Kaïs Saïed · Crédits : Houcemmzoughi via commons.wikimedia.org
Kaïs Saïed · Crédits : Houcemmzoughi via commons.wikimedia.org

Tunisie : le modèle démocratique s’abîme

Suite au coup de force constitutionnel de juillet 2021, le président de la Tunisie Kaïs Saïed dispose de tous les pouvoirs, mais règne sur un pays en faillite et fait la chasse aux boucs émissaires.


Le retour à l’autoritarisme du seul pays rescapé des Printemps arabes interroge immanquablement sur les raisons de l’échec d’une expérience qui fut singulière et paraissait prometteuse en 2011. Après la révolution, le pays s’était en effet engagé dans une transition démocratique et entrait ainsi de plain-pied dans la modernité politique.

L’échec d’une expérience singulière

L’audace des jeunes Tunisiens prêts à tout pour en découdre avec la dictature de Ben Ali, la volonté affichée des acteurs de la transition, issus de familles politiques différentes, de coexister dans un même gouvernement et la sagesse des institutions de la société civile d’avoir pensé à un « dialogue national » pour sortir de la crise politique de 2013 en évitant la violence ont été largement salués au niveau international et récompensés par le prix Nobel de la paix en 2014.

Mais, hélas, très mal gouvernée, la transition n’est pas à la hauteur des espérances. Que d’erreurs susceptibles d’être mises sur le compte de l’apprentissage d’une démocratie balbutiante ! La question sociale, qui fut à l’origine du soulèvement de 2011, a été allègrement ignorée par les différents gouvernements qui se sont succédé. Le programme économique censé répondre aux attentes des Tunisiens n’a jamais été considéré comme une priorité. Peu visionnaires, les acteurs politiques de cette période postrévolutionnaire ont pensé que la transition pouvait et devait se limiter à la refonte des institutions et à l’organisation des élections à dates régulières. Quant au fameux « compromis historique », qui deviendra la marque de fabrique de ce pays en transition, il a été détourné de son objet, sans qu’il y ait eu le moindre partage du pouvoir, le moindre projet commun aux deux grandes sensibilités politiques, islamiste et moderniste, qui ont accaparé la vie politique du pays. Autant de manquements qui ont fait le lit du populisme, et qui ont permis l’élection de Kaïs Saïed, un homme extérieur au sérail politique qui incarnait l’opposition antisystème.

À l’étroit dans son habit de chef de l’État

Largement élu à la magistrature suprême (73 % des votants), en octobre 2019, Kaïs Saïed comprend néanmoins que sa marge de manœuvre est étroite, inversement proportionnelle à sa popularité. Il se heurte en effet au système politique parlementaire mis en place en 2014, qui donne peu de prérogatives au chef de l’État, pourtant élu au suffrage universel. Comment composer avec un Parlement multicolore et présidé par Rached Ghannouchi, le puissant chef du parti islamiste Ennahdha ? La difficulté est d’autant plus grande que ce dernier, vieux renard de la politique, ne semble pas faire grand cas d’un novice en politique, arrivé à la présidence à la faveur d’un vote sanction, dans un contexte de rejet des acteurs politiques traditionnels.

Le mépris se double d’une concurrence ouverte, lorsque le président du Parlement n’hésite pas à empiéter sur les prérogatives du chef de l’État, à l’automne 2020, en affichant sans vergogne une diplomatie parallèle, notamment entretenue avec le chef de l’État turc Recep Tayyip Erdoğan, qui entend jouer un rôle dans le conflit libyen.

Mais Kaïs Saïed a aussi du mal à s’entendre avec le Premier ministre Hichem Mechichi, qu’il a lui-même choisi et dont il accepte mal la marge de manœuvre dont il dispose vis-à-vis de la présidence de la République. Ce pouvoir à trois têtes ne lui sied pas. Il s’isole sur la scène politique, affiche une proximité plus grande avec les jeunes et avec le peuple qu’avec ses pairs. En janvier 2021, lors des protestations sociales qui éclatent dans la périphérie de Tunis, provoquées par la colère des jeunes confrontés au chômage et à la vie chère, Saïed se rend sur les lieux de la colère, encourage les jeunes à manifester et fait porter la responsabilité de la situation sociale à son Premier ministre.

Il refuse aussi de faire prêter serment à des ministres choisis par le chef du gouvernement dans le cadre d’un remaniement ministériel et refuse de promulguer une loi organique relative à la mise en place de la Cour constitutionnelle. Cette passivité provoque une véritable paralysie de la vie politique et entrave gravement la gestion de la seconde vague de Covid-19 : les vaccins ne sont pas disponibles et les réserves d’oxygène étant réduites, les décès se comptent par milliers au début de l’été 2021.

Le désarroi de la population est grand car la pandémie vient s’ajouter à de multiples dysfonctionnements qui compliquent fortement la vie quotidienne des Tunisiens : services publics défaillants, en particulier dans la santé, mais aussi les transports et l’enseignement. Le système politique fragmenté et divisé se montre totalement incapable de répondre aux besoins les plus élémentaires de la population.

Le coup de force du 25 juillet 2021

Le 25 juillet 2021, appuyé par la police et l’armée, Kaïs Saïed fait un véritable coup de force. Il décide de geler les activités du Parlement au sein duquel le parti islamiste Ennahdha joue un rôle clé, de lever l’immunité des députés et de limoger le Premier ministre Hichem Mechichi. Il marginalise ainsi l’Assemblée des représentants du peuple et son chef, avec lequel il entretient des relations exécrables, et renvoie le chef du gouvernement, avec lequel il est en conflit ouvert. Dans un premier temps, la décision du chef de l’État satisfait une grande partie des Tunisiens. Il leur paraît que l’homme est alors capable de sortir le pays du cauchemar de l’impuissance publique. Pourtant, le scepticisme gagne déjà d’autres Tunisiens qui se demandent au nom de quel « péril imminent » invoqué, le chef de l’État a activé l’article 80 de la Constitution.

Le doute sera levé lorsque Kaïs Saïed prend de nouvelles dispositions qui renforcent considérablement ses pouvoirs. Deux mois plus tard, en vertu du décret 117, il gouverne par décrets-lois, non susceptibles de recours, dissout l’instance de contrôle de la constitutionnalité des lois, remplace le Conseil supérieur de la magistrature, qui était élu, par un organe provisoire, instaurant une justice aux ordres, cinquante-sept magistrats étant suspendus de leur fonction. Il abroge la Constitution de 2014 et en rédige, seul, une nouvelle, qu’il fait approuver par référendum. Il modifie le fonctionnement des principales instances qui ont été mises en place après la révolution, comme l’Instance supérieure indépendante pour les élections, un grand acquis de la révolution, dont il fait une instance au service du pouvoir exécutif. Il dissout également les conseils municipaux qui avaient été élus en 2018 et les remplace par des « délégations spéciales », placées sous la tutelle du gouverneur de chaque région.

Le chef de l’État a ainsi instauré le régime présidentiel fort qui lui faisait défaut. Désormais, le Parlement n’a presque plus de prérogatives en matière de contrôle de l’action de l’exécutif. Par cette nouvelle Constitution, adoptée par 28 % du corps électoral, Saïed concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir. En matière de droits et de libertés, il procède par décrets-lois pour faire taire toutes les voix discordantes ou critiques. Ainsi, à la faveur d’un décret-loi, la « diffusion de fausses informations » est passible de peines allant jusqu’à dix ans de prison. De nombreux journalistes, mais aussi des opposants, ont été arrêtés en vertu de cet article.

Il s’agit bien d’un régime présidentiel fort, sans contre-pouvoir et qui déroge à la tradition politique tunisienne. En effet, contrairement à ses prédécesseurs, il fait entrer l’armée dans le jeu politique, tout en renouant avec la politique de Ben Ali consistant à accorder un large pouvoir à la police.

Incapacité à gouverner

Disposant de tous les pouvoirs, Kaïs Saïed règne néanmoins sur un pays en faillite. La Tunisie est en défaut de paiement et doit emprunter chaque année davantage pour boucler son budget et rembourser ses dettes précédentes. Le pays est contraint de se tourner une fois de plus vers le Fonds monétaire international (FMI) pour négocier un emprunt de 1, 9 milliard de dollars. C’est à cette condition que la Tunisie pourrait obtenir d’autres prêts provenant de l’Union européenne, de l’Arabie saoudite ou encore du Qatar. Mais ce prêt est naturellement conditionné à la mise en œuvre de réformes relatives à la levée progressive des subventions sur des denrées essentielles, à la maîtrise de la masse salariale et à la réforme de la gouvernance des grandes entreprises publiques.

Disposant de tous les pouvoirs, Kaïs Saïed règne néanmoins sur un pays en faillite.

Kaïs Saïed refuse ces conditions, mettant un terme aux six mois de négociation avec le FMI. Il sait combien ces mesures viendraient appauvrir un peu plus cette classe moyenne qui l’a plébiscité et qui continue à représenter sa base sociale et électorale, tandis que les sondages montrent que sa popularité ne cesse de diminuer, passant de près de 90 % en 2021 à 52 % début 2023.

Pour Kaïs Saïed, la Tunisie ne peut accepter le prêt du FMI aux conditions demandées : le pays peut compter sur ses propres ressources. Il tente de convaincre que la crise est due à la spéculation et à la contrebande organisées par des « traîtres à la patrie ». Mais cette rhétorique de la suffisance alimentaire est totalement illusoire. De même que le besoin du pays en argent (2, 7 milliards de dollars pour boucler le budget) ne peut être comblé par les sommes ayant été détournées par des hommes et des femmes corrompus.

En réalité, alors qu’il s’est doté de tous les pouvoirs, Kaïs Saïed se rend compte que gouverner, c’est d’abord répondre aux attentes de celles et ceux qui l’ont massivement élu. L’effritement de sa popularité et l’incapacité de l’homme à gouverner le pays le conduisent à chercher des coupables. Ce sont les spéculateurs, les comploteurs, notamment les subsahariens accusés de vouloir modifier la démographie du pays, les voix critiques et un Occident qui ne rêve que de reconquérir ses anciennes colonies. La liste est longue de tous ceux qui œuvreraient à la déstabilisation du pays et qui feraient obstacle à la réussite de son projet.