de cuire des œufs ou de s’adonner à un plaisir solitaire. « Cornflakes were invented to prevent masturbation », lui apprend Giles ; « la meilleure façon de commencer votre journée », promettait Kellogg’s.
Après la princesse sans voix, entre la bête sans poil. Découvert dans le fleuve Amazone, le monstre de ses rêves (Doug Jones) est un amphibien aux écailles diaprées et aux reflets turquoises, capturé par Richard Strickland (Michael Shannon) afin d’étudier les possibles applications militaires et spatiales de son double système respiratoire. L’hommage au Gill-Man de L’Etrange créature du lac noir est évident, mais l’habileté de Guillermo del Toro et de ses techniciens est de pousser encore plus loin l’ambiguïté entre créature monstrueuse et être humain, entre férocité et délicatesse. Le cinéaste joue à rebours des attentes du spectateur en montrant d’abord la seule main de la Bête sortir de l’eau, pour venir finalement gober un œuf qu’Elisa lui a apporté. Tout au long du film, les mains des exclus virevoltent sur l’écran pour venir accrocher le regard, allant même jusqu’à s’accompagner à l’occasion de sous-titres canari positionnés à leur hauteur, pour mieux redonner une forme de dignité à ces personnages méprisés. A l’inverse, les doigts putréfiés du geôlier-tortionnaire Strickland soulignent combien, comme dans Le Labyrinthe de Pan, le monstre est d’abord et avant tout l’humain.
Si le film se déroule au début des années 1960, sur fond de paranoïa face aux Soviétiques, et cloue au pilori une Amérique raciste, misogyne et xénophobe, Guillermo del Toro ne se prive évidemment pas de tirer à boulets rouges sur la société américaine contemporaine par l’intermédiaire de ses quatre parias : un monstre sud-américain, une femme de ménage noire, une autre qui est handicapée, un homosexuel au chômage. Sous les trompeurs oripeaux d’une fable, le cinéaste mexicain rappelle ainsi combien le fantastique et la réalité fonctionnent en vases communicants, à l’image de ces comédies musicales en noir et blanc qui défilent en continu sur la petite télévision de Giles, un passé figé (il s’agit de ne pas voir les actualités) autant qu’un refuge pour l’imaginaire ou un modèle à transposer. « Time for Alice Faye », dit-il à Elisa en s’installant devant Hello Frisco, Hello avec une de ses key-lime pies qui donnent à cette dernière la langue verte, comme si l’élément marin la contaminait déjà. Un peu plus tard, il trépigne d’excitation à l’idée de synchroniser leurs montres, « just like they do in the movies ». Elle-même ne peut s’empêcher de romancer toute sa vie, histoire de garder le bon tempo quand elle tapote doucement ses pieds en rythme sur le chemin du travail. Et lorsqu’il s’agit d’engager un ballet nuptial devant une créature visiblement intriguée, quoi de mieux que de se déhancher avec un balais pour partenaire, tel Fred Astaire dans Mariage Royal : « I Know Why (And So Do You) », dit la chanson de Glenn Miller.
Le film déborde de clins d’œil et, réciproquement, les protagonistes n’hésitent pas à submerger les écrans ; parfois littéralement, lorsque l’eau du cocon d’amour aquatique d’Elisa s’écoule dans la salle obscure située immédiatement en dessous, soulignant la porosité des deux espaces. D’aucuns crieront à l’inondation, mais d’autres choisiront peut-être de plonger dans le grand bain de cet univers fantastique à la fois populaire et plein de références où l’on entre par la petite porte, où l’on raconte ses aventures sexuelles de la veille en langage des signes et où une divinité se retrouve coincée dans une baignoire, quelque temps avant d’être adoubée par les prêtres interloqués de The Story of Ruth, dans un cinéma désert du nom d’Orpheum. Après tout, il s’agit bien d’aller jusque dans les profondeurs sous-marines pour sauver l’être aimé. Quand monte la voix grave et douce-amère de Madeleine Peyroux reprenant Gainsbourg, nous comprenons que les deux amants ont en bavé, qu’ils ont dansé aussi, en se disant peut-être en javanais des mots d’amour, quelque part au milieu de cette séquence « en-chantée » en noir et blanc qui transporte Elisa de sa salle à manger vers une piste de danse étoilée. Enfin, elle peut valser dans une robe pailletée au bras de son propre Fred Astaire amphibien, à la fois élégant et animal, tout en lui donnant la sérénade à l’aide de Renée Fleming.
A l’instar de l’eau, l’amour n’a pas de forme prédéterminée ; il prend simplement celle de son récipient. C’est tout le sens du poème qui conclut le film :
“Unable to perceive the shape of You
I find You all around me
Your presence fills my eyes with Your love
It humbles my heart
For You are everywhere”
et ressemble étrangement à du Rûmî, sans qu’il soit possible d’en retrouver la source exacte. Quelques vers tournés vers l'autre, en perpétuel mouvement, à l’image de cette caméra qui se meut avec les ondulations de l’eau et les somptueuses vagues mélodiques d’Alexandre Desplat, qui parviennent à évoquer tant le ressac de la mer que l’atmosphère sourde et ouatée des abysses.
Dans Sept ans de réflexion de Billy Wilder, le personnage de Marilyn Monroe sortait d’une séance de L’Etrange Créature du lac noir en regrettant que la Belle et la Bête ne finissent pas ensemble. C’est donc par un ultime pied-de-nez plein d’hommage que The Shape of Water propose d’exaucer le vœu de la jeune femme : le prince charmant reste monstrueux et la transformation est inversée. The Shape of Water se termine comme il a commencé, suspendu dans l’eau ; libre à nous de plonger explorer les interstices aqueux qui relient ses personnages.