Kirk avec Donald Trump lors d’un rassemblement en 2021. Gage Skidmore from Surprise, AZ, United States of America   Donald Trump & Charlie Kirk via Wikimedia
Kirk avec Donald Trump lors d'un rassemblement en 2021. Gage Skidmore from Surprise, AZ, United States of America — Donald Trump & Charlie Kirk via Wikimedia

Nationalistes européens : l’atlantisme du pire

L'hommage unanime des extrêmes droites européennes à la figure de Charlie Kirk témoigne d’un phénomène qui n'est paradoxal qu'en apparence : la propension des nationalistes à chercher la protection d’une puissance hostile, hier comme aujourd’hui.


Dans une lettre ouverte à Henri de Kérillis, le seul député conservateur à avoir voté contre les accords de Munich en 1938, François Mauriac écrivait : « Le jour où l’on écrira l’histoire du nationalisme, il sera curieux d’étudier cette évolution étrange qui aboutit [chez les nationalistes français] à une haine inconsciente de la France… 1 ». Mauriac s’étonne ici de la passion manifestée par l’extrême droite française des années 1930 pour l’apaisement avec l’Allemagne nazie. L’écrivain repère dans le pacifisme intransigeant des nationalistes une fascination pour un régime totalitaire dont l’autorité tranche avec la faiblesse du parlementarisme démocratique à l’œuvre en France. Derrière le désir d’une paix à tout prix (en l’occurrence au prix d’une trahison de nos alliances et d’un abandon de la Tchécoslovaquie) s’exprime un besoin de tutelle adressé à une puissance hostile.

Restaurer un pays perdu

Dans l’avant-guerre, la « haine » des nationalistes français pour la France était faite du rejet de la république, de la détestation de la démocratie et du mépris pour un peuple trop sensible aux sirènes de la modernité. Il n’y avait là, en vérité, rien de nouveau. À la fin du XVIIIème siècle, les contre-révolutionnaires ont quémandé l’assistance militaire de la Prusse et de l’Autriche afin de mettre un terme à l’émancipation de Français qu’ils jugeaient trop indociles. C’est encore vers l’Allemagne que nombre de leurs héritiers des années 1940 se tourneront pour rétablir en France un ordre national perturbé par le Front populaire.

Le paradoxe qui fait que les nationalistes se retournent contre les patriotes authentiques s’explique sans difficulté. L’extrême droite fantasme une France d’avant (d’avant la Révolution, la république, la décolonisation, mai 68, l’immigration de masse, le wokisme, etc.) et elle se désole de voir la France qu’elle a sous les yeux ne pas ressembler à son fantasme. Son discours est celui de la décadence et l’on ne voit pas comment un peuple qui se serait « suicidé2 » aurait, par lui seul, les moyens de renaître. Pour restaurer un pays perdu, le nationalisme n’a dès lors que deux recours : la prière adressée à Dieu, ou le recours à une puissance étrangère restée fidèle à la tradition et à l’autorité.

On ne voit pas comment un peuple qui se serait « suicidé » aurait, par lui seul, les moyens de renaître. 

Aujourd’hui où le nationalisme est en passe de devenir l’idéologie européenne dominante, les choses ont-elles changé ?  La seule différence est que le paradoxe relevé naguère par Mauriac se retrouve désormais bien au-delà de la France. La puissance des nations européennes s’est beaucoup affaiblie par rapport à ce qu’elle fut dans les années 1930 : aucun pays du continent n’est plus en mesure de servir de tuteur. Les extrêmes droites européennes sont donc obligées de faire appel à une puissance plus lointaine susceptible de venir au secours de leurs espérances de restauration. Les États-Unis de Trump sont un candidat idéal pour remplir cette tâche.

L’atlantisme manifesté par l’extrême droite européenne n’avait pourtant rien d’évident. Trump n’a jamais caché son mépris pour l’Europe. Sa politique commerciale et tarifaire agressive est clairement hostile au Vieux continent. De plus, l’extrémisme des positions et l’instabilité du caractère du Président américain s’ajustent mal à la dédiabolisation recherchée par les partis nationalistes européens. À part pour Orban, qui ne s’est jamais caché de son admiration pour le locataire de la Maison blanche comme pour le maître du Kremlin, on aurait pu s’attendre à ce que l’extrême droite européenne se tienne à bonne distance du trumpisme et de ses foucades. C’était oublier cette tendance des nationalistes à détester leur pays et à chercher un maître au-delà de leurs frontières.

Les petits télégraphistes de l’idéologie MAGA

Pour cette fois, l’appel au ralliement est venu de la puissance dominante. C’est à Munich (tout un symbole) que J.D. Vance a enjoint l’Europe de rompre avec son angélisme, de lutter contre une immigration qui menacerait son identité et de retrouver la voie d’une « liberté d’expression » ignorante de tout scrupule antiraciste. Si la plupart des gouvernements européens ont été « sidérés » par une telle provocation impérialiste3, les mouvements nationalistes y ont prêté une oreille complaisante. Le discours de Vance recoupait tous les angles d’attaque qu’ils adressent à une Europe jugée infidèle à son identité et à ses valeurs. Les partis nationalistes du continent ont, peu ou prou, fini par tenir le même discours : pour que « l’Europe redevienne l’Europe », il faut qu’elle emprunte la voie américaine.

Cette rhétorique de la « reconquête culturelle » par un détour transatlantique s’est imposée de manière spectaculaire après l’assassinat de Charlie Kirk. Cet influenceur d’extrême droite était inconnu en Europe avant que sa mort ne l’élève au rang d’icône d’une guerre culturelle aux dimensions mondiales4. Durant les jours qui ont suivi sa mort, les nationalistes européens se sont tous faits les petits télégraphistes de l’idéologie MAGA. Les députés suédois d’extrême droite au Parlement européen ont exigé une minute de silence tandis que le Parti de la liberté autrichien (FPÖ) demandait l’érection d’une statue en l’honneur de Kirk sur la place des Droits de l’homme de Vienne. Giorgia Meloni a prononcé un vibrant hommage au nouveau martyr à la Chambre des députés. Dans une vidéo en anglais, Jordan Bardella s’est élevé contre le « nouveau totalitarisme » issu de la gauche et qui menacerait les hommes libres5.

L’administration Trump n’attendait sans doute pas autant de marques de soumission de la part des champions européens de la souveraineté nationale. L’alignement sur les positions américaines constitue désormais l’un des vecteurs de la fusion des droites européennes au profit d’un « Occident » mythique. Face à l’islamisation supposée de l’Europe et aux dangers civilisationnels représentés par la gauche, il fallait aux nationalistes un recours. Comme toujours, ils l’ont trouvé hors des nations dont ils chérissent l’idée, mais dont ils méprisent l’existence empirique. Le prix à payer d’une internationale des nationalistes est l’alignement derrière une puissance dominante dont on feint d’oublier qu’elle est hostile à nos intérêts nationaux. Il vaudra la peine, dans les prochaines semaines, de comparer le pacifisme fanatique des nationaux français de la fin des années 1930 au désir des nationaux européens d’aujourd’hui pour une paix, même injuste, imposée par Trump et Poutine en Ukraine. On risque fort de constater que les défenseurs auto-proclamés de l’indépendance nationale, désespérant de leurs pays, choisiront encore une fois le parti de l’étranger.

  • 1. Dans le journal L’Époque du 29 novembre 1938.
  • 2. Éric Zemmour, Le Suicide français, Albin Michel, 2014.
  • 3. « Derrière les mots de J. D. Vance à Munich : décryptage d’un discours qui a sidéré l’Europe », Le Monde, 21 février 2025.
  • 4. Allan Kaval et Manon Romain, « Assassinat de Charlie Kirk : comment l’extrême droite européenne a fait allégeance au trumpisme », Le Monde, 12 octobre 2025.
  • 5. Ibid.