Hommage à Michel Rocard
Michel Rocard disparaît et l’on se rend compte qu’il est à la fois comme déjà dans l’Histoire politique française et encore pleinement présent dans son actualité. Les biographes rappelleront la trajectoire, classique en apparence, mais au fond pas si rectiligne que ça, d’un jeune énarque, inspecteur des finances, devenu député, maire, ministre, chef de gouvernement, sénateur et parlementaire européen, les politologues raconteront les déchirements du PSU et l’aventure de la 2e gauche, faite d’échecs politiques et de victoires idéologiques, les amis loueront l’intégrité morale et l’exigence intellectuelle de l’homme, les épigones et les héritiers diront leur dette si ce n’est leur fidélité et les journalistes auront du mal à éviter le rendez-vous élyséen raté avec l’histoire. Ils ne feront sans doute pas non plus l’économie du duel à répétition qui l’opposa à François Mitterrand, parallèle trop simple entre le protestant disert du « big bang » qui pensait qu’expliquer participe du politique et le Florentin lettré qui voulait laisser du temps au temps et faisait de l’ambiguïté une maxime. Il revient donc plutôt à Esprit de souligner l’importance d’une sorte de magistère intellectuel et politique exercé par Michel Rocard dans le siècle qui l’a vu naitre et dans le nôtre, sur trois axes clefs.
D’abord l’idée que sans jamais rompre avec une aspiration à la justice qui passe par le collectif, sans jamais rompre donc avec le socialisme, Michel Rocard sent et sait tôt que la révolution emporte souvent dans ses fontes les germes de la barbarie et que le bonheur des hommes ne se décide en dehors de chacun d’entre eux. Il n’aura de cesse d’articuler l’impérieuse obligation de reconnaître le réel pour ce qu’il est, de le regarder droit dans les yeux sans pour autant abdiquer l’espoir voire l’utopie. L’économie de marché était pour lui moins une loi d’airain qu’un espace de liberté pour les acteurs, à corriger et à réguler sans cesse par la nécessaire solidarité d’une société de citoyens irréductible à la marchandise, qu’il voulait plus juste autant par morale que par nécessité. Sensible aux enjeux locaux, à la décentralisation, il a aussi su situer son réformisme exigeant à un niveau plus large, avec l’Europe bien sûr, comme projet indispensable à l’équilibre du monde, mais aussi avec la préoccupation écologique, qui le conduisit jusqu’aux pôles, bien plus forte chez lui que chez de nombreux politiques de sa génération.
Ensuite au fait qu’à la confiance placée dans la capacité de la société à se reformer de l’intérieur, correspond une préoccupation liée à son fonctionnement démocratique. La méfiance vis-à-vis du tout Etat, ou plutôt la foi en les ressources propres du corps social, lui font mettre à distance tous les centralismes et tous les autoritarismes. Dans une France historiquement attachée à un Etat fort et pesant, qu’il n’aura de cesse de réformer, il se fait le chantre de la société civile, contre une forme d’oligarchie qui perdure longtemps sous les habits neufs de la démocratie. Le jeune militant du PSU autogestionnaire est encore présent dans le vieux sage de la République attaché, à l’heure du Brexit, qu’il avait anticipé, à une Europe fédérale reflétant plus authentiquement la souveraineté des peuples. Il ne cantonne jamais son réformisme à une forme d’attentisme mou ou de compromis sinueux, mais en fait un exercice de lucidité qui ne se passe pas de l’enthousiasme, mais qui situe au cœur de l’espace social l’échange et le contrat.
Enfin le dernier fondement de ce magistère tient aux liens établis entre les idées et l’action. Michel Rocard est un homme qui a cru aux idées, à leur capacité à faire changer les choses, à s’articuler avec le réel, qui n’a pas eu peur de marier l’analyse de la complexité des situations et la décision politique. Il sut en prendre et d’importantes quand le pouvoir lui échut avec le dénouement de la crise calédonienne, comme retour de la question coloniale au cœur de ses premiers engagements, ou l’instauration du RMI ou de la CSG, comme signaux forts d’une préoccupation de justice sociale qu’il n’abandonna jamais. Mais il plaçait les idées au-dessus, très au-dessus, des calculs tactiques et des jeux d’appareils et pensait qu’elles étaient partageables, amendables, discutables, évaluables et vivantes et qu’à ce titre elles constituaient le cœur de l’action publique, bien au-delà de la seule sphère de l’État, dans les entreprises, les associations, les syndicats, partout où les hommes et les femmes s’emparent de leur destin. Il ne cantonnait pas la réflexion, fût-elle savante, aux académies et aux cercles d’experts, mais jugeait qu’elle méritait d’être partagée par tous pour éclairer les choix collectifs.
Esprit, comme revue et comme espace de débat public, ne peut que dire son empathie pour l’homme, ses idées, et sa méthode, puisqu’elle partage avec Michel Rocard cette croyance que les évènements et l’action ne s’opposent pas au temps long de l’analyse, mais au contraire l’appellent, que les idées de chacun ne prennent sens et valeur qu’au sein d’un collectif où elles s’enrichissent et qu’enfin l’exercice du politique se fonde moins sur l’immédiateté de la communication et l’autorité que sur la mise en perspective comme quête de vérité et le dialogue.