Donald Trump quitte la Maison Blanche pour la collecte d’œufs de Pâques sur la pelouse sud, le lundi 21 avril 2025. (Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok) Domaine public via Wikimedia
Donald Trump quitte la Maison Blanche pour la collecte d'œufs de Pâques sur la pelouse sud, le lundi 21 avril 2025. (Photo officielle de la Maison Blanche par Daniel Torok) Domaine public via Wikimedia

La haine de la forme

En revendiquant de piétiner toutes les règles qui encadrent l'exercice du pouvoir comme les relations entre États, Donald Trump s'inscrit dans un puissant héritage anti-juridique. Au rejet des formes ne répond que la vénération de la force brute. 


« Un homme, écrivait Albert Camus, ça s’empêche ». Ce qu’un individu s’interdit de faire ou de dire nous renseigne davantage sur son caractère que ce qu’il montre et proclame pour mettre en avant son sens moral. À cet égard, la scène où, dans le Bureau ovale de la Maison Blanche, Trump et Vance ont cherché à humilier publiquement Zelenski constitue un cas d’école. Arrogance du fort à l’égard du faible, violence du mépris, intimidation érigée en diplomatie, art du « deal » qui dégénère en attitude mafieuse : les deux leaders des États-Unis ne se sont rien interdit. Pas même le plaisir de faire savoir au monde entier qu’ils ne respecteront aucune limite.

Camus ne précise pas la nature de ce qui nous « empêche ». Décence, respect, compassion, empathie : nombreux sont les prétendants au titre de ce qui limite les prétentions de la force nue. Trump et Vance manquent dramatiquement de ces qualités. On pourrait aussi diagnostiquer une absence singulière de surmoi : le Président américain parle et commande avec ses pulsions, condamnant le monde à commenter ses saillies quotidiennes. Mais ce qui se passe actuellement dans la politique mondiale est autre chose qu’une conséquence de l’accès de caractériels au pouvoir. Pour le comprendre, il faut franchir la distance qui sépare la morale du droit : ce qui humanise l’action des individus comme celle des peuples, c’est la forme.

En droit, la forme est tout sauf un problème de pure forme. Elle entoure les comportements d’un certain nombre de préalables qui les empêchent de sombrer dans la violence nue. La scène du Bureau ovale n’est que l’expression ultime d’un refus des formes élémentaires : non seulement la politesse diplomatique, mais les règles du droit international qui encadrent les rapports de force entre puissances.

Trump ne s’est jamais caché de son mépris pour les institutions qu’il considère comme un obstacle inadmissible placé entre son désir et le réel. Presqu’autant que l’Ukraine, le Canada et le Groenland ont fait les frais de ce mépris proclamé pour les formes du droit international qui impliquent de ne pas s’adresser à un État comme à un vassal. Sur le plan intérieur, la rumeur entretenue par l’univers MAGA selon laquelle, contre les principes de la constitution américaine, Trump pourrait briguer un troisième mandat indique que la nouvelle administration ne s’interdit pas, ici non plus, de piétiner les règles.

La haine de la forme est loin d’être une prérogative de l’extrême droite américaine. Elle n’est même plus, hélas, le propre de l’extrême droite. En France, la dénonciation rituelle du « pouvoir des juges » a servi de carburant à la mobilisation générale décrétée par le Rassemblement national contre la condamnation de Marine Le Pen à plusieurs années d’inéligibilité. La logique est toujours la même : que vaut la forme de la loi, c’est-à-dire ici le fait qu’elle s’applique à tous les élus quelles que soient leur chance d’accéder à l’Élysée, face à la souveraineté du peuple ? Que le concept de souveraineté soit lui-même un concept juridique formel n’a aucune importance pour les nationalistes. Ils ne s’attardent pas sur le fait que, si le peuple souverain fait la loi, chacun doit s’y soumettre. Ils opposent plutôt l’inertie des formes à la force de la volonté populaire enregistrée dans les sondages. Lorsque Laurent Wauquiez a proposé de concentrer les OQTF à Saint Pierre et Miquelon, il s’est réclamé d’une opinion publique chauffée à blanc contre l’immigration clandestine. Que pèsent les impossibilités légales face aux passions xénophobes ?

Celui qui ne se laisse pas « empêcher » par les formes vénère la puissance de la décision et pratique le culte du concret. Historiquement, l’extrême droite a toujours mené un combat violent contre le formalisme. Comme l’a montré Olivier Jouanjan à propos du droit nazi, un pouvoir total vise à une « domination sans formes » qui oppose les valeurs créatrices de la vie aux procédures laborieuses du droit. Selon les nazis, le Führer exprimait immédiatement la voix du peuple allemand : le respect des médiations et la parole des juges étaient vus comme une atteinte à la volonté de la communauté. La haine du juridisme s’articulait à celle du judaïsme et de son insistance sur le concept de loi. Les nazis n’ont jamais voulu donner de constitution au Reich : la stabilité que rend possible la formalisation du rapport entre les pouvoirs leur apparaissait comme un gage d’impuissance. De là, le recours systématique aux états d’exception qui, par opposition à la « forme morte » de la loi ordinaire, s’ajustent aux soubresauts de l’histoire et à l’inventivité supposée de la vie.

Le vitalisme (anti)juridique substitue l’immédiat à la forme et la puissance à la règle. La spécificité du nazisme est d’en avoir tiré toutes les conséquences avec une logique implacable et, in fine, criminelle. Le rejet des formes pratiqué aujourd’hui par l’extrême droite est moins radical, mais il obéit à la même logique. Lorsque Trump érige le « deal » au rang de paradigme de substitution au droit, il présume que la seule force de sa parole performative viendra à bout de tous les obstacles. Tôt ou tard, la Cour suprême qu’il a pourtant façonnée à son image sera contrainte de lui rappeler qu’on ne se débarrasse pas de citoyens américains en délocalisant leurs peines dans les fosses d’un État policier (le Salvador de Bukele). Même réactionnaires, des juges sont obligés de rappeler au respect des formes. Ils finiront, eux aussi, par être victimes de la vindicte de la nouvelle administration.

L’imprévisibilité que l’on prête à juste titre à Trump ne vient pas seulement de son caractère, elle est une conséquence inévitable de la haine des formes érigée en art de gouverner. En rendant les règles universelles, les formes du droit rendent aussi leur application prévisible. Pour parler comme Max Weber, elles modèrent l’autorité « charismatique » de celui qui ne s’interdit rien par le recours à l’autorité « légale-rationnelle » qui exige que l’on argumente une décision et que l’on s’y tienne. De la part de celui qui ne s’empêche jamais on peut s’attendre à tout, et d’abord au pire.

 

 

 

 

par Brigitte Breen, publiée dans le numéro de JuiIl/Août 2017 d’Esprit.