Les clivages de la révolution tunisienne


Resumé du débat avec Jocelyne Dakhlia, tenu dans les locaux de la revue le 27 mai 2013

 

Jocelyne Dakhlia, franco-tunisienne, est  historienne, directrice de recherche à l'EHESS; elle a entre autres écrit L'oubli de la Cité (La Découverte, 1990) et plus récemment La Tunisie, un pays sans bruit (Actes Sud, 2011).

Alors que la Tunisie est le terrain où ont commencé les révolutions et les transitions démocratiques arabes, parmi celles-ci, la transition tunisienne suscite des résonances particulières en France, surtout en ce qui concerne les questions de laïcité, de religion et d'islamisme. L'un des problèmes principaux dont pâtit la Tunisie aujourd'hui est celui d'une vision lacunaire, voire déficiente de la société par nombre de ses dirigeants, qui continuent d'ignorer ses problèmes sociaux et ses fractures régionales. Ce déni révèle également une conception trop restreinte de ce que doit être un débat démocratique, qui tend à exclure la voix des classes les plus défavorisées. Mais cela n'empêche pas d'être optimiste quant aux évolutions possibles sur le long terme ; il faut notamment prendre acte du caractère irréversible, bien qu'inachevé, des changements qui ont accompagné la révolution tunisienne, à travers l'émergence d'une conscience citoyenne. Des problèmes demeurent, découlant en particulier de la récupération et de la confiscation de la révolution par les anciens milieux politiques et militants. Par là il faut comprendre que du côté des forces politiques au gouvernement comme du côté des partis d'opposition, les changements générationnels et sociaux de la jeune Tunisie semblent insuffisamment pris en compte.



Des entraves au  débat démocratique



Trop souvent, le débat sur la Tunisie, surtout observé depuis la France, reste affectif et immature. On a l'impression de camps qui non seulement s'affrontent mais aussi s'excluent mutuellement. Dans cette démocratie naissante qu'est la Tunisie, on a l'illusion d'une éradication possible de l'autre, ambition assez réciproquement partagée. Même si la violence physique vient  du camp islamo-salafiste, il y a une très grande violence verbale de part et d'autre, et les deux camps se renvoient dos à dos la pratique de la violence y compris physique : les islamistes assimilent en effet la violence qu'ils ont subie dans les prisons de Ben Ali à une violence séculière et de gauche.


Dès lors, on risque de tomber dans une vision monobloc de la réussite ou non de la révolution, se traduisant dans une hâte à évaluer le succès des révolutions arabes de la part des observateurs français; mais aussi dans une vision monobloc de ces sociétés, comme si les sociétés musulmanes étaient réductibles à une personnalité unique. Le président de la République M. Marzouki a lui-même adopté très vite un regard passablement essentialiste sur cette société : avant même d'être élu, il a fait le pari que la société tunisienne était essentiellement conservatrice. Or, s'il a raison d'insister sur ses composantes conservatrices, on ne peut l'y réduire entièrement, d'autant plus qu'il y a aussi plusieurs façons d'être conservateur. Cette position rejoint le culturalisme des islamistes, posant le relativisme de notions comme les droits de l'homme et s'accordant sur l'idée qu'il faut défendre une culture musulmane spécifique en contradiction avec l'implantation de la démocratie dans le monde musulman.


Or le premier apport de la révolution, la première conquête de la société révolutionnaire, a été de nous révéler la complexité de la société tunisienne : avec la liberté d'expression sont apparues des opinions radicalement opposées et incompatibles, pour le meilleur et pour le pire. Les Tunisiens n'étaient pas préparés à l'explosion de cette diversité. Il est difficile de sortir de l'unanimisme de surface, forcé sous Ben Ali, puis de l'unanimisme euphorique de la révolution. Maintenant se pose la question de savoir comment vivre avec des gens dont on ne partage pas du tout la vision du monde. Aujourd'hui, il semble, en dépit des résistances à cet égard, plus facile au fond pour les Tunisiens d'accepter un pluralisme ontologique, identitaire (des berbères, des noirs, des juifs, voire des homosexuels…) que de défendre le principe d'un vrai pluralisme politique.

Quant à la question du caractère laïc de l'Etat, le problème est que le retour actuel au bourguibisme, de la part de forces politiques importantes, porte en lui une contradiction.  L'Etat bourguibiste était non pas laïc, mais déjà fondé sur une certaine idée de la religion, et donc sur une démarche relativement ambivalente : Bourguiba lui-même se voulait un interprète de la religion, il était dans une démarche d'Ijtihad, et dans une non-séparation du religieux et du politique.


Ce qui se dessine aussi dans les débats actuels en Tunisie est une forme de retour à un nombrilisme national : les débats identitaires  sont souvent coupés de références emphatiques au reste du monde. La révolution a été cause de fierté pour la société dans son ensemble ou presque ; celle-ci souffrait de sa propre apathie sous Ben Ali, avec le sentiment d'une soumission et d'un avilissement, en particulier de la part de la presse tunisienne, par rapport au reste du monde arabe. Ce réveil de la presse et de la fierté nationale a été assez incroyable. Mais le contre-coup est un certain nombrilisme, et le sentiment de ne rien devoir aux autres, de ne rien devoir surtout aux ennemis désignés : au Qatar, à la Turquie, à la France, aux Etats-Unis, selon le cas. Si l'option arabo-islamique, l'idée d'un axe économique ou politique possible avec la Turquie ou avec le Qatar, était fréquemment sur le devant de la scène au lendemain des révolutions, on constate maintenant au contraire une coupure marquée de la part des partis "séculiers" avec toute la dimension orientale et islamique : tout ce qui est qatari, et plus récemment lié à la Syrie et au jihadisme en Syrie, ou même, à la limite, tout ce qui concerne la Palestine et le Hamas les renvoie aujourd'hui aux islamistes.


Heureusement, certains niveaux d'action, notamment dans le monde associatif, dépassent ces clivages, par exemple avec les réseaux de Tunisiens à l'étranger. Ces débats identitaires n'ont cependant pas été construits par un effet miroir, par une construction à l'étranger des débats tunisiens; l'immigration tunisienne joue un rôle positif dans l'action associative, elle n'est pas un relais de débats externes dans le pays. La dispute actuelle sur la laïcité est bien née à l'intérieur du pays et non pas de discussions françaises ; très vite, des partis comme Ennahda, ne pouvant avancer sur les débats économiques, se sont repliés sur le débat moral et identitaire. C'est l'argument de l'identité nationale, brandi lorsqu'on ne peut pas être efficace sur le plan économique et social. Cela dit, lorsqu'une société entreprend de se donner une nouvelle Constitution, on peut aussi comprendre qu'elle ait besoin de se poser des questions de fond: "Qui sommes-nous, " "Où allons-nous?"

Si l'on prend en compte toutes ces entraves, il y a effectivement de quoi se sentir un peu déçu  ou inquiet par rapport à l'image de cette révolution universaliste tunisienne, qui donnait subitement une leçon au monde. Je demeure cependant résolument optimiste.




Un optimisme de long terme



En tant qu'historienne, tout d'abord : on ne peut évaluer une révolution en un an, ni même en deux. Le processus révolutionnaire lui-même implique souvent une contre-révolution, et de toute façon des dynamiques contradictoires, des divisions. L'histoire nous montre aussi que la violence est partie intégrante d'un processus révolutionnaire ; le phénomène des rumeurs, par exemple, qui est omniprésent aujourd'hui dans les révolutions arabes, est un phénomène typique des situations révolutionnaires, tout comme l'insécurité ou le sentiment d'insécurité.


On a de fait connu en Tunisie une véritable révolution, et non un simple soulèvement. Elle reste inachevée, elle peut même engendrer une seconde révolution dans la révolution. Mais ce n'était pas une simple révolte de la faim. Dans la société, en effet, se sont exprimées diverses envies de "changer la vie ", et c'est cela qui fait une révolution ; on a vu surgir de vraies utopies, des rêves d'un autre lendemain. Pour une fois, aussi, des jeunes de Tunis ou d'autres grandes villes ont été investis d'une légitimité et d'un pouvoir, investis d'une confiance sans précédent dans l'espace public.


Du jour au lendemain, des changements irréversibles se sont imposés, qui ne se sont pas démentis, par exemple concernant la liberté d'expression. En dépit des limites à cette liberté qui existent toujours et contre lesquelles il faut se mobiliser (la presse, la liberté de création…), il y a aujourd'hui une liberté de parole absolument inouïe en Tunisie, qui rompt radicalement avec les pratiques du passé et qui est valable à tous les niveaux de la société, dans toutes les couches sociales et dans tous les domaines : on assiste constamment à des grèves et des sit-in…: cette liberté n'est pas seulement une question d'"opinion". Et l'opinion du citoyen, elle, s'exprime à travers tous les médias et dans un flux incessant.


Cela s'accompagne d'un sentiment d'égalité citoyenne, égalité clamée dans l'espace public, dont on prend possession. Un nouveau rapport à l'espace public, largement investi, se développe en effet. Il n'y a dans cette prise de parole, il faut le souligner, aucune déférence par rapport au personnel politique. On peut interpeller des ministres et des députés, on leur demande leur numéro de téléphone dans la rue. Ces tendances égalitaires, si fortement en rupture avec l'ère précédente, ont un ancrage historique ancien, et elles renvoient aussi à un sens de l'Etat et du bien commun insuffisamment soulignés pour le cas tunisien ; ainsi, la corruption n'est pas perçue comme quelque chose de normal en Tunisie, et elle est bien moins développée qu'en Egypte ou au Maroc.


L'émergence de cette conscience citoyenne permet aussi d'être optimiste vis-à-vis de l'éventualité d'une prise de pouvoir pérenne par les islamistes, crainte omniprésente du camp séculier, option à laquelle je ne crois pas personnellement. Ils peuvent caresser ce projet ou l'envisager, mais ils en seront incapables, car il y a une trop forte résistance de la société dans son ensemble, et une résistance globale. En dépit d'un sentiment de méfiance qui émane des citoyens vis-à-vis des partis en général, et du jeu démocratique, il faut prendre acte d'une liberté de parole et d'action, d'une démocratisation de la parole à laquelle la société tout entière se révèle attachée. Elle s'exprime dans les débats télévisés, dans la presse en général, sur internet, sur les ondes des radios, par des radio-trottoirs, auxquels chacun s'intéresse…. On ne renonce pas à un tel acquis; nul n'est prêt à accepter qu'un parti, quel qu'il soit, prenne de nouveau en main la société :  toute crainte de parler, de dire son droit, a disparu, il est impossible qu'un parti mette fin à cela.


Mais que penser de la montée en force des salafistes ? Paradoxalement, et même si elle est préoccupante, elle peut se révéler un facteur de régulation du jeu politique, parce qu'elle décale  politiquement une partie des islamistes au "centre" et peut permettre de créer une sorte de front contre la violence des salafistes. Les salafistes sont une nouvelle force qui s'impose et, sans être encore une force respectable, ils peuvent le devenir, comme en Egypte, si l'on prend en compte la diversité de leurs courants et l'existence de salutistes pacifiques et loin du jihadisme. Toutefois, il ne faut pas préjuger de la rupture totale entre salafistes et islamistes ; elle demeure un processus  en cours. De plus, rappelons-le, l'assassinat de Chokri Belaïd a déclenché un sursaut contre la violence, mobilisant très largement les Tunisiens, toutes classes sociales et appartenances politiques confondues. Cela a permis de mettre fin à un climat anti-démocratique très délétère qui était en train de s'installer, et qui voyait se développer  des pratiques d'intimidation lors des meetings de NidaTounès ou d'autres partis.



L'absence de prise en compte des clivages de la société dans le jeu politique



Il faut souligner que dans l'espace public, la figure de Chokri Belaïd s'est récemment substituée de manière emblématique à celle de Mohammed Bouazizi comme martyr de la révolution. M. Bouazizi représentait la souffrance sociale du jeune prolétaire diplômé et en même temps chômeur, réclamant sa place dans la société. Depuis, les immolations liées à la souffrance sociale continuent, il y en a eu plusieurs dizaines… Personne n'en parle. On en a reparlé au moment où un jeune s'est immolé sur l'avenue Bourguiba, espace hautement symbolique, mais en général on ne fait référence à ces jeunes que de manière passagère. L'héroïsation de Chokri Belaïd représente la victoire d'une autre génération politique : il était quelqu'un de cultivé, un avocat comme Bourguiba, un militant de longue date, d'extrême gauche, bénéficiant d'une notabilité et d'une respectabilité politique. Bien que j'aie évidemment de la sympathie pour lui car il fait partie de ma famille politique, je suis inquiète de ce processus de substitution qui éclipse ce qui faisait l'essence même de la révolution: le cri primal de Bouazizi et des jeunes.


Pour moi, ces deux clivages se recoupent : le clivage social et le clivage générationnel. Tout d'abord, ce ne sont pas seulement les islamistes qui ont récupéré la révolution mais bien l'ensemble de la classe politique. On souligne souvent le caractère très organisé du parti islamiste par rapport à l'impréparation des autres partis et à leur inexpérience. Mais il faut nuancer ce constat. Les islamistes pâtissent aussi d'une certaine inexpérience, et ne sont pas aussi bien organisés qu'on peut le croire. Surtout, ils ne maîtrisent pas entièrement leur base. Alors que, de l'autre coté, les partis "séculiers" sont beaucoup plus expérimentés qu'on ne le pense : d'une part des partis d'opposition existaient, clandestins ou pour certains, reconnus sous Ben Ali, qui leur avait "octroyé" des sièges ; d'autre part, nombre de leurs membres actuels ont eu une expérience militante structurée : mouvements étudiants, Association Tunisienne des Femmes Démocrates, ou mouvements des Droits de l'Homme. C'est l'ensemble de ce personnel politique qui a aujourd'hui une cinquantaine d'années, voire soixante ans et plus, qui compose la classe politique (sans parler de Nida Tounès, de Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de l'intérieur de Bourguiba, qui a 86 ans…), ce qui choque dans le contexte d'un pays très jeune.


L'ensemble de ce personnel politique a même inconsciemment confisqué la révolution, non seulement par égoïsme de classe, mais par rapport au modèle moderniste de Bourguiba, fondé sur la classe moyenne, l'éducation, la promotion et l'émancipation des femmes… Il s'incarnait dans une classe moyenne citadine, petite-bourgeoise, éduquée, souvent francophile et francophone, avec un modèle méritocratique qui plaçait l'école au centre. Ce personnel politique, qui a pour lui une forme de légitimité historique, pense encore représenter la Tunisie légitime, et être le principal moteur du pays, avec une nostalgie forcenée de Bourguiba. Ceci explique sa cécité quasi-structurelle  par rapport à l'envers de ce paradigme historique qui est le monde rural, arabophone, peu éduqué, peu émancipateur des femmes, qui tient un discours plus religieux. Sa  cécité s'accompagne de condescendance et d'un mépris social de fait, entretenu avec une certaine bonne conscience puisque cette élite, qui a souvent émergé grâce à son mérite scolaire, n'a pas conscience que le système s'est grippé et ne fonctionne plus ainsi.

La force d'Ennahda, c'est d'avoir investi cet envers du décor ; et c'est aussi la force des salafistes, avec leurs caravanes de solidarité, leur action sociale, sur le modèle des Frères musulmans, leur travail de terrain et de charité. Il faut toutefois nuancer quelque peu la cécité de la gauche tunisienne, dont le Front Populaire peut être excepté : il a en effet une implantation sociologique différente, populaire, et il tient un discours social, contrairement aux autres forces de gauche. Le monde syndical est aussi une exception, mais limitée : car l'Union générale des travailleurs tunisiens (UGTT), au delà de son implantation populaire, a été compromise avec l'ancien régime au niveau de ses dirigeants nationaux et n'est pas une force autonome, car elle recouvre plusieurs sensibilités politiques. La question de fond de cette cécité de la classe politique est en tout cas celle du clivage générationnel, dont on n'a pas suffisamment pris conscience.


Les jeunes générations, en effet, ne collent pas au discours de modernité de la génération précédente, et pas seulement parce qu'elles sont plus arabisées ou religieuses. Pour elles, le modèle de réussite par l'école n'a pas fonctionné. Elles sont arrivées après l'équipement du pays : elles n'ont connu que le chômage, et se sentent souvent en concurrence avec les femmes sur le plan du travail, ce qui explique les discours machistes qui ont suivi la révolution. Cette évolution est le plus souvent rejetée sur les Qataris et les Orientaux, qui auraient endoctriné les jeunes générations tunisiennes.


Quant à la pauvreté des jeunes, elle est vraie, mais aussi relative : la société dans son ensemble s'est tout de même enrichie, y compris sous Ben Ali. Mais avec le libéralisme, ce sont les écarts sociaux qui ont augmenté de manière insupportable, et c'est cela qui est difficile à vivre. De surcroît, à l'époque développementaliste de Bourguiba, la pauvreté était une cause nationale, et vécue comme telle, comme une pauvreté globale, alors qu'aujourd'hui la pauvreté est vécue sur un mode libéral, de manière individuelle, et devient donc moins supportable. Cette situation de précarité et de chômage pour les jeunes s'accompagne d'une exclusion sociale plus forte qu'en France, car en Tunisie, sans emploi, on ne peut se marier, ni  donc avoir d'enfants, ni même avoir une sexualité licite. Ce qui signifie qu'on ne peut se projeter comme adulte dans la société.


Et ce clivage générationnel implique aussi un malentendu au niveau politique. Le gouvernement transitoire en particulier, après la révolution, était composé de figures de gauche, militants des droits de l'homme. Cette génération de militants a souffert, a connu la prison dans les années 1960-70,   en oubliant souvent, ensuite, la souffrance similaire des islamistes… Mais cette génération de gauche, et des droits de l'homme, aussi estimable soit-elle, n'a pas eu la clairvoyance d'accepter qu'elle a échoué en son temps, qu'elle n'a pas fait la révolution, et qu'il lui faut désormais accepter de se sacrifier, de laisser la place aux jeunes. Objectivement, elle leur fait barrage, les jeunes ne peuvent plus agir que sur un plan associatif et sur des terrains de fait marginaux (arts de la rue…). Mais il me semble que cette génération nouvelle est plus pragmatique, moins idéologue que ses aînées: elle croit dans l'action associative, sociale, sportive et culturelle, charitable, dans les radios de quartier…


Ce clivage générationnel existe à l'intérieur même des camps islamistes et séculiers. Dans le camp séculier, il y a effectivement des amorces de clivages internes, par exemple avec des mouvements féministes. ll y a un certain rajeunissement de la représentation politique, des quarantenaires ont été élus députés, mais ils n'ont pas de liens avec une société qui a en majorité 25-30 ans, et contrairement à elle, ils ont une situation sociale, ce qui n'est pas le cas du jeune électorat. On peut aussi parler d'une jeunesse du mouvement salafiste, mais il faut faire attention au terme salafiste, il a une valeur générique et finit par signifier n'importe quoi. Il y a plusieurs formations salafistes organisées et d'autres qui ne veulent pas rentrer dans le système démocratique ; et plusieurs tendances salafistes, certaines violentes et d'autres quiétistes, qui sont simplement dans une référence à l'islam des origines, à l'image peut-être des Amish ou des Mormons aux Etats-Unis pour le christianisme.


A mon sens, on peut se permettre d'être particulièrement exigeants vis-à-vis des démocrates, ce qui à première vue peut sembler injuste et déséquilibré. En effet, la cause des islamistes, elle, est entendue : elle est celle de conservateurs religieux. Ils veulent changer les manuels scolaires, s'en prendre à l'avortement, choses dont on ne peut être surpris. On peut et on doit donc demander plus d'efforts au camp séculier car il est du "bon côté" de la démocratie, il est déjà intégré dans des réseaux démocratiques et bénéficie de plus d'empathie et de soutien sur le plan international. Il ne s'agit pas de s'allier avec les islamistes mais il faut accepter le fait qu'on va vivre ensemble. Dès lors, la pédagogie doit venir des personnes les plus intégrés dans le système démocratique.


Reste la question particulièrement aiguë des artistes et des atteintes au sacré: on ne peut s'attendre de la part de conservateurs à ce qu'ils soient ouverts à des expressions d'athéisme, qu'elles soient artistiques ou non. En revanche on devrait pouvoir attendre d'un président de la République militant des droits de l'homme qu'il pose de manière claire qu'on a le droit de tenir un discours athée dans un pays musulman; or je ne comprends pas pourquoi Moncef Marzouki, avec sa stature morale, n'est pas davantage intervenu pour défendre, par exemple, les athées de Mahdia.

Pour revenir sur les raisons d'être optimiste, il faut remarquer qu'il y a eu quantité d'occasions pour que la société tunisienne s'embrase, mais qui n'ont pas donné lieu à des troubles incontrôlables :  le cas d'un jeune qui, à Ben Gardane, ville du sud et donc terrain sensible, a saccagé des mosquées, déchiré des Corans, et jeté des pages de Coran dans les toilettes; il a été poursuivi, pas encore jugé, me semble-t-il, mais sans qu'il y ait eu d'émotion populaire incontrôlable et débordante. Le cas des deux athées de Mahdia qui ont effectivement été condamnés à 7 ans de prison, mais aussi sans embrasement populaire, bien qu'ayant caricaturé le Prophète; le cas du dessin d'une étoile de David sur les murs d'une mosquée …. Le cas d'Amina, la jeune femme qui avait publié des videos d'elle seins nus sur Internet, relève d'une autre problématique, mais dans ce cadre aussi, on ne peut pas parler de mouvements de révolte incontrôlable, d'embrasement de la société.


Si les artistes sont une cible privilégiée des islamistes, c'est en partie à cause d'entreprises concertées de mobilisation de l'opinion, à travers les réseaux sociaux entre autres, ce qui a été le cas par exemple pour le film "Persepolis" et les artistes de la Marsa. Mais il faut aussi prendre en compte le problème de l'éducation artistique défaillante et de l'absence d'éducation à la différence, partie intégrante d'une transition démocratique. Ces sociétés ne sont pas familières des formes contemporaines, souvent déroutantes, de l'art. Ce phénomène de rejet des artistes repose lui aussi sur des clivages de classe : il n'y a pas si longtemps, en l'absence d'internet, chaque classe sociale vivait dans son monde culturel, sans grande communication, les classes aisées avaient seules accès à leurs propres expositions. Aujourd'hui internet a entraîné une transparence immédiate, de tous sur tous, ce qui crée forcement des incompréhensions de part et d'autre qui étaient impossibles avant. Mais ces conflits renvoient à des problèmes sociaux qui ne sont pas forcément culturels ou religieux.

Propos recueillis par Xenophon Tenezakis