L’Europe et la Turquie

Entretien avec Kemal Dervis

Cet entretien est initialement paru dans un supplément de la revue Esprit d'octobre 2004

Kemal Dervis est ancien vice-président de la Banque mondiale, ancien ministre turc de l’Économie et député Chp d’Istanbul au parlement de Turquie. Il est aujourd'hui administrateur du PNUD.



La Turquie se trouve aujourd’hui au centre du débat européen comme si l’on découvrait que le statut de précandidat de la Turquie pose, dans une certaine urgence, la question de l’identité et donc des frontières de l’Europe. Fait-elle les frais d’une prise de conscience, assez tardive, des conséquences du choix de privilégier l’élargissement sur l’approfondissement?

Kemal Dervis–Le vrai débat porte aujourd’hui sur l’avenir de l’Europe et sa constitution. Il suffit pour cela d’écouter, par exemple, les propos du leader conservateur britannique: « Les constitutions, c’est bon pour les pays, et je ne veux pas vivre dans un pays qui s’appelle l’Europe. » Il aurait sans doute été préférable de rédiger la Constitution de l’Union européenne avant de procéder à son élargissement. L’histoire en a décidé autrement car la réunification de l’Allemagne a rendu l’élargissement indispensable. Ce qui est clair aujourd’hui, c’est qu’une Europe à vingt-cinq, trente ou trente-trois –on ne peut, je crois, laisser à l’écart les petits pays des Balkans– sera ingérable avec les procédures et institutions actuelles. La majorité qualifiée s’imposera car il serait absurde de laisser un seul pays, le plus souvent pour des raisons qui relèvent d’une sorte d’égoïsme national, bloquer un processus où se sont engagés trente pays. Après l’entrée des Dix qui a été déjà consommée, après les candidatures de la Bulgarie et la Roumanie qui sont proches d’aboutir, le seul pré-candidat officiel qui peut servir d’hypothétique occasion d’arrêter le processus d’élargissement, c’est la Turquie. Sans doute y a-t-il d’autres raisons, financières, économiques…


L’argument culturel mis en avant, celui d’une Europe chrétienne, est-il recevable? Ne s’accompagne-t-il pas d’une peur du poids démographique et économique de la Turquie, et donc d’un déplacement du centre de gravité de l’Europe?


Deux débats se superposent aujourd’hui. D’un côté, on avance l’argument politique selon lequel la Turquie, qui sera proche des 80 millions d’habitants dans les années 2015, aura un poids important et sans doute des réflexes plus proches de la France ou de l’Allemagne que du Portugal ou de l’Estonie. De l’autre, on souligne que la Turquie est un pays à majorité musulmane. Or, l’Europe a déjà une composan­te musulmane. L’islam est une réalité en France comme en Grande-Bretagne, en Allemagne, aux Pays-Bas… Dire que l’Europe peut se construire sans prendre en compte cette dimension n’est pas réaliste. Elle sera, bien sûr, renforcée avec l’entrée de la Turquie, ce qui est un vrai débat, mais tous ceux qui veulent définir le projet européen en termes identitaires ou historiques font fausse route. Un projet politique est toujours un projet tourné vers l’avenir, pour rassembler les personnes autour d’un objectif commun qui est de vivre mieux.
Les fondateurs, Robert Schuman ou Jean Monnet, ont fait du projet européen un projet d’avenir destiné à garantir la paix en Europe, la sécurité et le développement économique de celle-ci. Mais les projets politiques ont aussi une dimension émotionnelle que l’on ne peut nier. Et c’est là où l’Europe se heurte à une difficulté qui dépasse le cas de la Turquie. Par réflexe identitaire, nombreux sont ceux qui, au sein de l’Europe actuelle, rejettent tout lien émotionnel avec elle. Contrairement aux Européens fédéralistes qui, engagés politiquement pour une Europe plus unie, essaient de développer ce lien émotionnel avec l’Europe. Il faut donc se demander si la Turquie peut, ou non, participer à ce lien.


Dans l’imaginaire musulman, et plus particulièrement dans le monde arabe, la Turquie a représenté symboliquement quelque chose de très puissant. Quelle serait selon vous la réaction des populations arabo-musulmanes face à l’intégration de la Turquie dans l’Europe? La symbo­lique ottomane existe-t-elle encore ou a-t-elle disparu avec l’Empire
?

La religion musulmane comme la religion chrétienne sont universalistes. Elles ne se définissent par aucune limite, raciale ou géographique. L’islam européen sera différent de l’islam moyen-oriental comme celui-ci est différent de l’islam sud-est asiatique. Le grand défi est que l’Europe accepte sa composante musulmane et que celle-ci accepte le cadre européen et ses valeurs. Si cette synthèse se réalise, elle aura un rayonnement extrêmement important au sein des populations musulmanes. Une Europe multireligieuse et multiculturelle, et donc aussi musulmane, pourrait rendre un immense service à la paix dans la mesure où elle ne s’opposerait plus culturellement, que ce soit dans l’imaginaire ou l’affectif des citoyens, à l’islam. L’enjeu est de taille. Si ce projet réussit, celui d’une Europe moderne avec une composante musulmane européenne, il contribuera à renforcer les liens entre les deux rives de la Méditerranée et permettra à cette Europe de gagner en influence dans cette région du monde. Certes, il y a bien des musulmans dans le monde arabe qui pensent que la Turquie les trahit en voulant devenir européenne; mais plus nombreux sont ceux qui considèrent que c’est une bonne chose qu’un pays musulman puisse faire partie de la famille européenne.


Peut-on dire que ce désir d’Europe de la Turquie peut être interprété comme une posture de rejet du monde arabo-persan? L’écrivain Percy Kemp
1 proposait que la Turquie joue et assume son rôle de grande puissance méditerranéenne et moyen-orientale et ainsi avoir aussi valeur d’exemple en montrant une société où islam et démocratie sont compatibles.

Le cadre européen est beaucoup plus puissant et beaucoup plus utile que ne le pensent beaucoup d’Européens. De nombreux pays ont eu besoin de cadre, comme l’Allemagne qui n’aurait pu, sans l’Europe, achever sa normalisation. L’Espagne, elle aussi, a eu besoin de ce cadre dans la période postfranquiste, comme en ont eu besoin la Grèce et l’Italie, et désormais tous les pays de l’Est. On peut dire sans aucun complexe que le cadre européen est nécessaire aujourd’hui à la Turquie pour se développer économiquement et asseoir solidement la démocratie. Sans ce cadre, elle sera plus faible face à ses problèmes de croissance et ne pourra jouer ce rôle d’exemple que vous évoquez, de solidité institutionnelle et économique. Ce même argument vaut aussi contre la tendance de certains Américains à penser la Turquie comme la seule démocratie moyen-orientale et qui, de ce fait, aurait un rôle à jouer dans un Moyen-Orient instable.
D’un point de vue historique, la Turquie a toujours eu les pieds des deux côtés. Très impliquée au Moyen-Orient –l’Empire ottoman en­globait le monde arabe–, elle a pourtant toujours préféré tourner ses regards vers l’Europe. L’Empire ottoman, c’était avant tout la Macédoine, la Bosnie – Sarajevo, Skopje et Pristina, villes dont furent origi­naires les plus grands Premiers ministres de l’Empire. Cette composante balkanique, du sud-est européen, s’est encore renforcée après la chute de l’Empire, date à laquelle de nombreux Turcs musulmans des Balkans se sont réfugiés en Turquie. Il y a aujourd’hui entre quatre et cinq millions de Turcs d’origine bosniaque, quatre et cinq millions d’origine albanaise. Quant à Istanbul, elle n’a jamais été une ville moyen-orientale. Succédant à Byzance et à Constantinople, Istanbul est la grande ville du sud-est de l’Europe, dont l’histoire et le rayonnement ont été européens.


Dans le débat sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, on reproche aussi à celle-ci son atlantisme, atlantisme qui a joué un rôle dans ses tensions avec le monde arabe. Qu’en est-il après le refus de la Turquie de participer à la guerre en Irak
?

Le vote du Parlement turc a été décisif. Il ne faut pas oublier que la Turquie sortait d’une grave crise économique, qu’il y avait sur la table trente milliards de dollars de crédits. Malgré cette manne, le Chp, comme une fraction du parti gouvernemental, a voté contre la guerre. C’était là, comme l’ont écrit certains journalistes en Europe, un réflexe européen. Ce vote n’est pas l’expression d’un anti-américanisme. Comme en France, en Italie, en Espagne ou en Grèce, il résulte de l’idée qu’on ne peut laisser une superpuissance agir à sa guise, sans autre source de légitimité. De nombreux Turcs ont dit ou écrit à cette date que la Turquie ne pouvait s’impliquer dans ce conflit sans le faire sous l’égide des Nations unies. C’était là marquer les limites de l’atlantisme turc.
Pendant la guerre froide, en particulier après la Deuxième Guerre mondiale, la situation était tout autre et la menace soviétique bien réelle. Staline avait exigé des bases militaires en Turquie et une base militaire sur le Bosphore. Jusque-là neutre, voire neutraliste, la Turquie s’est alors ralliée à l’Otan et à l’Alliance atlantique. L’Amérique de Truman l’a beaucoup aidée à ce moment-là. L’histoire de cette alliance et de cette amitié entre la Turquie et les États-Unis est loin d’être terminée, mais elle prendra un nouveau visage. Ces dernières années montrent que la dimension européenne du réflexe populaire turc l’emporte sur l’adhésion à une alliance hors de l’Europe. Parce que la Turquie, en raison de sa taille, aura un poids important en Europe et dans le Parlement européen –ce qui fait peur à certains Euro­péens– et qu’elle veut participer à la défense européenne, elle aura des réflexes beaucoup plus proches de ceux de la France ou de l’Allemagne que de l’attitude des petits pays qui souvent réfléchissent moins en termes de relations de puissance.


Si l’approfondissement progresse, si l’Europe arrive à se doter d’institutions politiques et devient un État fédéral, est-ce que la Turquie est toujours candidate
?

Bien sûr. Mais en Turquie, comme en France, les avis divergent. Dans l’un et l’autre pays, le courant souverainiste s’exprime explicitement contre tout abandon de souveraineté. Un autre courant, de l’extrême gauche turque, considère quant à lui que l’Europe est une construction au service du capitalisme. Malgré cette opposition, tous les sondages montrent que les Turcs veulent faire partie de l’Europe, même fortement intégrée. Ils le voudraient sans doute moins si le pays n’était pas si grand, par peur de se perdre comme certains petits États en Europe, dont quelques-uns sont très fédéralistes comme la Belgique, la Hollande…, d’autres moins comme le Danemark, et qui veulent garder leurs particularismes. Les Turcs sont conscients qu’une fois intégrée dans l’Union européenne la Turquie ne sera pas un acteur de deuxième plan, qu’elle détiendra une part significative de la nouvelle souveraineté européenne. Elle partagera sa souveraineté, ne l’abandonnera pas… Jusqu’aux nationalistes turcs qui regardent le projet fédéral européen avec une certaine sympathie! Bien plus que bon nombre d’Anglais.


On sait que les élites turques sont plutôt favorables à l’intégration européenne. Ce désir d’Europe, comme entité politique autonome, est-il partagé par la jeunesse turque? Ou ce désir n’est-il qu’une variante d’un désir plus large d’occidentalisation qui inclut les États-Unis
?

À l’origine, le désir de modernisation a été plus fort que celui d’une occidentalisation de la société, un peu à la manière japonaise. Mais Atatürk a donné à cette modernisation une orientation clairement occidentale, et même européenne. La phase de modernisation actuelle, qui est importante, passe par l’Europe et sa construction. Elle ne se fait pas contre l’Amérique, contre la Russie ou contre le Japon, mais l’Europe est le couloir dans lequel la Turquie peut avancer. N’oublions pas qu’il y a eu une immigration turque en Europe, surtout en Allemagne, aux Pays-Bas… Environ quatre millions d’Européens d’origine turque vivent aujourd’hui en Europe, ce qui crée des liens. Ce va-et-vient est aussi important pour les échanges, dont 50% se font avec l’Union européenne. On oublie trop souvent que, depuis 1996, la Turquie est membre du marché commun et ce, avant la Hongrie, la Pologne. En Turquie, le réflexe européen existe, même si le citoyen moyen ne connaît pas plus tous les détails que d’autres Européens. Plus de liberté, plus de prospérité, un cadre où existe une certaine solidarité sociale (le volet social européen se distingue de l’expérience américaine) font que les Turcs regardent l’Europe plutôt positivement.


La population est-elle sensible aux promesses faites par les pays européens, à leur attentisme, voire au risque de refus d’intégrer la Turquie
?

L’attente de la population est très forte. Les liens entre la Turquie et l’Europe sont déjà anciens. Dès 1963, dans un monde très différent de celui d’aujourd’hui, un accord d’association était signé. La Turquie, bien avant d’autres pays, a intégré certaines institutions eu­ropéennes comme le Conseil de l’Europe. En 1999, date très importante, le Conseil de l’Europe a annoncé lors du Sommet d’Helsinki que la Turquie était candidate au même titre que les douze autres. Notre pays a participé aux travaux de la Convention, a donc été invité à réfléchir et discuter sur la future Constitution européenne. J’ai moi-même proposé certains amendements. En décembre 2002, l’Europe a réaffirmé encore une fois que si la Turquie remplissait les critères politiques de Copenhague, les négociations commenceraient sans délai. Le Premier ministre turc se rend à tous les sommets européens, comme récemment à Dublin pour fêter l’arrivée des Dix. Il est sur la photo de famille. Si l’Europe, sous l’influence d’un populisme qui n’est tourné ni vers la paix, ni vers l’avenir, déclare que tous ces engagements réciproques ne valent rien, cette annonce aura un effet très négatif sur l’opinion publique turque, et au-delà.
Les Turcs verront dans cette décision le refus par l’Europe d’intégrer, pour incompatibilité, un pays musulman. Cette déception profonde rayonnera bien au-delà de la Turquie. D’autres populations musulmanes y verront la confirmation qu’entre elles et les chrétiens, le fossé est infranchissable.


Si la Turquie intègre l’Europe, quelle sera sa position vis-à-vis des autres pays musulmans potentiellement candidats comme le Maroc
?

Personne ne peut prédire à quoi ressemblera le monde dans trente ans. Peut-être nous acheminerons-nous de plus en plus vers une gouvernance globale supranationale? Mais l’histoire du Maroc est très différente de celle de la Turquie. C’est un pays qui s’est toujours défini comme un pays arabe, qui fait partie de l’organisation des États arabes, qui a cherché avec les pays voisins à créer une région maghrébine. Si l’Europe doit coopérer avec les régions qui l’entourent, elle n’a pas la vocation de s’étendre à l’infini. Je crois que l’Europe devra faire une pause avant d’envisager d’autres entrants qui n’ont pas encore le statut de candidat, exception faite pour les pays des Balkans de l’Ouest, Croatie, Serbie et Bosnie.


La question arménienne revient de façon récurrente. Y a-t-il eu une évolution du gouvernement turc sur cette question? Qu’en est-il de la mémoire collective turque sur cet événement
?

Depuis quelques années, l’histoire est un sujet que l’on peut aborder en Turquie de façon plus libre et plus saine. Les événements qui se sont déroulés pendant la Première Guerre mondiale sont perçus de façon assez différente selon que l’on se place du côté turc ou du côté arménien et occidental. Malgré ce qui peut ressembler à un conflit de mémoire, la Turquie a fait des pas importants comme, par exemple, ouvrir ses archives aux chercheurs.
S’il est indispensable que les historiens soient libres aujourd’hui d’écrire, à base d’archives, une histoire juste, il est tout aussi nécessaire d’établir un bon voisinage avec nos voisins arméniens et de coopérer ensemble à un meilleur avenir dans cette région du monde. Qu’on puisse explorer le passé est une bonne chose, mais il faut aussi le surmonter, et ne pas s’y enfermer, par un effort des deux communautés.


L’Europe s’est construite sur le refus de la shoah; elle a défini initialement ses frontières d’un point de vue éthique. Puisqu’il est question ici de savoir ce qu’est l’Europe, sur quelles bases elle peut se construire, la Turquie a-t-elle un rapport particulier avec ce qui s’est produit lors de la Deuxième Guerre mondiale, comme ce fut le cas des pays fondateurs de l’Union européenne
?

La Turquie a une histoire particulière avec les juifs et avec le peuple juif. Sous l’Empire, Soliman le magnifique prit publiquement la défense des juifs que les rois d’Europe maltraitaient. L’Empire ottoman invita la communauté juive chassée d’Espagne à venir s’installer dans l’Empire. C’était aussi une façon d’attirer cette communauté très active et de faire bénéficier l’Empire ottoman de son grand savoir-faire. Ainsi se sont développées ces grandes villes ottomanes à forte composante juive qu’ont été Sarajevo, Salonique (où plus de la moitié de la population était juive avant l’occupation nazie de la Grèce) et Izmir. Dans les années 1930, la Turquie a été une terre d’asile pour de nombreux savants juifs allemands. Plus que tout autre pays d’Europe, dont certains se sont mal comporté vis-à-vis des émigrants juifs, la Turquie a ouvert grandes ses portes à la communauté juive d’Allemagne. Ce lien explique aussi la position de la Turquie dans le conflit au Moyen-Orient. Bien qu’elle soit musulmane et proche des pays arabes, sensible donc aux souffrances du peuple palestinien, la Turquie n’a jamais été antisioniste dans ce conflit, en raison de cette histoire qui lie la tradition turque et ottomane aux juifs. « L’esprit de Sarajevo » est une chose dont les Turcs sont très fiers. La Haggadah de Sarajevo qui décrit l’exode du peuple juif d’Espagne est un livre dont Hitler connaissait l’existence et qu’il avait donné l’ordre de détruire. C’est un imam bosniaque musulman qui le protégea des nazis et le rendit ensuite à la communauté juive. Ces liens ne veulent pas dire que nous ne sommes pas très inquiets sur le sort des Palestiniens. Mais ils signifient que la Turquie participe de ce front du refus sur lequel s’est établie l’Europe politique après 1945.


1.Dans Esprit, janvier 2003.