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Dieu ou Mammon ?

A propos de Merci patron ! Documentaire de François Ruffin (Jour2fête, 2015)

mai 2016

#Divers

Sorti en février, le film documentaire Merci patron ! de François Ruffin fait un tabac en salle : plus de 500 000 entrées à la mi-mai. Le film a, semble-t-il, joué un rôle dans la mobilisation à partir de fin mars des « Nuits debout » et, du reste, François Ruffin est apparu Place de la République comme une sorte de leader, voire comme un oracle – malgré le souci égalitaire de ces assemblées.

Le scénario du film a été résumé cent fois, et on le répètera donc très vite. L’usine où travaillaient Jocelyne et Serge Klur fabriquait des costumes Kenzo à Poix-du-Nord, près de Valenciennes. Elle appartenait à une filiale de LVMH, le leader mondial du luxe. Elle a été délocalisée en Pologne, puis en Bulgarie, et le couple licencié. Le film commence au moment où il va cesser de toucher les allocations chômage ; il est criblé de dettes, le fils a eu un accident de voiture qui coûte cher et un huissier risque de venir saisir la maison (ce qui donne d’ailleurs des idées : comme dans La petite maison dans la prairie, on envisage de la faire sauter avant sa venue). C'est là qu’intervient François Ruffin, fondateur à Amiens du journal militant Fakir. Il imagine un scénario improbable : un chantage auprès de la direction de LVMH et même directement auprès de Bernard Arnault, le PDG (et donc le « patron » du film). Entouré d'un inspecteur des impôts belge, d’une bonne sœur rouge, de la déléguée CGT et d’ex-vendeurs à la Samaritaine, le fils Klur (alias Ruffin) ira porter le cas de ses parents à l’assemblée générale de LVMH si Arnault ne verse pas la somme demandée et ne trouve pas un nouvel emploi pour Serge, le père. Le scénario raconte comment, grâce à la manipulation à la fois incroyable et cocasse du maître-chanteur François Ruffin, les David picards vont duper le Goliath du luxe mondialisé, et avec lui l'homme le plus riche de France.

Le film est incontestablement une réussite, et dans les « comédies documentaires », un genre rare paraît-il, il fera date. Les ficelles sont grosses, mais l’ensemble est traité avec légèreté et causticité, et avec une empathie contagieuse pour les « simples gens » du Nord ouvrier. La réalisation est même si travaillée qu’on a l’impression par moment de basculer du côté de la fiction. Sur cette réussite cinématographique, on peut lire l’excellente critique de Jacques Mandelbaum[1] : « Un mélange de flibuste cinématographique, de lutte idéologique et de satire bien trempée, qui suscite à la fois enthousiasme et réserve. Karl Marx, version caméra cachée. Bakounine, en vidéogag. » Le ressort de tout, qui suscite bien sûr la jubilation dans des salles souvent conquises d’avance, c’est le topos universel de la victoire des petits sur les gros, des petits beaucoup plus malins que les gros lourdauds, surtout quand ces derniers sont présentés, comme ici, moins comme des méchants que comme des benêts, avant tout soucieux d’écarter à moindre frais (pensent-ils) un moucheron énervé qui dérange leurs affaires. L’« empereur du luxe » lui-même, Bernard Arnault – guère charismatique à l’oral –, l’ancien commissaire aux renseignements généraux venu négocier avec les Klur – à la fois paternaliste, condescendant et trop bavard –, le secrétaire général de LVMH – un socialiste lié à Fabius –, donnent, en caricature d’eux-mêmes, un sérieux coup de mains aux entreprises subversives de Ruffin. Même si seuls les Klurs sont sauvés, le film les dépasse. C’est une leçon pour tous les vaincus de la mondialisation : la fortune peut sourire aux audacieux et aux rusés, les mastodontes et les prédateurs sont certes puissants mais pas toujours très malins, les Petit Poucet sont capables de rouler les Ogres avec un peu d’imagination et en se serrant les coudes.

L’enthousiasme s’est donc beaucoup exprimé, les réserves très peu. Mais la mobilisation et l’engouement politique que suscite le « docu » lui donnant un autre poids, il est intéressant, sans tempérer le premier, d’expliciter un peu les secondes. La démagogie n’est pas absente dans Merci patron !. Mais ce sont surtout les manipulations de Ruffin, y compris avec la famille Klur, béate d’admiration, qui laissent perplexe. Dans sa critique, J. Mandelbaum évoquait ces scrupules, mais pour les balayer aussitôt : « Blâmez le réalisateur tant que vous voulez pour ses méthodes. Suspectez, à juste raison, sa malhonnêteté de jeter un doute sur l’intégrité du film. Il n’en reste pas moins que, au regard des comportements désastreux qu’il révèle, le péché paraît véniel. » Dans Le Monde diplomatique[2], au contraire, l’économiste atterré Frédéric Lordon n’a cure de doutes ou de blâmes éventuels : « ce film à nul autre pareil » donne « le goût des ambitions révisées à la hausse ». Il annonce quasiment une aurore messianique : « L’opprimé fait mordre la poussière à l’homme aux écus », ce qui sonne d’ailleurs comme une réminiscence de la Bible : « De la poussière Il relève le faible, du fumier Il retire le pauvre, pour l’assoir en compagnie des rois » (1 Samuel 2, 8). Le riche mord la poussière chez Lordon, la Bible couronne le pauvre : une inversion à méditer. Selon Lordon toujours, la « bonne nouvelle de l’évangile selon saint Klur » pourrait être « que cet ordre social soit beaucoup plus fragile qu’on ne le croit ». Qu’il soit renversable donc. Et que la révolution est toujours un horizon nécessaire.

Devant une histoire certes amorale, mais où le héros est le faible – qui lutte pour sa survie – et la victime le puissant – qui perd un peu d’argent (ridiculement peu par rapport à sa fortune), les lourds sabots de la morale seraient de trop. Ce serait au minimum une réaction de grincheux, et au pire cela tombe à côté de la vraie question, qui est l’injustice insupportable créée par des délocalisations dont le seul motif est encore et toujours la maximisation des profits. Et pourtant, un malaise demeure : comment admettre sans plus l’imposture organisée, l’amoralité sans complexe et la bonne conscience si évidente de Ruffin et de ses amis ? Le « kantien » qui demeure en nous s’émeut, lui qui se souvient que nul sentiment, si « noble » soit-il, ne saurait dispenser du respect de la loi morale en toute circonstance. Mais le « hégélien » insiste en sens inverse : nos décisions morales ne sont pas prises dans l’abstraction idéaliste, elles s’inscrivent dans les violences concrètes de la société et de l’histoire. Paradoxalement, c’est la « bonne sœur rouge », lors de la visite au début du film dans le désert laissé par les délocalisations, qui assène une ligne de conduite radicale, tirée de l’Evangile : « Il faut choisir entre Dieu et Mammon (l’argent) ».

C’est la seule allusion à la nécessité d’options fondamentales. Mais la comédie estompe par la suite ce principe trop sérieux, évidemment destiné uniquement à Bernard Arnault et aux maîtres de la mondialisation heureuse, pour lesquels l’assemblée des actionnaires et les bénéfices qu’on leur annonce (ou non) constituent le moment suprême de l’année. La « bonne sœur » les renvoie à la vraie question : le sens et l’usage de ces bénéfices. Les victimes virées en leur nom ne sont pas concernées. Pour elles, la lutte des classes n’est pas seulement un axiome intellectuel : ils sont dedans et l’éprouvent dans leur vie concrète. Et « Mammon », ils ne connaissent pas. Pour Ruffin et ses amis, cela justifie toute action, même amorale, pour soutirer tout ce qu’ils peuvent à un patron qui lui-même ne marque pas, pour autant qu’on le sache, de scrupules exagérés dans la gestion de ses affaires (et n’a d’ailleurs pas bonne presse même parmi ses pairs).

Déjà Saint Thomas admettait qu’il existe des situations d’urgence dans lesquelles le pauvre en train de crever a le droit de voler pour survivre. Mais il n’est pas besoin d’une éthique chrétienne pour comprendre que faire la leçon aux pauvres en survie est non seulement immoral, mais indécent.

Non : on aurait au fond apprécié que Ruffin évoque lui-même le problème moral. Son film « gouailleur et potache » (Mandelbaum) y aurait gagné en épaisseur. Mais campé dans sa bonne conscience de flibustier ou de bandit de grand chemin au grand cœur, faisant, paraît-il, du combat contre Arnault une question personnelle, il ne (se) pose aucune question. Il met sans peine de son côté les rieurs, et les militants de gauche (bobos comme radicaux) se pâment devant son film : eux qui ne sont pas des Klur y trouvent la confirmation de la justesse de leurs combats, et les moyens de la lutte deviennent une question tout à fait secondaire. Mais si la question morale n’existe pas avant la révolution, pourquoi et comment serait-elle d’actualité après ? Ou encore, le « choix entre Dieu et Mammon » serait-il réservé seulement aux chevaliers d’industrie couchés sur leur tas d’or et à leurs décisions économiques et entrepreneuriales ?

Eux seuls seraient concernés par la richesse, par les moyens de l’acquérir et de la partager ? Quelle blague !

Jean-Louis Schlegel