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On the Border de Wei Shujun
On the Border de Wei Shujun
Flux d'actualités

Les hirondelles font bien le printemps

juillet 2019

La 2e édition du Festival du cinéma d’auteur chinois, organisée par l’association Allers-Retours en mars 2019, à Paris, met la formation de l’identité au cœur de sa programmation.

Le bourgeonnant Festival du cinéma d’auteur chinois, de l’association Allers-Retours, célébrait cette année son deuxième printemps. Il défriche avec enthousiasme une scène artistique dont seule une poignée de noms parvient d’ordinaire à se frayer un chemin jusqu’au public français : Jia Zhang-ke, ou Hou Hsiao-hsien pour les plus confortablement installés dans le paysage cinématographique mondial, Bi Gan (Un Grand voyage vers la nuit, 2018) et le regretté Hu Bo (An Elephant Sitting Still, 2018) pour les plus récentes incursions dans les salles obscures en France.

La sélection, riche de six courts et de huit moyens ou longs métrages, explore plusieurs genres et lorgne tant du côté du drame que du cinéma d’animation ou des films documentaires. Ainsi, dans Four Springs, Lu Qingiy montre les réunions de famille organisées par ses parents durant quatre années consécutives à l’occasion de la fête du Printemps. Son film tient tout à la fois de l’autoportrait familial que du documentaire social sur la province rurale du Guizhou, dans le sud-ouest de la Chine. Le réalisateur fait partie de cette première génération à avoir quitté sa ville d’origine à la recherche d’emplois dans les grandes métropoles. Chaque année, lors du chunyun, cette période d’intenses mobilités durant laquelle les Chinois se réunissent pour fêter le nouvel an, la fratrie revient ainsi momentanément s’installer au sein du foyer familial, accompagnée des premiers gazouillis des hirondelles qui nichent dans un des murs de la maison. Si le sourire qui illumine le visage des parents à l’arrivée des deux groupes est révélateur de l’importance qu’ils accordent à ces réunions, la migration des hirondelles souligne combien ces trajectoires constituent autant un retour qu’un détour.

Four Springs de Lu Qingiy

 

La simplicité du dispositif mis en place par Lu Qingiy – qui tourne sans équipe, avec une petite caméra au poing – fait saillir à l’écran des interactions intimes faites de tendresse mais aussi d’incompréhension, entre des individus qui se découvrent chaque fois légèrement étrangers, chargés des événements de l’année écoulée. Ce sont ces collisions de tracas et d’espérances que Four Springs s’attache à peindre, esquissant une carte de tendre familial, entre permanences et métamorphoses, mimant le cycle des saisons. Commencé comme un journal consacré à la figure paternelle et publié sur un blog, ce n’est qu’après la mort de la sœur du réalisateur que ce projet a pris une forme cinématographique et s’est étendu à l’ensemble de la famille. De la première mouture, Lu Quingiy a gardé un mélange de pudeur et d’intimité dans un cadre plus ambitieux. Si les activités des parents au bord du bassin de la cour intérieure polarisent l’attention, l’étrange ballet qui se joue autour d’eux permet de comprendre les non-dits et de dessiner le portrait fragmentaire de la famille.

L’écart entre la banalité des situations filmées et la bouffée romanesque qui semble parfois s’emparer du récit n’est pas sans rappeler le Paterson de Jim Jarmusch (2016). Que ce soit dans les rues bitumées d’une ville américaine désindustrialisée ou dans les vallons chinois, il y a quelque chose de l’ordre de la survie et de la résistance qui se joue dans le va-et-vient des deux couples et dans leur poésie douce et sans prétention. Le quotidien des deux retraités chinois, épris de longues randonnées, de feux d’artifice, de chansons traditionnelles et de minutieux diaporamas de vieux films et de photos de famille, agit comme un baume au cœur. Chez Lu comme chez Jarmusch, la force des êtres ne vient pas tant d’un geste héroïque ou d’une force momentanée que d’une endurance empreinte de modestie, celle des marcheurs au long cours, qui accueillent avec une égale sérénité, ou presque, les tâches ménagères quotidiennes et les décès. La construction cyclique de la narration donne son unité à cette succession de saynètes emplies de malice.

Chronicle of a Durian de Yang Xiao

 

À l’apaisement des parents de Lu Qingyi vient répondre Chronicle of a Durian de Yang Xiao, qui montre les rêveries agitées d’un réalisateur assoupi pendant la projection de son propre film. Tout du long, la caméra suit un filet de courses passant de main en main, dont l’unique contenu est un durian, étrange fruit qui pousse sur l’arbre éponyme. Tel l’âne Balthazar de Robert Bresson, le durian de Yang joue le rôle de fil conducteur narratif et, par son impassibilité, renvoie les humains à leurs erreurs, leurs contradictions et leur orgueil. Fruit à l’odeur incommodante et à la carapace épineuse, mais réputé pour sa pulpe, il incarne les ambivalences des personnages.

Les désirs, représentations, croyances et coutumes qui contribuent à la formation de l’identité d’une communauté ou d’un individu sont au cœur de la programmation du festival. Les réalités alternatives de 3 Adventures of Brooke, de la réalisatrice Yuan Quing, fonctionnent comme des variations, comme trois éclairages différents du portrait d’une touriste chinoise traversant la Malaisie. Aux espoirs des jeunes Chinois souhaitant rejoindre la Corée du Sud, dans On the Border de Wei Shujun, répond l’errance des adolescents du court métrage apocalyptique de Hu Bo, Man In The Well. La projection de ce dernier était accompagnée de celle du documentaire I’ve Got a Little Problem, consacré au photographe Ren Hang, lors d’une séance « hommage » à ces artistes, qui se sont tous deux récemment suicidés et qui déploient une réflexion commune sur le corps et les interdits : Ren Hang, dont les œuvres étaient exposées à la Maison européenne de la photographie, explore la nudité ; Hu Bo examine l’anthropophagie de survie.

The Widowed Witch de Cai Chengjie

 

Poursuivant cette exploration des frontières sociales, The Widowed Witch, premier long métrage de Cai Chengjie, s’interroge sur la place des femmes dans la société chinoise et sur les processus qui conduisent des étiquettes, telles que « veuve » et « sorcière », à former un stigmate social. Erhao, se promenant avec son mari dans un sous-bois enneigé, raconte à ce dernier les circonstances ayant conduit son jeune frère à mourir de froid des années auparavant. Alors qu’elle s’inquiète de leur destination, surgit devant eux un chaman, posté à l’orée d’une clairière, tenant un tambour : le mari prend ses jambes à son cou, tandis qu’Erhao s’effondre. Cette ouverture en forme de parabole et d’expérience mystique introduit le patchwork de registres à travers lequel navigue le réalisateur. Lorsque Erhao se réveille, elle est allongée chez sa belle-famille dans un monde en noir et blanc, incapable de bouger ou de parler, miraculeuse survivante de l’explosion d’une usine de feu d’artifices dans laquelle a péri son mari. Violée par son beau-frère lors d’une glaçante scène tournée à la première personne, puis rejetée par les villageois qui accusent cette veuve en série (le mari qui vient de succomber est son troisième) de porter un mauvais sort, Erhao s’empresse alors de s’enfuir de son village, accompagnée du tout jeune frère du défunt.

Empruntant aux codes des romans picaresques, des westerns et des contes populaires chinois, The Widowed Witch est autant un drame social qu’une satire mordante de la société rurale du nord de la Chine, depuis un point de vue féminin. Il évolue à mi-chemin entre le road-movie et l’exploration ethnographique. Alors que l’étiquette de « sorcière » conférée par les habitants la pousse initialement en marge de cette société patriarcale qui élimine « les têtes féminines qui dépassent[1] », Erhao parvient, par une série d’événements cocasses, à retourner à son avantage les superstitions villageoises : un homme qu’elle claque violemment affirme qu’elle est parvenue à débloquer ses cervicales ; un autre, âgé, infirme et abandonné de tous, retrouve l’usage de ses membres, après qu’elle l’a oublié dans un bain chaud.

Le film brouille les frontières entre ce qui relève du quiproquo, de la bravade lancée à la ronde et prise au sérieux par crédulité, ou du véritable pouvoir surnaturel. Ancien réalisateur de documentaires pour la télévision chinoise, Cai Chengjie conduit cette histoire sur le ton d’un « réalisme magique » où l’hésitation et l’indétermination sont reines : le fantastique est pleinement intégré à la logique du récit, et les esprits sont traités indifféremment des autres personnages. Si le film souligne l’ancrage de ces superstitions dans un folklore spirituel traditionnel, il met également en évidence combien ces croyances peuvent resurgir : les nombreuses maisons abandonnées du fait de l’exode rural sont autant de nids de fantômes potentiels selon les habitants.

Pour survivre durant l’hiver et défendre les femmes et jeunes filles maltraitées, Erhao accepte ainsi malgré elle le rôle de « sorcière ». De longs plans fixes observent à distance les multiples cérémonies dirigées par Erhao, tandis que des rayons de couleurs viennent parfois rompre sur les bords la palette de noirs et blancs, accompagnant l’évolution de émotions du personnage.

Par la multiplicité des thématiques abordées, sa scénographie soignée ou sa photographie chatoyante, The Widowed Witch est un premier film impressionnant de maîtrise. Repéré également au Festival de Rotterdam, il est à l’image de la sélection de l’association Allers-Retours, qui offrait à la fois des paris osés – comme le long métrage d’animation She, réalisé en stop motion par Zhou Shengwei à partir de 58 000 photos, et qui aborde la question des rapports hommes-femmes par la symbolique d’une chaussure à talon se travestissant en mocassin –, mais permettait également d’avoir accès à des films reconnus dans les plus grands festivals internationaux, comme A Gentle Night de Qiu Yang, qui a obtenu en 2017 la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes.

Espérons que, tel le potager créé autour de la tombe de leur fille par le couple de Four Springs, le Festival du cinéma d’auteur chinois soit aussi abondant et fourni au printemps prochain.

 

[1] Mona Chollet, Sorcières. La Puissance invaincue des femmes, Paris, La Découverte, 2018.